Dossier : le Kung-fu selon Liu Chia Liang

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On lui doit les affrontements martiaux les plus impressionnants jamais vus sur le grand écran et quelques unes des œuvres les plus brillantes du cinéma hongkongais des années 70 et 80. Maître en arts martiaux et virtuose de la mise en scène, Liu Chia Liang (Lau Kar Leung, en cantonais) est certainement celui qui a exploré le plus loin les possibilités offertes par sa discipline, repoussant les limites du possible et de l’imaginable tout en délivrant des films dont le contenu est souvent loin d’être anecdotique. Aujourd’hui, beaucoup considèrent ce fervent adepte de la philosophie des arts martiaux comme l’un des inventeurs de la kung-fu comedy, un genre popularisé par la suite par le grand Jackie Chan et auquel Liu Chia Liang a donné ses lettres de noblesse dès la fin des années 70 – en témoigne le superbe coffret Kung-Fu Comedy sorti chez Wild Side le 25 avril 2007.
Retour sur la carrière d’un chorégraphe et cinéaste dont la filmographie toute entière constitue une véritable déclaration d’amour aux arts martiaux.

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Liu Chia-Liang dans LADY KUNG-FU

Né en 1936 à Canton, Liu Chia Liang est directement lié à personnage mythique de l’Empire du Milieu puisque son père aurait été l’élève du Boucher Lin Shi-Rong, lui-même disciple du célèbre Wong Fei hung auquel tant de productions télévisuelles et cinématographiques sont consacrées. Dès l’enfance et durant toute sa jeunesse, Liu Chia Liang baigne dans le milieu des arts martiaux, discipline qu’il pratique déjà avec avidité en assimilant aussi bien les styles du Nord que du Sud. A la fin des années 40, alors que son père Liu Zhan œuvre en tant que chorégraphe et acteur sur la série télévisée fleuve Wong Fei Hung, dont Kwan Tak Hing est l’interprète principal, Liu Chia Liang met un pied dans le milieu en apparaissant à plusieurs reprises dans la saga. Dès le début des années 60, il fait ses premiers pas de directeur d’action et rencontre ainsi le chorégraphe Tang Chia (Tong Gaai, en cantonais), à l’occasion du tournage de South Dragon, North Phoenix (Wu Pang) sorti en 1963. Les deux artistes martiaux deviennent rapidement inséparables derrière la caméra et travaillent pour le compte de divers studios hongkongais, supervisant les combats exécutés par des comédiennes de renom telles que Josephine Siao (Sacred Fire, Heroic Wind) et Connie Chan (Romance of the Sword) qui dominaient le devant de la scène dans les années 50-60, avant de faire leur entrée à la Shaw Brothers en se plongeant dans l’univers tourmenté du cinéaste Chang Cheh.

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LES 13 FILS DU DRAGON D’OR, de Chang Cheh


1967 – 1973 : LES ANNÉES CHANG CHEH

C’est d’abord grâce à sa collaboration fructueuse avec Chang Cheh que Liu Chia-Liang acquiert sa réputation de chorégraphe émérite. Chang fait des films d’arts martiaux dotés de scénarios puissants mais ne possède pas de connaissances suffisantes dans la discipline, Liu connaît à la perfection les différents styles de kung-fu mais ne maîtrise pas les techniques du cinéma. La rencontre entre les deux artistes fait rapidement des étincelles, comme en témoigne l’immense succès remporté par One-armed Swordsman, œuvre mythique qui révèle aux yeux du public l’acteur Jimmy Wang Yu, dont le personnage initie la mode des héros handicapés. La machine est lancée : Chang Cheh ne jure plus que par la science de Liu Chia Liang pour apporter une vraie crédibilité martiale à des projets de plus en plus ambitieux.

