Critique : Kaiji, de Toya Sato

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Gros succès au box-office japonais en 2009, Kaiji raconte l’histoire d’un jeune homme forcé de participer à une suite de jeux pervers pour rembourser une énorme dette. Réalisé par Toya Sato (Gokusen, le film) et porté par un casting attractif (Tatsuya Fujiwara et Kenichi Matsuyama de Death Note), Kaiji propose une métaphore pertinente sur la société japonaise d’aujourd’hui, où les plus faibles sont constamment voués à s’enliser et à se faire exploiter pour le bonheur de quelques élus – des thématiques en fin de compte universelles. Mais la force de Kaiji réside avant tout dans son concept inventif et son scénario bien emballé, qui confronte les personnages à des épreuves impossibles et comporte son lot d’idées vicieuses, avec une ironie et un second degré réjouissants. En somme, Kaiji trouve le juste milieu entre le drame et la comédie et a le bon goût d’assumer pleinement sa portée ludique et divertissante.

Les chanceux qui ont pu se rendre à Kinotayo 2010, le Festival du Cinéma Japonais Contemporain (toujours en cours au moment où nous écrivons cet article), auront eu l’opportunité de découvrir Kaiji, l’un des gros succès de l’année 2009 au Japon avec ses 23 millions de dollars de recettes. L’histoire s’inspire du manga du même nom de Nobuyuki Fukumoto et raconte l’histoire d’un jeune homme forcé de participer à un jeu dangereux afin de rembourser une énorme dette.

kaiji_04Publié entre 1996 et 1999, le manga a déjà été adapté à la télévision en 2007 et se prolonge de trois suites, ce qui ouvre la voie pour une franchise au cinéma. Le succès du premier film n’a d’ailleurs pas tardé à avoir des retombées puisqu’un second opus est actuellement en cours. Quoiqu’il en soit, Kaiji se présente comme un bon film de divertissement au concept ludique et doté d’un scénario digne de ce nom. On n’en demandait à peine plus.

Dix ans après Battle Royale, Tatsuya Fujiwara (également dans les films Death Note) n’a décidément pas de chance et semble voué à se faire constamment piéger dans des jeux mortels. Le concept du jeu de Kaiji ne ressemble cependant nullement à celui du chef d’œuvre de Kinji Fukasaku. Pour en révéler les tenants et les aboutissants, une petite présentation du personnage s’impose : à presque trente ans, Kaiji Ito (Tatsuya Fujiwara) n’a toujours rien fait de sa vie, enchaînant les petits boulots avec une désinvolture et une paresse qui n’a d’égale que sa rancœur envers les riches. En bref, Kaiji est un loser, un vrai, comme nous le montrent les premières minutes du film, hilarantes. C’est cet aspect particulier du personnage qui lui vaudra de faire un faux pas.

kaiji_03Alors qu’il s’amuse à taper sur des bagnoles de luxe, Kaiji abîme celle qu’il ne fallait pas puisque – pas de chance – les occupants se tenaient justement à l’intérieur. Immobilisé par des hommes en noir, Kaiji apprend par la patronne de la bande (Yuki Amami), une femme d’affaires impitoyable qui semble le connaître, qu’il doit rembourser les frais de réparation. Mais il découvre surtout qu’un ami ayant disparu de la circulation lui a laissé une énorme dette suite à un prêt contracté des années auparavant et dont il s’était porté garant. C’est la catastrophe : Kaiji doit des millions de Yens à un organisme obscur alors qu’il n’a pas un sou en poche.

La jeune femme lui alors fait une proposition : se rendre sur un bateau dès le lendemain pour participer à un jeu dont il ne connait pas la teneur. S’il gagne, sa dette sera effacée. S’il perd… nul ne sait ce qu’il adviendra. Kaiji accepte et c’est le début d’un jeu pervers en plusieurs manches, dont tous les joueurs sont comme lui des losers et des marginaux.

kaiji_01Avec son pitch obligeant un personnage à choisir entre une condamnation certaine et un destin inconnu, avec ses avantages possibles mais aussi ses pièges annoncés, Kaiji débute finalement à la manière d’Alive de Ryuhei Kitamura. La comparaison s’arrêtera là : plutôt qu’une exploration de la nature humaine, un point sur lequel le film demeure finalement superficiel (au contraire d’un Battle Royale), Kaiji met en scène un univers reflétant les travers de la société japonaise, où les hommes sont considérés comme des losers s’ils n’ont pas réussi socialement, où les plus démunis sont voués à être éternellement exploités par les puissants, où les personnes endettées sont destinés à devenir surendettées.

A ce titre, lorsque Kaiji se retrouve dans un camp de travaux forcés, payé des clopinettes avec une monnaie bidon, le chef de chantier qui incite les ouvriers à dépenser leur maigre salaire en futilités évoque de manière à peine déguisée le harcèlement opéré par les sociétés de crédit à la consommation sur les plus vulnérables.

Si la dimension sociale est évidente, Kaiji ne se compromet pas pour autant dans des métaphores prétentieuses et se revendique avant tout comme un pur divertissement, tirant principalement son intérêt de son aspect ludique – à la manière de Liar Game, en somme. La mise en scène de Toya Sato (Gokusen, le film) ne brille par aucun éclat de génie mais s’avère suffisamment efficace pour entretenir un suspense constant, allant jusqu’à rendre véritablement haletantes de simples parties de carte. kaiji_05Le climax du film constitue à ce titre un petit tour de force à lui tout seul.

Mais le moment qui marquera le plus les esprits n’est autre que la scène où les joueurs sont forcés de traverser le vide séparant deux gratte-ciels sur de simples poutres. Un peu comme les poutres au cours de gymnastique, nous dit l’un des tortionnaires ! Autant dire que les personnes sujettes à la peur du vide auront quelques frayeurs, notamment lors des séances de paniques collectives qui menacent de faire tout bringuebaler. Pour notre part, nous n’avions pas ressenti un tel malaise depuis le début de Cliffhanger. Si l’impact de la scène est légèrement atténué par un passage par trop mélodramatique, le spectateur qui se surprend à rire pendant les chutes des malheureux (ce fut le cas de l’auteure de ces lignes) est traité avec une certaine ironie lorsqu’il s’apercevra que sa réaction est identique à celle des spectateurs cyniques de l’épreuve dans le film. Une intéressante mise en abyme.

Les amateurs de productions japonaises d’aujourd’hui auront le plaisir de retrouver dans Kaiji une galerie d’acteurs familiers. Plus expressif que jamais, forçant le trait avec un certain sens d’autodérision, Tatsuya Fujiwara croise à nouveau le chemin de Kenichi Matsuyama, son adversaire dans Death Note, qui devient ici son compagnon d’infortune. Tandis que Yuki Amami (Inugami) interprète la femme d’affaires redoutable – mais pas si caricaturale qu’elle en a l’air –, le méchant de service est quant à lui campé par l’excellent Teruyuki Kagawa (Tokyo Sonata) qui n’hésite pas à (sur)jouer le sadique grimaçant jusqu’à en devenir hilarant. Le dénouement réserve une touche d’ironie bienvenue, en parfait accord avec le mélange de sérieux et de second degré qui caractérise ce film d’action divertissant.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 30 novembre 2010

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