Critique : La Ballade de l’Impossible, de Tran Anh Hung

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Cinquième long métrage de Tran Anh Hung (L’Odeur de la Papaye Verte, Cyclo), La Ballade de l’Impossible est aussi l’adaptation du roman du même nom de l’un des plus grands auteurs japonais actuels, Haruki Murakami. Sur fond de révolte étudiante dans le Japon des années 60, Tran Anh Hung filme les errances de jeunes gens en proie aux affres du deuil, de l’amour et du désir charnel avec une élégance et une poésie rares, sublimant un trio de comédiens d’une grâce exceptionnelle. Une œuvre mélancolique, sensorielle et existentielle qui laisse des images plein la tête.

A l’instar d’un Terrence Malick, Tran Anh Hung est un cinéaste rare, puisqu’il n’a réalisé que cinq longs métrages en dix-huit ans, chaque œuvre de sa part constituant un événement cinématographique à ne pas manquer. Dès son tout premier long métrage, petit bijou du septième art intitulé L’Odeur de la Papaye Verte (1993), Tran Anh Hung imposait sa patte, un mélange de profondeur et d’intimisme mais aussi un sens esthétique hors du commun. Reconnu à l’international, le cinéaste confirmait son talent deux ans plus tard avec Cyclo (1995) qui nous entraînait dans la banlieue de Ho Chi-Min pour une nouvelle expérience sensorielle et émotionnelle.

ballade_de_l_impossible_01Le film suivant, A la Verticale de l’été (2000), s’avérait cependant moins puissant que les précédents et pouvait laisser craindre, malgré ses nombreuses qualités, que le cinéaste ne finisse par s’enfermer dans son propre style. Après neuf ans d’absence derrière la caméra, Tran Anh Hung revenait en 2009 avec le thriller I Come With The Rain (avec Josh Hartnett et Lee Byung-Hun), sorti uniquement en Asie et encore inédit dans nos contrées – à notre grand dam. Pour son cinquième long métrage, La Ballade de l’Impossible (auparavant intitulé Norwegian Wood), le cinéaste-esthète nous emmène au Japon aux côtés de jeunes gens en proie à la passion amoureuse et aux affres du deuil ; en dépit de quelques longueurs, Tran signe l’une de ses plus belles pièces de cinéma.

La Ballade de l’Impossible n’est autre que l’adaptation du roman du même nom de Haruki Murakami, auteur incontournable pour les amateurs de littérature japonaise auquel on doit aussi le célèbre Les Amants du Spoutnik. ballade_de_l_impossible_04La Ballade de l’Impossible plante son décor dans le Japon de la fin des années 60, en pleine révolte étudiante, et s’intéresse à Watanabe (Kenichi Matsuyama), un jeune homme dont l’existence est profondément marquée par un premier amour douloureux.

Depuis que Naoko (Rinko Kikuchi), la petite amie de son ami suicidé, a disparu sans laisser de trace après leur première nuit passée ensemble, Watanabe met sa propre existence en suspens. Même sa rencontre avec Midori (Kiko Mizuhara), une jeune fille pleine de vie, ne suffit pas à lui faire oublier son obsession pour Naoko.

Avec une sensibilité à fleur de peau, La Ballade de l’Impossible explore pas à pas les états d’âme de Watanabe, un passage à l’âge adulte dans la douleur au cours d’une période de sa vie dont le centre de gravité demeure Naoko.

ballade_de_l_impossible_02Entre douleur, amour et désir charnel, les relations troubles qui unissent Watanabe et Naoko impriment chaque plan d’une mélancolie poignante, sublimée par les cadrages inspirés de Tran Anh Hung confèrent au film une poésie éblouissante. La superbe photographie de Mark Lee Ping Bin, le chef opérateur d’In the Mood for Love, n’est certes pas sans rappeler l’univers de Wong Kar-Wai, mais Tran Anh Hung affirme son style à travers le regard qu’il porte sur ses personnages tourmentés, dont il filme les corps et les visages avec tendresse et sensualité, et la manière dont les décors les enveloppent délicatement, entre intérieurs intimistes et paysages lumineux.

Si La Ballade de l’Impossible n’est pas exempt de quelques longueurs dans son dernier tiers, l’écriture des personnages et les qualités d’esthète du cinéaste justifient à eux seuls le déplacement, d’autant que le film est porté par la prestation et le charme de Kenichi Matsuyama, décidément l’un des acteurs les plus doués du cinéma japonais actuel mais aussi l’un des plus intéressants et imprévisibles – du blockbuster Death Note au film indépendant Sex is no laughing Matter, sa carrière semble guidée par des choix reposant sur de vraies envies de cinéma.

Avec la troublante Rinko Kikuchi (Babel) et la délicieuse Kiko Mizuhara (dont c’est le premier rôle au cinéma), l’acteur forme un triangle amoureux attachant qui porte le film avec une grâce folle. Une œuvre sombre, sensorielle et poétique qui laisse des images plein la tête longtemps après la séance.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 4 mai 2011

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