laragedutigre_cover01Toujours secondé par Tang Chia, Liu Chia Liang devient le chorégraphe attitré de Chang Cheh, enchaînant sous sa direction un nombre incalculable de productions à la Shaw Brothers. On lui doit notamment les séquences martiales du Retour de l’Hirondelle d’Or (1968) qui reprend l’héroïne créée par King Hu, et de la grosse production 13 Fils du Dragon D’Or (1970) dans laquelle on retrouve les acteurs fétiches de l’auteur (Ti Lung, David Chiang, Ku Feng…) et qui remporte un fier succès. Liu Chia-Liang apparaît aussi au générique du mondialement célèbre La Rage du Tigre (1971), dans lequel David Chiang reprend le rôle du manchot, ou encore du Justicier de Shanghai (1972), avec Chen Kuan Tai. Parallèlement, Liu Chia Liang explore les univers d’autres metteurs en scène comme en témoigne sa contribution à quelques belles productions telles que The Sword of Swords (1968) wu xia pian ultra dramatique et ultra violent dans lequel le réalisateur Cheng Kang fusionne les mythes du manchot chinois et du zatôichi japonais (guerrier aveugle) avec Jimmy Wang Yu en tête d’affiche.

On comprend aisément que les réalisateurs s’arrachent les talents de Liu Chia Liang, tant les chorégraphies qu’il signe avec Tang Chia révèlent déjà une richesse stylistique et une fluidité incomparables. C’est bien simple, les deux directeurs d’action maîtrisent tous les registres, les affrontements mains nues comme l’utilisation des armes, les scènes de duel comme les scènes de combat collectives.

Cependant, après des années passées sous la coupe de Chang Cheh, à mettre abondamment en image les délires d’un cinéaste dont le penchant pour les effusions d’hémoglobine se fait de plus en plus prononcé, Liu Chia Liang manifeste une certaine lassitude. Adepte de l’esprit des arts martiaux dans ce qu’il a de plus pur et de plus radical, le chorégraphe commence à voir d’un mauvais œil la vision ultra violente du kung-fu qui ressort des films de Chang Cheh. Formé aux techniques du cinéma, il peut enfin voler de ses propres ailes et décide de passer à la réalisation dès 1973, avec Breakout From Oppression dans lequel on retrouve déjà son frère adoptif Gordon Liu Chia Hui. Le départ de Liu Chia Liang de l’écurie Chang Cheh profite à Tang Chia qui obtient alors une promotion et devient chorégraphe en chef.

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LA 36e CHAMBRE DE SHAOLIN


1975 – 1979 : LIU CHIA LIANG, NOUVEAU RÉALISATEUR PHARE DE LA SHAW

Le premier succès commercial de Maître Liu, le réalisateur, n’est autre que Spiritual Boxer (1975), film qui met en vedette un certain Wong Yu, que l’on retrouvera de nombreuses fois sous la direction du cinéaste, et qui jette les bases d’un nouveau genre, celui de la kung-fu comedy. Si Spiritual Boxer est loin d’être considéré comme son meilleur film, l’accueil favorable qu’il reçoit permet à Liu Chia Liang de continuer sur sa lancée. En 1976, il frappe à nouveau un grand coup avec Combats de Maître, une nouvelle aventure de Wong Fei Hung qui voit Gordon Liu incarner le bon docteur. A l’époque, le cinéma d’arts martiaux a fortement besoin de se renouveler et la productrice Mona Fong fait appel à la qualité de détecteur de talent de Liu Chia Liang pour apporter une nouvelle impulsion au genre. Une recommandation que le chorégraphe/réalisateur suivra avec un certain zèle puisqu’il saura s’entourer d’une équipe de fidèles cascadeurs et interprètes dont certains ont fait bien du chemin depuis.

