Critique : ‘Hwayi: A Monster Boy’, de Jang Joon Hwan

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Depuis l’incroyable mais ô combien hilarante comédie noire Save the Green Planet, qui date tout de même de 2003, on attendait avec une certaine curiosité le nouveau film de Jang Joon Hwan. Le cinéaste n’est pas resté inactif depuis dix ans, puisqu’il a réalisé en 2010 l’un des segments de l’omnibus Camellia, mais Hwayi: A Monster Boy n’est que son second long métrage. Au casting, la présence de l’acteur Yeo Jin Goo (The Moon Embracing the Sun), jeune talent prometteur révélé à la télévision, face à une pointure telle que Kim Yun Seok (The Chaser, The Thieves), avait elle aussi de quoi susciter la curiosité. D’autant que le sujet se révèle plutôt accrocheur : Yeo Jin Goo incarne un apprenti assassin sous la coupe d’une bande de criminels.

Hwayi: A Monster Boy est-il à la hauteur des attentes ? La réponse est non. L’objet présente certes des qualités formelles indéniables, mais le scénario manque d’un vrai propos de fond. Surtout pour un film qui joue complaisamment la carte d’une violence gratuite assez dérangeante. Le thriller noir à la coréenne serait-il en train de montrer ses limites ?

hwayi_02Hwayi: A Monster Boy débute plutôt habilement par une scène choc abordée sous deux points de vue. Le premier est celui d’un petit garçon en plein cauchemar claustrophobe, terrorisé dans le noir par un monstre visqueux qui lui tourne avidement autour en rugissant. La scène s’éclaircit juste après à travers les yeux des kidnappeurs de l’enfant, qui l’avaient enfermé dans une caisse, d’où cette hallucination qui reviendra le hanter tout au long de l’histoire. Il n’est pas le seul à avoir été enlevé : dans une pièce voisine, une adolescente éclopée effectue en sanglotant des tâches domestiques. La suite nous projette une dizaine d’années plus tard. Le garçon se nomme Hwa-Yi (Yeo Jin Goo), il est devenu adolescent et apprend le métier d’assassin auprès de ses « papas », les cinq gangsters qui l’ont élevé. Lorsque le sombre Seok-Tae (Kim Yun Seok), leader du groupe, l’envoie accomplir son premier meurtre, non seulement Hwa-Yi peine à appuyer sur la gâchette mais il fait une découverte sur son passé qui fait vaciller tout son univers…

hwayi_poster_02Ne jouons pas la mauvaise foi, Hwayi: A Monster Boy n’est pas dénué de qualités : sur le plan formel, Jang Joon Hwan impressionne, même si le film ne déborde pas de créativité comme Save the Green Planet. Il faut dire que le ton n’est pas à la rigolade : Hwayi: A Monster Boy se veut résolument noir et sérieux, malgré les touches d’humour apportées par des personnages secondaires plus ou moins barrés. L’esthétique colorée et contrastée rappelle toutefois le précédent long métrage du cinéaste, mettant au passage joliment en valeur les comédiens et la mise en scène. À ce titre, les scènes d’action bénéficient d’une maîtrise incontestable. On retiendra tout particulièrement une course-poursuite en voiture étourdissante et survoltée, mais aussi un gunfight final filmé avec une rare virtuosité. Plutôt que de multiplier les angles de vue et les caméras comme le font la plupart de ses confrères aujourd’hui, le cinéaste livre des plans efficaces permettant pleinement d’appréhender l’espace dans lequel se joue l’action – les chorégraphies sont assurées par Jeong Du Hong (City of Violence). En d’autres termes, si l’on s’en tient à l’aspect visuel, Hwayi: A Monster Boy est un produit classieux.

