Critique : The Grandmaster, de Wong Kar Wai

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Des scènes de combat qui se résument à des pieds et des mains balancés au ralenti vers la caméra, un interminable enchaînement de gros plans sur les visages d’acteurs immobiles filmés en champ-contrechamp en train de réciter des dialogues plombants… C’est ainsi que l’on pourrait résumer le dernier long métrage de Wong Kar Wai, que la presse nous a presque unanimement vendu comme l’ultime chef d’œuvre du cinéma d’arts martiaux. Difficile pour l’amoureux(se) de ce cinéma de ne pas ressentir une sorte de vertige devant le fossé qui sépare ces dithyrambes de la réalité de cette expérience filmique désolante. The Grandmaster n’est le film de la maturité ni pour le genre, ni pour son réalisateur, ni même pour son acteur principal Tony Leung qui a rarement paru aussi absent à l’écran que dans ce rôle fantomatique.

The Grandmaster se concentre sur la vie adulte de Ip Man (Tony Leung Chiu Wai), spécialiste du wing chun connu entre autres pour avoir été le maître de Bruce Lee. Le film relate sa jeunesse aisée à Foshan dans le milieu des années 30 jusqu’à sa fuite à Hong Kong en 1949 et l’ouverture de son école d’arts martiaux dans les années 50. Il s’intéresse tout particulièrement à la rencontre de Ip Man avec le dirigeant de l’Ordre des Arts martiaux issu de Chine du Nord, Gong Yutian (Wang Qingxiang), et sa fille Gong Er (Zhang Ziyi), adepte du Ba Gua et seule à maîtriser la technique mortelle des 64 mains. Durant plus d’une décennie, tandis que la guerre sino-japonaise lui ravit ses deux filles puis son épouse Cheung Wing Sing (Song Hye Kyo), il entretiendra de loin en loin une relation ambiguë avec cette femme qui a tout comme lui dédié sa vie aux arts martiaux. Héritière de la technique de son père, Gong Er n’accepte pas que le fourbe Ma San (Zhang Jin), désigné par les sages du Nord, lui succède à sa place. Alors que Ip Man s’établit durablement à Hong Kong, surgit un homme mystérieux et violent surnommé La Lame (Chang Chen),  maître du Ba Ji et potentiel rival…

the_grandmaster_01Wong Kar Wai explique avoir mis environ dix ans à finaliser The Grandmaster*, il serait donc le premier à s’être intéressé de près à ce personnage historique, avant que Wilson Yip ne dévoile son premier Ip Man avec Donnie Yen en 2008. Il faut dire que depuis lors, les biopics sur le maître de wing chun n’ont cessé de pulluler. D’un côté, Wilson Yip et Donnie Yen mettaient un point final à leur fresque avec Ip Man 2 en 2010. De l’autre, Herman Yau sortait la même année The Legend is Born – Ip Man centré sur les jeunes années du maître avec Dennis To dans le rôle-titre, puis en rajoutait encore une couche cette année à travers Ip Man – The Final Fight avec Anthony Wong, focalisé à l’inverse sur la fin de sa vie et sorti dans les salles chinoises en mars 2013 – soit deux mois après The Grandmaster.

the_grandmaster_02Le film de Wong Kar Wai s’inscrit donc dans un contexte concurrentiel particulier qui ne lui a heureusement pas nui commercialement. Car si on y ajoute à cela les quatre ans de tournage, les blessures répétées de Tony Leung (il s’est fracturé deux fois le bras pendant l’entraînement), la construction de décors complexes étalée sur six bons mois, on ne peut qu’accueillir avec bienveillance le succès critique et public du film en Chine et ailleurs qui vient récompenser une persévérance admirable. Tout cela est-il forcément la garantie que The Grandmaster est un film réussi ? Assurément non.

Pour son premier film d’arts martiaux, le réalisateur hongkongais voit grand et sa démarche n’est pas sans rappeler un certain Ang Lee, dont le Tigre et Dragon si détesté à Hong Kong a marqué qu’on le veuille ou non une étape décisive il y a treize ans dans la reconnaissance planétaire des films de kung fu chinois. Comme Ang Lee, il convoque le chorégraphe le plus renommé du monde, Yuen Woo Ping ; et même si ce n’est pas la première fois qu’il tourne avec elle, la présence de Zhang Ziyi au générique apparaît comme une réminiscence du film qui fit d’elle une star de cinéma. Comme Ang Lee surtout, Wong Kar Wai est considéré comme un véritable auteur, un artiste à part entière davantage versé dans le drame que dans l’action, dont l’incursion dans le genre suffit aux yeux de certains à ennoblir celui-ci au point qu’ils y voient là le seul vrai film d’arts martiaux doté de profondeur et de spiritualité.