Comme on le sait, Gordon Liu deviendra l’une des principales figures de son cinéma, tenant régulièrement le haut de l’affiche ou, à défaut, assurant des caméos. En Occident, on le connaît surtout pour sa performance intense dans l’excellente trilogie initiée par La 36e Chambre de Shaolin en 1978, un pur chef d’œuvre centré sur l’apprentissage martial d’un jeune bonze au travers d’épreuves périlleuses. Le film comporte non seulement des séquences d’action novatrices et remarquablement filmées, mais il se distingue aussi du tout venant par l’aspect ludique (pour le spectateur, il va sans dire) qui caractérise le parcours du héros. Un esprit que l’on retrouvera dans d’autres œuvres du Maître par la suite, à commencer par le formidable La Mante Religieuse, dont le final adopte un schéma similaire à celui de La 36e Chambre de Shaolin puisque le héros doit traverser une succession de pièces gardées chacune par un combattant à affronter.

martial_club_01Outre l’idée de fusion entre le corps et l’esprit passant par un entraînement douloureux qui ressort de La 36e Chambre de Shaolin, et que l’on retrouvera dans bien d’autres films réalisés par l’auteur (Mad Monkey Kung-Fu, Les 18 Armes Légendaires du Kung-fu), la plupart des thématiques phares du cinéma de Liu Chia Liang font leur apparition dès la période de la fin des années 70. Autant dire que Liu Chia Liang est un artiste qui parvient très tôt à formuler ce qu’il désire communiquer au public, à savoir sa passion pour les arts martiaux mais aussi quelques sous-textes plus subversifs. Réalisé en 1977, Les Exécuteurs de Shaolin préfigure déjà des longs métrages suivants puisque l’on y retrouve l’expression de la séduction entre hommes et femmes à travers l’affrontement martial (sympathique scène de défi sur le lit nuptial) mais aussi la nécessité de fusionner, tels le Yin et le Yang, deux styles complémentaires pour atteindre la perfection. Ces deux styles détenus par deux époux en perpétuel conflit quant à l’efficacité de leurs techniques respectives, sont réunis par leur fils qui représente la jeune génération, soit l’avenir du pays. Devenant rapidement la marque de fabrique du cinéma de Liu Chia Liang, ces thématiques récurrentes font non seulement l’apologie de la tolérance mais aussi la promotion des femmes dans les arts martiaux, en plus d’encourager la communication entre les différentes générations.

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Plus osé que Les Exécuteurs de Shaolin, dans lequel les boxes amenées à s’associer restaient après tout résolument chinoises, Shaolin Contre Ninja explore cette fois le thème de la rencontre entre les cultures. Parfois accusé de nationalisme pour sa dénonciation de l’envahisseur mandchoue (La 36e Chambre de Shaolin), Liu Chia Liang aborde la confrontation entre la Chine et le Japon d’une manière bien plus tolérante que son confrère Lo Wei ne le faisait dans Fist of Fury (avec Bruce Lee) quelques années plus tôt. Le scénario de Shaolin Contre Ninja part du mariage d’un Chinois (Gordon Liu) avec une Japonaise (Yuko Mizuno). La jeune mariée se retrouve dans la position inconfortable de l’étrangère et n’a de cesse de faire respecter la boxe qu’elle pratique, symbole de sa culture, au grand dam de son époux qui tente de prouver que le kung-fu est plus efficace. L’escalade mènera ce dernier à combattre une galerie d’ennemis japonais armés chacun d’un style ou d’une arme propre, du karaté à mains nues au nunchaku, en passant par les dagues et bien entendu les pièges ninja. Les arts martiaux chinois sont-ils meilleurs que le karaté et le kendo, ou est-ce l’inverse ? Si les Japonais de Shaolin Contre Ninja ne sont guère présentés sous un jour flatteur, Liu Chia Liang rappelle toutefois que nombre de conflits sont issus de malentendus dus aux différences culturelles et fait ainsi passer un message avant-gardiste pour son époque. Le film est aussi l’occasion de déguster un affrontement au sommet entre Gordon Liu, toujours aussi redoutable, et l’impressionnant Yusuaki Kurata qui dévoile son étonnante boxe du crabe.