Le casting constitue lui aussi un atout pour le film. Si Kim Yun Seok ne délivre pas sa prestation la plus mémorable, comme nous le verrons un peu plus loin, les amateurs de dramas auront plaisir à retrouver quelques figures connues, telles que Jang Hyun Sung (actuellement dans 3 Days), Yoo Yeon Seok (Gu Family Book, Reply 1994) et bien sûr le jeune Yeo Jin Goo, qui à seulement 16 ans confirme qu’il a déjà parfaitement sa place au premier plan d’un film de cinéma. Le passage d’un acteur télé sur le grand écran est devenu une routine en Corée du Sud : les dramas constituent une excellente école pour apprendre le métier. D’autant plus qu’aujourd’hui, en Corée du Sud comme aux États-Unis, les fictions les plus originales se trouvent bien souvent à la télévision. Si Yeo Jin Goo avait déjà tourné au cinéma auparavant (Sad Movie, No Mercy for the Rude), il s’est surtout fait connaître avec des rôles difficiles et très chargés émotionnellement dans des productions haut-de-gamme telles que le drama d’aventures Iljimae ou encore le sageuk à gros budget The Moon Embracing the Sun. Aujourd’hui, le jeune prodige s’offre une confrontation d’acteurs avec Kim Yun Seok, tête d’affiche de The Chaser, The Murderer et The Thieves. Rien que ça. Sa prestation ne dépare pas par rapport à celle de son aîné : il parvient à nous tenir en haleine en maintenant un état de tension psychologique et émotionnel tout au long du film. Dommage que sur le plan de l’écriture, son personnage s’avère finalement moins consistant que ses rôles télévisés phares…hwayi_05Avec ses personnages sombres, son univers nihiliste et ses carnages en série, Hwayi: A Monster Boy remplit certes à la perfection le cahier des charges propre à la vague de thrillers noirs et ultraviolents qui prolifèrent en Corée du Sud depuis Old Boy. Mais le scénario se montre trop faiblard pour remporter l’adhésion. N’est pas Park Chan Wook qui veut. Surtout que l’idée maîtresse du film a déjà été explorée ailleurs, en beaucoup mieux. Hwayi: A Monster Boy évoque surtout Animal Kingdom de David Michôd, excellent thriller australien dans lequel un adolescent était recueilli par sa grand-mère et ses oncles, une famille de tueurs dégénérés assez pittoresque.

hwayi_07D’une part, Animal Kingdom se montrait nettement plus pertinent dans son emploi de la violence. Confrontant la brutalité des gangsters à la banalité du quotidien, cette violence ne cédait pas à la tentation du spectaculaire et n’éclipsait jamais le propos de fond. Au contraire, dans Hwayi, tout est prétexte à faire exploser la violence dans tous les coins et les recoins de l’écran, à accumuler les coups de couteau, les giclures de sang, les bras coupés et autres énucléations… Prise au douzième degré, l’expérience peut s’avérer divertissante, voire amusante. Mais Hwayi se veut réaliste et ce déchaînement de violence gratuite finit par provoquer un certain écœurement. D’autre part, la force du film de David Michôd était d’ancrer ses personnages dans une réalité sociale (les quartiers pauvres de Melbourne) et d’utiliser le point de vue du garçon pour proposer un véritable questionnement sur le déterminisme familial et social à l’œuvre dans la construction de son identité.

Dans Hwayi, il ne faut s’attendre à aucun contenu de ce genre. Jang Joon Hwan se contente d’un postulat simpliste : un déclic suffit à provoquer la rébellion du garçon contre ses « pères », et ce, alors même qu’il a été maintenu pendant des années dans un état de soumission absolue. On a peine à y croire. Quant à l’allégorie du monstre pour signifier le côté de sombre tapi en chacun de nous, on a connu plus subtil.

La famille qui constitue le cadre affectif de Hwa-Yi ne s’avère guère plus convaincante, faute d’une écriture suffisamment fouillée des relations humaines. Seul le personnage de Jang Hyun Sung suscite l’intérêt, mais il n’apparait pas suffisamment à l’écran pour nous permettre de saisir sa relation avec le garçon. Quant au personnage de Kim Yun Seok, il manque tout simplement d’écriture, de complexité, voire de cohérence si l’on rapproche son attitude sombre et décontractée dans le présent avec le flash back bâclé sur son passé, qui le présente comme un psychopathe. La preuve que le charisme d’un acteur ne suffit pas à faire un rôle – d’ailleurs, on a connu Kim Yun Seok plus inspiré. Dans le registre des leaders de groupe, on est loin du personnage marquant de Jacki Weaver dans Animal Kingdom, autrement plus passionnante dans sa posture de matrone dont l’autorité teintée de chaleur humaine avait quelque chose de foncièrement dérangeant, et justifiait pleinement la loyauté de ses fils et la cohésion du groupe.