Pourtant, si Wong Kar Wai donne l’impression d’avoir voulu faire « son » Tigre et Dragon, la comparaison avec son confrère taïwanais s’arrête là. Plutôt que de raconter une histoire et de faire vivre des personnages, Wong Kar Wai se contente avec The Grandmaster de recycler jusqu’à la caricature ses propres tics, oubliant que ceux-ci ont depuis longtemps perdu de leur saveur.

the_grandmaster_03Wong Kar Wai n’aime pas s’appuyer sur un scénario et préfère tourner avec les mêmes acteurs d’un film à l’autre. Une fois encore, il ne faillit pas à sa méthode, alors même que celle-ci avait déjà montré ses limites il y a neuf ans dans 2046, film qui transpirait l’autosatisfaction. Or ce qui fonctionnait pour Chungking Express ou In the Mood for Love est encore moins approprié dans un biopic de l’envergure de The Grandmaster. Le résultat, c’est une intrigue décousue perdue dans un contexte historique à peine esquissé – la guerre sino-japonaise puis la guerre civile chinoise, tout de même – alors que ce sont ces événements qui contribuent à forger les personnalités hors du commun de Ip Man et de ses rivaux.

Durant plus de deux heures, on nage dans des eaux de plus en plus vaseuses à mesure que s’accumulent les scènes de dialogues interminables et monotones dont la pertinence est plus que contestable. A force de multiplier les échanges abscons fondés sur des métaphores, proverbes et citations diverses, Wong Kar Wai flirte plus d’une fois avec la parodie du film chinois tel que le plublic non-initié se l’imagine.

Et tout cela pour ne pas dire grand-chose qui n’ait déjà été dit en mieux dans nombre de films d’arts martiaux depuis des décennies. Il n’est qu’à voir comment est traité l’affrontement des styles du Nord et du Sud, thème récurrent dans le cinéma de kung fu chinois : pas une fois la différence entre les styles n’est explicitée ne serait-ce que brièvement dans The Grandmaster, alors même qu’une séquence majeure du film repose dessus. Le reste est à l’avenant.

the_grandmaster_04Au lieu de s’employer à solidifier le contenu de son film, Wong Kar Wai se perd dans la contemplation de ses acteurs jusqu’à l’écœurement, sa mise en scène se résumant la plupart du temps à une succession de gros plans sur les visages des uns et des autres, placés d’un côté ou de l’autre de l’écran. Celui qui nous avait enchantés dans les années 90 avec sa faculté à capturer l’énergie de ses personnages comme leur langueur, à sublimer les attitudes corporelles de ses acteurs, l’intensité et la détresse des regards ou encore les silhouettes élancées en mouvement, le cinéaste esthète à qui l’on doit les merveilles que sont Nos Années Sauvages, Les Anges Déchus et Happy Together se contente désormais de filmer en gros plan des comédiens inexpressifs dans une succession de champ-contrechamps qui aurait davantage sa place sur un écran de télévision qu’au cinéma.

L’abus du gros plan gangrène le cinéma mondial depuis plusieurs années déjà mais on croyait un réalisateur tel que Wong Kar Wai au-dessus de ce procédé paresseux ; malheureusement, The Grandmaster démontre qu’il n’en est rien. Si à la fin du film on ne connaît pas par cœur le meilleur angle de visage de Zhang Ziyi, c’est forcément que l’on a profondément dormi durant la projection – ce qui n’est pas inconcevable, soit dit en passant.

Lorsque l’on apprend que les décors du film, et notamment la maison close où se déroulent les combats orchestrés par le maître Gong Yutian, ont demandé six long mois de travaux au directeur artistique William Chang, on reste stupéfait voire peiné pour lui. Car de ce décor dantesque, il ne subsiste quasiment rien à l’écran si ce n’est une tapisserie, quelques détails du mobilier de deux ou trois pièces et les marches d’un escalier. Que dire de la scène où Ip Man et Gong Er se retrouvent dix ans après s’être quittés, sinon que l’on n’a aucune idée de l’aspect de la pièce où ils se trouvent car la caméra se focalise uniquement sur leurs deux visages du début à la fin de leur dialogue.

the_grandmaster_08Cette gestion étriquée de l’espace se retrouve dans la façon dont sont filmées les scènes de combat. La première d’entre elles, qui voit Ip Man mettre à terre les ennemis qui l’encerclent dans un décor nocturne et pluvieux, est incontestablement l’une des plus réussies du film, si ce n’est la meilleure avec celle qui opposera beaucoup plus tard Zhang Ziyi à Zhang Jin sur le quai d’une gare. Dans les deux cas, l’esthétique ultra léchée, les effets de ralenti sur les poings et les pieds fendant l’air prennent tout leur sens car l’ensemble est mis au service d’une volonté de nous faire partager le point de vue et les sensations subjectifs des protagonistes en temps réel pendant le combat. La même chose ne peut pas être dite des autres scènes d’action, toutes plus frustrantes les unes que les autres pour qui aime admirer les coups portés avec précision, puissance et élégance. Le recours systématique aux très gros plans et aux ralentis outrés est tel qu’on ne distingue presque rien de ce qui se passe sous nos yeux, ou du moins jamais complètement.