Avec la montée en force de Jackie Chan et de Yuen Woo Ping dans l’industrie grâce au succès de Eagle’s Shadow et Drunken Master en 1978, la kung-fu comedy a le vent en poupe et c’est ainsi que Liu Chia Liang se retrouve à suivre la tendance dont il a lui-même jeté les bases quelques années plus tôt avec son Spiritual Boxer. L’année 1979 le voit faire deux superbes incursions dans le genre avec Mad Monkey Kung-Fu et Le Prince et l’Arnaqueur. Mad Monkey Kung-Fu met en vedette le très drôle Hsiao Hou dont le film exploite pleinement les capacités d’artiste martial et d’acrobate au travers de séquences proprement hallucinantes dans lesquelles il exécute la boxe du singe. Mad Monkey Kung-Fu pousse à un degré extrême le genre de la kung-fu comedy puisque les personnages semblent constamment pris d’une envie compulsive d’effectuer des mouvements ou des acrobaties en tout genre, y compris dans le quotidien. Le Prince et l’Arnaqueur réunit Gordon Liu et le sympathique Wong Yu (Spiritual Boxer, Les Exécuteurs de Shaolin) dans une sorte de buddy movie racontant non sans un certain cynisme la prise de pouvoir d’un noble sur un petit voleur en quête de repères. Mad Monkey Kung-Fu et Le Prince et l’Arnaqueur n’ont pas seulement pour point commun de faire à nouveau ressortir le goût prononcé du cinéaste pour les séances sadiques d’entraînement, mais aussi de montrer du doigt l’oppression des hommes de pouvoir sur les plus démunis. On peut à ce titre interpréter Mad Monkey Kung-Fu comme une critique de l’emprise des Triades, une allusion qui s’exprime à travers les caïds dirigés par le charismatique Lo Lieh.

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Liu Chia-Liang et Hsiao Hou dans MAD MONKEY KUNG-FU

1980 – 1985 : LIU CHIA LIANG AU SOMMET DE SON ART

En 1981, Liu Chia Liang se bat contre les pressions de la productrice Mona Fong pour mettre en avant l’une de ses élèves les plus brillantes : Kara Hui. Aux côtés de Alexander Fu Sheng (décédé tragiquement à la suite d’un accident de la route pendant le tournage des 8 Diagrammes de Wu-Lang) et Hsiao Hou, Kara Hui n’est pas la seule femme que le maître tente de promouvoir. On compte aussi parmi ses élèves la cascadeuse Yeung Ching Ching qui apparaît dans plusieurs de ses œuvres et s’impose avec les années comme l’une des principales héritières de son savoir de chorégraphe. A ce titre, Liu Chia Laing fait montre d’une mentalité étonnamment progressiste pour le milieu en défendant l’idée selon laquelle les femmes peuvent aussi bien pratiquer le kung-fu que les hommes, la maîtrise de la discipline dépendant selon lui de l’entraînement et de la volonté, et non de la force physique.

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Kara Hui et Hsiao Hou dans LADY KUNG-FU

Son traitement original des personnages féminins tranche de manière radicale avec le machisme ambiant qui caractérise la plupart des films de son mentor Chang Cheh. Alors que ce dernier, lassé des productions des années 60 mettant les femmes en valeur, mettait un point d’honneur à rétablir la suprématie masculine – d’un point de vue martial comme moral –, Liu Chia Liang semble adopter une démarche contraire et manifeste le désir de rééquilibrer la balance. Là où certains craignent de voir les femmes d’action « perdre leur féminité », Liu met en avant une conception plus naturelle du féminin. Ses personnages féminins sont ainsi dégagés des artifices et des comportements clichés habituels et font souvent preuve d’une véritable indépendance vis-à-vis de l’esprit belliqueux qui caractérise souvent la gent masculine dans ses histoires (on le verra notamment dans Les 18 Armes Légendaires du Kung-Fu).

