Critique : Death Note, The Last Name, de Shusuke Kaneko

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Porter sur le grand écran un monument du manga actuel tel que Death Note peut passer pour une simple démonstration d’opportunisme commercial. Auprès du public comme de la critique, l’aura de l’œuvre tortueuse de Takeshi Obata et Tsugumi Ohba est telle qu’une adaptation live soutenue par un casting vendeur représente la quasi assurance d’un fier succès au box office japonais. Le pari s’avérait d’ailleurs gagnant dès juin 2006, date de la sortie sur l’archipel du premier opus, Death Note, qui engrangeait plus de 23 millions de dollars de recettes. Une performance supplantée cinq mois plus tard par la suite intitulée Death Note: The Last Name, qui atteignait les 37 millions de dollars. De quoi prouver au passage la bonne santé du cinéma japonais de divertissement.

death_note_2_05Mais comme nous l’avons vu avec Death Note, il serait réducteur de résumer le diptyque de Shusuke Kaneko à ses prouesses commerciales. Alors que l’on pouvait s’attendre à une grosse production dénaturant l’essence de l’œuvre au profit d’un ciblage « jeunes », Death Note ne cédait pas, ou presque, à la tentation du spectaculaire et se montrait au contraire très respectueux du matériau d’origine. Ce qui n’empêchait pas le cinéaste d’apporter à son thriller fantastique une touche personnelle, en proposant une interprétation légèrement différente de l’histoire. En bref, sans atteindre la perfection, Death Note s’imposait comme une bonne petite surprise. Prévu dans les salles le 9 janvier prochain, Death Note: The Last Name vient confirmer tout le bien que l’on pensait de cette adaptation.

death_note_2_12Si le face-à-face entre Light Yagami (Tatsuya Fujiwara) et l’énigmatique L (Kenichi Matsuyama) se situe bien entendu au cœur de Death Note: The Last Name, le métrage débute par un événement venu bouleverser la donne : la découverte par Misa Amane (Erika Tôda), une idole de la télévision entraperçue dans Death Note, d’un second carnet de la mort. L’ouverture de cette seconde partie prolonge ainsi l’une des dernières séquences de la précédente, assurant immédiatement le lien narratif entre les deux.

L’intrigue suit d’ailleurs une structure similaire en retraçant la montée en puissance d’un pouvoir de plus en plus incontrôlable, à ceci près que celui-ci passe cette fois entre différentes mains, et en explorant plus avant les propriétés associées aux Death Notes. Le scénario emprunte toutefois des chemins encore plus tordus dans cet opus puisqu’il voit Light perdre la mémoire et rejoindre la cellule d’enquête dédiée à l’affaire Kira, introduisant pour le jeune homme une dimension schizophrénique qui n’est pas sans évoquer, dans le principe, Substance Mort de Philip K. Dick.

Même si l’arrivée d’un second dieu de la mort en la personne de Rem (doublée par un homme, curieusement) induit naturellement l’utilisation d’un plus grand nombre de plans numériques, la mise en scène de Shusuke Kaneko reste fidèle à elle-même, conservant la même sobriété, la même économie d’effets tape-à-l’œil, une unité formelle qui confère au diptyque une extrême cohérence.

On l’a déjà remarqué, le film ne se veut clairement pas aussi angoissant que la série animée de Tetsuro Araki réalisée sur le même thème. Mais il n’en est pas moins pourvu d’une atmosphère étrange, soutenu en cela par la composition discrète mais entêtante de Kenji Kawai (Ring, Ghost in the Shell).

death_note_2_10Comme dans Death Note, les amateurs du manga retrouveront certains passages connus, tels que la rencontre amusante entre Light, L et Misa à l’université, reproduite quasi à l’identique, ou encore la scène dérangeante de l’emprisonnement de Misa et Light par L (à ceci près que le père de Light ne participe pas à la fête).

Toutefois, Death Note: The Last Name s’éloigne du manga dès la mi-parcours en introduisant un personnage inédit : exit les manipulations meurtrières du comité exécutif de la Banque Yotsuba, Kira 3 devient une belle présentatrice de JT œuvrant tout à la fois pour continuer le travail de ses prédécesseurs et pour servir ses intérêts personnels. On peut voir dans ce changement une tentative de démocratiser le sujet en lui associant une sous intrigue plus sexy que prévu. Soit. Mais ce choix s’avère aussi très cohérent avec l’orientation prise jusqu’à présent par le diptyque, puisqu’il pointe une fois encore le rôle des media dans le phénomène Kira. Ce dernier trouve ainsi une résonance accrue avec les travers de notre monde actuel, envahi par les écrans, et la séquence de panique devant les locaux de Sakura TV marquant le début du film vient d’ailleurs faire écho à l’ouverture du premier opus.

