Critique : Death Note, de Shusuke Kaneko

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Aujourd’hui, il est impossible pour qui prétend s’intéresser un tant soit peu à l’univers du manga de passer à côté de Death Note, œuvre tortueuse et subversive créée par Takeshi Obata et Tsugumi Ooba. D’abord publié dans le magazine Shônen Jump entre décembre 2003 et juin 2006, Death Note remporte un succès phénoménal (des dizaines de millions d’exemplaires vendus) et se hisse rapidement au rang des œuvres cultes. Il n’en fallait pas plus à la Warner pour s’emparer du phénomène. Précédant de peu la série animée destinée au petit écran, l’adaptation cinématographique est confiée à Shusuke Kaneko (Necronomicon, Gamera, Azumi 2) et se divise en deux parties, Death Note et Death Note: The Last Name, qui s’inspirent en fait des sept premiers tomes de la BD. La sortie française est prévue le 9 janvier 2008 chez Kaze selon les modalités suivantes : après l’arrivée du premier film en DVD le 4 janvier, le second sera projeté dans les salles le 9 janvier. Il est à noter que certaines salles diffuseront les deux films en alternance.

Nous commençons par le premier opus, Death Note, dont le scénario s’avère très respectueux du récit d’origine sans toutefois en constituer une transposition littérale. Aidé d’un budget confortable, Shusuke Kaneko évite cependant tous les pièges de la surenchère et signe un thriller fantastique sombre et bien ficelé, s’autorisant même une petite relecture de l’histoire.death_note_02Quand l’être humain se voit attribuer un pouvoir, il est vite tenté d’en abuser. C’est le cas de Light Yagami (ou Raito Yagami, pour les puristes) lorsqu’il découvre le « Death Note » que le dieu de la mort Ryûk a perdu sur Terre. Dans ce carnet, il suffit d’inscrire le nom d’un être humain pour que celui-ci succombe à une crise cardiaque quarante secondes plus tard. Décidé à bâtir un monde épuré de toute criminalité, Light se rend responsable d’un véritable bain de sang. Bientôt, la population donne un nom à cette vague de morts inexpliquées : Kira (japonisation du mot anglais « killer »). Devant l’impuissance de la police, un mystérieux détective surnommé L entre en scène. Avec lui, Light va se livrer à un duel sans merci.

death_note_05Outre un scénario diaboliquement intelligent mêlant les genres du fantastique, de l’horreur et du thriller psychologique, le manga de Takeshi Obata et Tsugumi Obaa s’éloigne en tous points des codes du shônen manga (manga pour jeune garçons), catégorie dans laquelle on l’a souvent rangé de manière réductrice, et s’impose davantage comme un seinen manga (manga pour adultes). Death Note doit aussi beaucoup à son découpage percutant et à son superbe graphisme, à commencer par la finesse de son character design. Les enjeux d’une adaptation live sont de taille, compte tenu de la complexité du matériau d’origine mais aussi des attentes très élevées de ses nombreux fans.

Confier un projet de cette envergure à un cinéaste tel que Shusuke Kaneko constitue une petite prise de risque. Si les amateurs de kaiju eiga gardent un souvenir ému des Gamera des années 90, l’expérience Azumi 2 avait de quoi laisser quelques doutes quant à l’adéquation de son style avec l’univers souvent excessif du manga. Aux antipodes des fantaisies décomplexées d’un Ryuhei Kitamura (Azumi, Sky High), la mise en scène de Kaneko ne recherche pas la stylisation ni le spectaculaire, quitte à confiner à un certain classicisme. Sauf que cette fois-ci, son approche s’avère coller parfaitement à son sujet. Ne perdons pas de vue que Death Note se caractérise surtout par une intrigue alambiquée et une abondance inhabituelle de dialogues, et non par des scènes d’action démentes. Ainsi, là où d’autres auraient misé sur des séquences choc, Kaneko joue la carte de la sobriété. Il n’y a qu’à voir le pré générique et notamment la simplicité de l’effet figurant les morts provoquées par Kira pour s’en convaincre.