Avec son physique gracieux mais aussi son attitude déterminée dans l’action, Kara Hui incarne à merveille l’héroïne typique des films de Liu Chia Liang. Dans Lady Kung-Fu, son personnage est issu du milieu paysan et incarne donc les traditions chinoises, ce qui lui confère un caractère quelque peu rigide mais aussi une certaine innocence. Dotée d’un caractère bien trempé, elle n’hésite pas à donner une leçon aux hommes trop insolents, un tempérament que son « petit neveu » par alliance (Hsiao Hou), un étudiant obsédé par la culture occidentale, voit comme une provocation. Comme La Mante Religieuse et Les Exécuteurs de Shaolin, Lady Kung-Fu explicite les jeux de séduction entre les deux jeunes gens à travers leurs affrontements martiaux, ce qui donne lieu à quelques scènes d’action pimentées dénotant parfois d’un fort contenu sexuel (les épées apparaissant dressées derrière les poteaux à l’approche de la dame dans le final). Alors que ces insinuations pourraient irriter devant la caméra d’un autre réalisateur, elles amusent franchement lorsqu’elles proviennent d’un cinéaste qui ne verse par ailleurs jamais dans la chosification de ses personnages féminins.
Et l’on ne s’étonne pas de voir apparaître quelques années plus tard, dans la filmographie de l’auteur, un film s’intitulant Lady is the boss (1983). Ce cocktail de comédie et d’action mêlant danse et arts martiaux dans un univers contemporain (rarissime chez Liu) voit bien entendu Kara Hui tenir la tête d’affiche, aux côtés de Liu Chia Liang lui-même, de son frère Gordon Liu et de Hsiao Hou.

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Gordon Liu et Yuko Mizuno dans SHAOLIN CONTRE NINJA

Sous des dehors de purs divertissements, les films de Liu Chia Liang véhiculent souvent des idées fortes qui finissent par prendre un sens sur la durée, au fil de sa carrière. A ce titre, Les 18 Armes Légendaires du Kung-Fu (1982) s’avère assez symptomatique de cette dualité, le film prenant l’apparence d’une comédie légère, voire burlesque, pour aborder des thématiques nettement plus sombres, telles que le fanatisme religieux, la manipulation des hommes de pouvoir sur les plus faibles ou encore l’obéissance aveugle des disciples envers leur maître. Se concluant par une séquence à la gloire des arts martiaux – la démonstration très pédagogique de l’utilité des différentes armes du kung-fu étant assurée par le réalisateur lui-même et son frère Liu Chia Ying –, Les 18 Armes Légendaires du Kung-Fu explore aussi le conflit des générations et voit encore une fois le personnage féminin incarner la sagesse, face à des hommes belliqueux et orgueilleux. Un film somme qui synthétise à merveille ses thématiques tout en jouant la carte de la comédie pure, comme c’est notamment le cas dans cette scène absolument hilarante où Alexander Fu Sheng est victime d’un sortilège proche du vaudou. Les 18 Armes Légendaires du Kung-Fu pourrait aussi être qualifié de film familial puisque l’on y retrouve les habitués de la maison, le cinéaste et ses deux frères Gordon Liu et Liu Chia Ying mais aussi Kara Hui, Hsiao Hou, Fu Sheng ou encore Lin Ke Ming.

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LES 8 DIAGRAMMES DE WU LANG

Les 8 Diagrammes de Wu-Lang est l’une des dernières œuvres majeures de Liu Chia Liang avant que sa carrière ne s’enlise. Le cinéaste revient vers un univers plus masculin (même si Kara Hui est toujours présente) à travers ce film nettement moins humoristique que les précédents et qui met en scène Gordon Liu dans une classique histoire de vengeance. Résolument sombre cette fois, le scénario ne se démarque pas par son originalité – le thème ayant déjà été mille fois exploré par de nombreux films du genre –, mais les scènes d’action s’avèrent une fois de plus incroyablement maîtrisées, même si nettement plus sanglantes qu’à l’accoutumée. Une fois encore, les chorégraphies virtuoses sont mises en valeur par le sens inné du mouvement et du cadrage qui caractérise le réalisateur.