hwayi_poster_05De toute façon, Hwayi manque cruellement de femmes. L’univers du film a quelque chose d’incomplet. Un constat auquel il faut ajouter un traitement déplorable des rares personnages féminins du film. L’occasion de souligner une tendance d’un certain cinéma d’auteur sud-coréen qui commence sérieusement à lasser. Cette tendance concerne le genre du polar noir, ou plutôt du thriller horrifique puisque nous parlons de films jouant sur une représentation explicite de la violence. Oui, nous parlons bien de ce cinéma trash et misogyne qui fait la joie des festivaliers occidentaux, de ces films à la J’ai rencontré le diable (Kim Jee Woon), où les femmes apparaissent comme des êtres privés de toute autonomie, des loques humaines tout juste bonnes à se faire battre, violer et assassiner… Des films où les violences faites aux femmes sont instrumentalisées afin de justifier la vengeance sauvage du héros, et donc de valoriser une certaine idée du masculin. Citons aussi le très surestimé Blood Island (Jang Cheol Soo), où la vengeance est certes menée par une femme, mais celle-ci doit endurer tout un tas de souffrances abominables et d’humiliation sexuelles mises en scène avec une complaisance racoleuse, avant de saisir sa faux pour assassiner et/ou émasculer sauvagement tout ce qui bouge – comme si cela en faisait un film féministe…

Comme à peu près tous les pays du monde, la Corée du Sud est concernée par la question des violences faites aux femmes. Mais à force de représenter les femmes coréennes uniquement sous cet angle, les thrillers nihilistes tels que J’ai rencontré le Diable, Blood Island ou Hwayi font de ce climat machiste un argument commercial à part entière. C’est là où cela devient critiquable.

Au passage, on plaint ces actrices qui se compromettent dans de tels rôles, faute de trouver mieux dans le cinéma de genre, alors qu’elles se voient offrir de beaux personnages à la télévision. Ce décalage entre le petit et le grand écran sur le plan des rôles féminins s’exprime dans toute sa splendeur à travers l’actrice Im Ji Eun dans Hwayi : en tant qu’interprète de l’esclave de la famille de criminels, elle a l’immense privilège de se faire tabasser, humilier et traîner par les cheveux par Kim Yun Seok. Quelle chance ! C’est donc sous cet angle que nos cinéphiles passionnés de cinéma asiatique la découvriront. Si tant est qu’ils retiennent son visage. Et dire qu’il y a encore quelques années, elle jouait l’infirmière en chef charismatique et pleine de principes dans le drama médical Brain

hwayi_06Je suis sûre que Hwayi intéressera nos éditeurs de DVD. Après tout, la plupart d’entre eux ont construit leur marketing du cinéma sud-coréen autour de ces thrillers nihilistes. Celui-ci est visuellement et techniquement de très bonne facture, à défaut d’avoir un fond qui tienne la route. Le problème n’est pas tant que de tels films soient produits, mais que ce soit ce versant du cinéma coréen qui monopolise l’attention dans les festivals, où le genre est devenu la marque de fabrique du cinéma sud-coréen. Le thriller horrifique coréen est devenu un business et c’est pour cette raison qu’il est en train de perdre son âme. Heureusement que certains films surnagent dans cette ambiance malsaine et misogyne, comme le superbe Mother (Bong Joon Ho), qui accorde enfin un vrai rôle à une comédienne (et qui plus est d’âge mûr), ou encore le récent Man From Nowhere (Lee Jeong Beom), qui dépeint certes un monde cruel envers les femmes et les enfants mais apporte un peu de lumière grâce à la relation entre le héros et la petite fille. À l’époque de sa sortie, Man From Nowhere coiffe littéralement au poteau J’ai rencontré le diable au box-office domestique. Il faut croire que les spectateurs coréens préfèrent les films avec un peu d’humanité.

En tout cas, on ne s’étonne pas que les vrais amateurs de culture populaire coréenne préfèrent aujourd’hui se tourner vers les productions télés, autrement plus équilibrées dans les représentations hommes-femmes, plus modernes dans leur manière d’aborder les changements de la société. Et finalement plus susceptibles de franchir les barrières culturelles.
Sur ce, je m’en vais regarder la suite de l’excellent drama God’s Gift – 14 Days, thriller diffusé en ce moment même sur SBS et que je vous recommande chaudement, pour son scénario original et brillant mais aussi ses personnages autrement plus fins et passionnants, qu’ils soient féminins ou masculins.

Elodie Leroy

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