En outre, devant la caméra de Kaneko, le carnet de la mort devient plus que jamais l’instrument de vengeance idéal pour les êtres sujets à des frustrations voire à des violences psychologiques – le Light du film était d’ailleurs lui-même montré en situation de vulnérabilité juste avant de découvrir son Death Note.

death_note_2_06Death Note: The Last Name confirme aussi la volonté du cinéaste d’accorder au drame une place plus importante que dans le manga, lequel se caractérisait justement par un certain détachement vis-à-vis des sentiments. Le gap se fait particulièrement ressentir à travers le traitement du personnage de Misa Amane, jeune fille à la fois servile et suicidaire dont la dimension tragique ressort de manière plus frappante dans le film – la prestation d’Erika Toda est fort heureusement à la hauteur de ce parti-pris.

Mais ce regard émotionnel porté sur les personnages n’a pas que des avantages puisqu’il va de pair avec une mise en sourdine de l’humour tour à tour cynique et bon enfant qui faisait tout le charme de la bande-dessinée. death_note_2_02C’est ainsi que le face-à-face entre Light et L, deux personnages qui s’opposent idéologiquement mais se ressemblent sur le plan intellectuel et psychologique, perd malheureusement un peu de sa saveur.

Plus sombre et moins bavard que dans le manga, L se voit d’ailleurs quelque peu sous-exploité en dépit de la fascination exercée par son interprète, Kenichi Matsuyama. Si l’on retrouve logiquement le conflit de Light et L sur la notion de justice, leurs échanges tendus ne se voient pas accorder suffisamment de place pour permettre de restituer toute la complexité de ce face-à-face. Aussi, l’ambiguïté latente de cette relation presque fusionnelle se voit-elle évacuée au profit d’une tonalité résolument sérieuse, un manque d’audace qui constitue sans doute le principal reproche que l’on fera à cette adaptation.

Cela dit, l’intérêt suscité par l’intrigue ne s’effrite pas pour autant et en dépit des écarts par rapport à l’œuvre, le scénario retombe habilement sur ses pieds à travers un dénouement intelligemment amené qui recentre habilement les enjeux sur le personnage central et son rapport au monde qui l’entoure, le surnaturel devenant plus que jamais un prétexte pour parler de la nature humaine. death_note_2_20Soulignons à ce titre l’un des avantages majeurs de la mise en scène aux relents parfois théâtraux de Shusuke Kaneko, qui est de laisser tout le loisir aux comédiens de s’épanouir dans leur interprétation.

A l’heure où le cinéma destiné aux jeunes tend à privilégier les effets de montage épileptiques pour maximiser les sensations, on prend plaisir à voir le final d’un film de divertissement miser à ce point sur le jeu de son comédien principal. Il faut dire que Tatsuya Fujiwara (Battle Royale) démontre là encore une capacité impressionnante à passer d’une émotion extrême à une autre, ce qui n’est pas donné à tous les acteurs de sa génération. Plus intense que celui du premier opus, le climax constitue l’un des points forts du film et risque de surprendre plus d’un lecteur du manga. Et ce n’est finalement pas pour déplaire.

On attend à présent avec impatience L: Change The World, le spin off par Hideo Nakata consacré à L, toujours incarné par Kenichi Matsuyama, et dont la sortie japonaise est prévue le 19 février 2008.

death_note_2_19 En conclusion…

Dans la directe lignée du précédent opus, Death Note: The Last Name comble globalement les attentes grâce à un scénario malin et une interprétation de qualité. Au final, si l’ensemble n’est pas exempt de quelques défauts, à commencer par un traitement trop simplifié du duel Light/L, Shusuke Kaneko remplit plus qu’honorablement son cahier des charges avec cette adaptation qui se réclame davantage du thriller psychologique que du film fantastique, et qui offre une relecture intéressante de l’œuvre. Une bonne surprise.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 2 janvier 2008

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