1986 – 1990 : LA FIN D’UNE ÉPOQUE

Après avoir conclu la trilogie des Shaolin avec Les Arts Martiaux de Shaolin (1986), perle du genre dans laquelle il dirige Jet Li et Hu Jian Qiang dans une confrontation entre le style du nord et du sud puis dans des scènes de batailles époustouflantes, Liu Chia Liang subit de plein fouet le déclin du cinéma d’arts martiaux. Son approche de la discipline ayant toujours été celle d’un puriste, il peine à trouver l’inspiration dans le cinéma de la fin des années 80, lequel est alors dominé par des productions contemporaines. Il signe quelques films contestables tels que l’infâme Tiger on the Beat (avec Chow Yun Fat) qui comporte bien une ou deux scènes d’action sympathiques (notamment le final avec les tronçonneuses) mais dont le machisme a de quoi choquer, en plus d’aller exactement à l’encontre des idées prônées dans les œuvres précédentes du maître. La séquelle du film n’est guère plus présentable et les réalisations de Liu Chia Liang s’espacent de manière vertigineuse. Même lorsque Tsui Hark renouvelle le genre avec Il était une fois en Chine, il ne semble pas parvenir à s’adapter aux nouveaux standards, contrairement à ses confrères Jackie Chan, Sammo Hung ou encore Yuen Woo Ping.

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Wong Yu, Kara Hui et Gordon Liu dans LE PRINCE ET L’ARNAQUEUR

Liu redevient même simple chorégraphe sur les films des autres, comme en témoignent sa collaboration avec l’équipe de Corey Yuen Kwai et David Lai sur Operation Scorpio (1992), film qui possède cela dit en passant son comptant de séquences mémorables, ou encore son incursion dans l’univers de Johnnie To dans The Bare-Footed Kid (1993). Enfin, on le retrouve aux côtés de Jackie Chan dans le mémorable Drunken Master II dont le tournage se déroule tellement mal qu’il finit par être éjecté de la production par la star. Liu n’innove guère avec son oubliable Drunken Monkey (2002), film de kung-fu mêlant arts martiaux et effets spéciaux dans lequel il partage la vedette avec le très bon Wu Jing.

C’est finalement Tsui Hark qui permet à Liu Chia Liang de sortir de l’ombre (après une difficile lutte contre le cancer) et de se rappeler au bon souvenir de ses nombreux fans grâce à Seven Swords, belle et originale transposition chinoise des Sept Samouraïs. Acteur dans le film, Maître Liu a toujours la forme dans le rôle de l’un des sept guerriers décidés à défendre le village des pillards…

liuchialiang_01De par son approche résolument traditionnelle de la discipline à laquelle il a consacré toute sa vie, Liu Chia Liang symbolise une époque révolue du cinéma hongkongais d’arts martiaux, et cela même si les histoires et les personnages peuvent potentiellement parler à tous grâce à la volonté constante du cinéaste de divertir son public. Une page de l’Histoire a été tournée, et même si l’on est un puriste des arts martiaux, il ne sert à rien d’être passéiste et de refuser les évolutions récentes du cinéma qui tendent à intégrer de plus en plus d’effets artificiels dans les combats – une démarche qui peut aussi donner lieu à de belles expériences visuelles. Toutefois, quand il s’agit de richesse stylistique, de maîtrise de coordination et de la mise en scène des combats sur le grand écran, il n’est pas interdit de considérer que les œuvres phares de Liu Chia Liang restent indémodables et que le Maître n’a pas encore trouvé de digne successeur au cinéma.

Update du 27 juillet 2013 : Liu Chia Liang est décédé le 25 juin 2013 à Hong Kong.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 27 avril 2007

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