Le temps des scènes de kung fu lisibles et classieuses semble bel et bien révolu dans le cinéma de Hong Kong au vu d’un tel spectacle ; des scènes magiques dont Yuen Woo Ping lui-même a pourtant été le champion autrefois, avec Liu Chia Liang et d’autres grands noms du cinéma d’arts martiaux.

La même nostalgie nous étreint à la vue de la prestation particulièrement terne de Tony Leung, acteur fétiche de Wong Kar Wai depuis plus de quinze ans. Le fait même que Tony Leung ait été choisi pour le rôle d’un grand maître d’arts martiaux peut légitimement laisser dubitatif. Toutefois, même si on aurait préféré apprécier les talents d’un véritable artiste martial dans un tel film, son travail évident sur l’aspect très physique du rôle n’est pas à remettre en cause, il n’est juste pas mis en valeur par la réalisation peu inspirée de Wong.  Le souci se situe plutôt du côté de l’interprétation même du personnage de Ip Man, individu supposément charismatique que l’on suit sur une période de près de vingt-cinq ans.

the_grandmaster_06La faute de goût du casting tient au fait qu’à cinquante ans, Tony Leung se retrouve à incarner durant une bonne partie du film le personnage dans sa vingtaine. Et ce ne sont pas les efforts désespérés déployés par les équipes maquillage et effets spéciaux pour le rajeunir – en floutant digitalement ici et là la peau de son visage pour un résultat très laid – qui risquent un seul instant de nous leurrer. Au final, Tony Leung a davantage l’air d’être le père de Song Hye Kyo ou de Zhang Ziyi, toutes deux plus jeunes que lui d’au moins vingt ans, que leur mari ou amant potentiel. Et autant la différence d’âge de Tony Leung avec sa partenaire contribuait à renforcer le caractère sulfureux d’un Lust, Caution, par exemple, autant dans The Grandmaster, il ne s’agit que d’une paresse de plus à attribuer, au choix, au machisme de Wong Kar Wai (peu importe l’âge de l’acteur, du moment que l’actrice est jeune) ou à l’ego de la star devenu peut-être surdimensionné…

Si encore Tony Leung compensait ce handicap par une performance convaincante, mais il ne daigne pas aligner plus de quatre ou cinq expressions différentes durant tout le film, et ce quoiqu’il puisse arriver à son personnage, à l’exception d’une scène dramatique. Du point de vue de l’interprétation, on peut en dire à peu près autant de Zhang Ziyi, dont le visage figé par le botox s’apparente la plupart du temps à un masque sans vie. Les seuls moments où elle paraît soudain revenir parmi nous sont la scène ultra romanesque de la rencontre avec Chang Chen dans le train et le fameux combat féroce contre Zhang Jin sur le quai – soit les deux plus belles scènes de The Grandmaster.

La différence entre Zhang Ziyi et Tony Leung est que Wong Kar Wai semble malgré tout s’être davantage intéressé à la première qu’à son acteur principal, relégué parfois au rang de simple touriste dans un film dont le titre désigne pourtant son personnage. On finit par se demander pourquoi Wong Kar Wai n’a pas plutôt réalisé un long métrage sur Gong Er, dont les turpitudes sont les seules à éveiller notre intérêt durant cette interminable purge. L’autre question qui nous taraude à la fin de The Grandmaster est la raison de la présence de Chang Chen dans cette histoire. Si l’on excepte la scène romantique susmentionnée à laquelle il apporte toute l’intensité de son regard, ses rares interventions ne semblent suivre aucune logique étant donné qu’il ne se confronte finalement jamais à Ip Man.

Enfin, le plus important est peut-être de savoir quand le grand Wong Kar Wai sera de retour, dans un registre qui lui convient et entouré d’acteurs qui stimulent de nouveau sa créativité, à tout le moins dans des conditions à même de le sauver de la ringardise où il est en train de s’enliser pour notre plus grand désespoir.

Caroline Leroy

*cf. dossier de presse

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