Quant aux plans numériques, réussis sans être renversants, ils concernent principalement l’animation de Ryûk, le dieu de la mort gothique mangeur de pommes qui accompagne Light. En somme, Kaneko emploie son budget à bon escient et préfère jouer sur la narration que sur les effets visuels tape-à-l’œil. On ne peut que lui en être reconnaissant.

death_note_03Centré sur les expérimentations de Light Yagami (Tatsuya Fujiwara) sur son nouvel instrument de pouvoir, Death Note reprend fidèlement la trame des deux premiers tomes, allant jusqu’à en reproduire quasi à l’identique certains passages. Si les novices se plairont à découvrir les subtilités des règles du carnet de la mort – celles-ci apparaissent sur écran noir, ponctuant les scènes comme elles séparaient les chapitres du manga –, les initiés revivront la plupart des moments forts de l’œuvre. On retrouve ainsi l’épisode du détournement du bus, le meurtre sordide de Raye Penber (rebaptisé Raye Iwamatsu), la fameuse scène du paquet de chips et bien sûr l’entrée en scène remarquée de l’énigmatique L.

À ce titre, les personnages se voient rendus avec un souci appréciable de ressemblance. Le jeune Kenichi Matsuyama (Nana) s’impose d’ailleurs comme la révélation du film : on reste littéralement scotché par son imitation des attitudes et de la gestuelle si particulières de L. death_note_10Cerise sur le gâteau, les amateurs de l’excellente série télévisée de Tetsuro Araki adapté du même Death Note ne seront pas dépaysés par le doublage de Ryûk, assuré encore une fois par l’acteur Shidô Nakamura (Le Maître d’Armes, Lettres d’Iwojima). Le seul regret provient de la réécriture contestable de Naomi Misara (Asaka Seto) – il faut dire que le sort du personnage papier nous avait traumatisés.

Pourtant, à y regarder de plus près, le métrage prend dès les premières minutes de subtiles libertés avec le matériau d’origine à travers une réinterprétation des motivations du personnage central, Light Yagami. Il est rare de voir un manga mettre en vedette un individu aussi cynique et dénué d’émotions que Light, un aspect qui participe indéniablement au caractère subversif de l’œuvre, d’autant que le jeune homme ne possède aucune circonstance atténuante.Cependant, plus que la folie des grandeurs d’un étudiant aussi brillant que mégalomane, c’est la naissance d’un monstre qui semble avoir captivé Shusuke Kaneko. Comparé au personnage d’origine, le Light du film se révèle d’emblée plus sentimental, plus sincère dans sa révolte contre l’Injustice, et c’est à mesure qu’il repousse les limites de son Death Note et apprend à manipuler la mort de ses victimes qu’il perd son humanité.

death_note_11En suggérant l’idée que c’est le pouvoir du Death Note qui pervertit les âmes et non la jeunesse d’aujourd’hui qui abrite peut-être des démons, le film édulcore légèrement la portée de l’histoire. Cela dit, Kaneko ne fait pas l’impasse sur les réactions extrêmes de la jeune génération qui se radicalise très vite en faveur du tueur. Si l’approche des personnages se veut plus émotionnelle, ce qui se traduit notamment par la présence inédite du personnage de Shiori (Yû Kashii), la chute finale n’en est que plus troublante.

Ainsi, la dernière partie du film s’éloigne certes sensiblement du récit d’origine mais fait habilement exploser la tension latente à travers un climax malin, opérant par la même occasion une mise en abîme intéressante entre l’écriture filmique et l’écriture dans le Death Note. Et si l’on avait des doutes sur la pertinence du choix de Tatsuya Fujiwara (Battle Royale) dans le rôle de Light, l’acteur a non seulement su restituer toute la noirceur de son personnage mais accomplit dans les dernières minutes de cet opus une belle performance d’acteur, jouant de manière machiavélique avec nos émotions.

Si l’on en croit les derniers plans du film et bien entendu la suite prévue dans le manga, la confrontation entre Light Yagami et L devrait logiquement être au cœur du second opus, Death Note: The Last Name.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 26 décembre 2007

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