Portrait de Song Kang Ho, acteur vedette de The Host

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Grâce au succès dantesque de The Host, le comédien Song Kang Ho vient de ravir à Jang Dong Gun le titre de « valeur la plus sûre » du box-office coréen. Prétendre qu’il s’agit là d’un juste retour des choses ne serait pas exact, le héros de Friend ayant amplement mérité sa place parmi les étoiles du cinéma du Pays du Matin Calme. Mais il s’agit là tout de même d’une sacrée revanche pour Song Kang Ho qui, lorsqu’il s’introduisit au public français juste avant la projection de JSA au Festival du Film Asiatique de Deauville édition 2001, s’excusa par avance de ne pas ressembler à une gravure de mode comme la plupart de ses confrères. Si l’avertissement avait de quoi surprendre à une époque où le cinéma coréen commençait seulement à se dévoiler timidement sur les écrans français, elle prit tout son sens par la suite avec la découverte du vivier impressionnant de beautés masculines locales telles que Jung Woo Sung, Lee Byung Hun, Won Bin et autres Kang Dong Won.

Qu’importe, le formidable accueil réservé au chef d’œuvre de Park Chan Wook et l’enthousiasme spontané déclenché par la comédie The Foul King de Kim Jee Woon élevèrent instantanément l’acteur au rang de star incontestée de cette édition mémorable du festival de Deauville, standing ovation enflammée à l’appui. Un triomphe entièrement mérité auquel cet homme à l’attitude modeste était certainement loin de s’attendre. Depuis, le charisme de Song Kang Ho et l’extraordinaire diversité de son registre n’ont cessé de faire des miracles, artistiquement comme commercialement parlant. Portrait.

The Host de Bong Joon Ho (2006)

The Host de Bong Joon Ho (2006)

Contrairement à la plupart des stars coréennes, Song Kang Ho n’a jamais compté sur la télévision pour se faire connaître, ni pour entretenir par la suite sa popularité. Plus attiré par les planches que par les paillettes, il entame à la fin du lycée une carrière de comédien au sein d’un groupe de théâtre dont les représentations laissent la part belle à l’improvisation des acteurs. Ce n’est qu’à l’âge de vingt-neuf ans qu’il finit par se résoudre – non sans avoir résisté auparavant à plusieurs sollicitations – à faire ses premiers pas au cinéma, devant la caméra de Hong Sang Soo (Conte de cinéma) qui lui offre en 1996 un rôle de figurant dans Le Jour où le cochon est tombé dans le puits. L’expérience est suffisamment concluante pour que l’acteur la réitère l’année suivante avec une apparition dans le très sombre Green Fish de Lee Chang Dong, dont la vedette n’est autre que Han Suk Gyu, future superstar du blockbuster Shiri. jour_cochon_tombe_puits_01

Les destins des deux hommes se recroiseront de manière de manière plus fructueuse la même année sur le film No.3 de Song Neun Han, fer de lance de la comédie de gangsters coréenne. Song Kang Ho obtient sur ce film son premier véritable rôle, en entrant dans la peau d’un assassin de seconde zone complètement allumé. Il s’en acquitte d’ailleurs si bien qu’il va jusqu’à voler la vedette à ses brillants partenaires, parmi lesquels on retrouve aussi le génial Choi Min Sik (Old Boy), avant de décrocher dans la foulée son premier prix d’interprétation, celui du meilleur espoir masculin au Festival de Daejong. En deux ans et trois films seulement à son actif, la performance n’est pas négligeable.

En 1998, Song Kang Ho s’offre un détour par les chemins sinueux de l’univers torturé de Jang Sun Woo, réalisateur imprévisible auquel on doit des œuvres aussi radicalement différentes que le sulfureux Fantasmes (longtemps interdit sur les écrans coréens) et le ludique Resurrection of the Little Match Girl. Sous sa direction, il incarne durant quelques minutes l’un des sans-abri de Bad Movie, sorte de docu-fiction qui explore sans concession le quotidien débilitant des laissés-pour-compte de Séoul. Toutefois, parmi les rencontres qui jalonnent son parcours exemplaire, celle qu’il fait peu de temps après avec le réalisateur Kim Jee Woon apparaît quiet_family_01rapidement comme l’une des plus déterminantes. Engagé par ce dernier pour incarner l’un des membres de la famille déjantée de The Quiet Family, Song Kang Ho démontre une fois de plus une aisance remarquable dans le registre de la comédie burlesque, se fondant avec un naturel bluffant dans le rôle du fils peu futé, à la limite de la débilité. Le film, très drôle, reçoit un excellent accueil en salles et donnera lieu trois ans plus tard à un remake japonais signé Takashi Miike, The Happiness of the Katakuris.

Comme si cela ne suffisait pas, l’acteur se retrouve au générique du carton historique Shiri de Kang Je Gyu. Certes, son personnage se situe en retrait par rapport aux premiers rôles dévolus à Han Suk Gyu, Kim Yoon Jin et Choi Min Sik, mais l’impact exceptionnel du film sur le cinéma coréen en général, dont il révolutionne en profondeur l’approche et les ambitions techniques, continue d’enrichir une filmographie entamée sous les meilleurs auspices.

L’année 2000 marque la consécration de Song Kang Ho. Une consécration que l’on est libre de considérer comme logique, si l’on prend en compte l’incroyable talent du comédien et l’acuité du flair dont il n’a cessé de faire preuve au fil des années, ou simplement miraculeuse, si l’on s’en tient prudemment à la réalité des aléas parfois injustes d’une carrière de comédien. Quoiqu’il en soit, Song Kang Ho crève l’écran coup sur coup dans deux des hits de l’année, The Foul King de Kim Jee Woon et JSA de Park Chan Wook.

Evénement notable, il n’y est plus cantonné aux éternels seconds rôles mais accède enfin, et avec panache, au sommet de l’affiche. Difficile, toutefois, de faire le lien entre l’employé timide qui rêve de devenir une star du catch pour échapper aux brimades de son patron, et le soldat du Nord implacable qui finit par se lier d’amitié avec ses ennemis jurés du Sud sur le sol de la zone démilitarisée (dont la division est délimitée par le fameux « 38ème parallèle »). Deux visages différents, mais aussi deux manières d’exploiter un physique hors du commun.

Song Kang Ho et Lee Byung Hun dans JSA de Park Chan Wook (2000)

Song Kang Ho et Lee Byung Hun dans JSA de Park Chan Wook (2000)

Dans The Foul King, Song Kang Ho est Dae Ho, un ado attardé aux allures de grand dadais qui se courbe sous les réprimandes de la figure paternelle, son propre père comme tout homme détenant sur lui une autorité. Le comédien s’est impliqué dans le rôle au point de réaliser la plupart de ses cascades sur le ring de catch, mais il ne s’agit pas là de sa seule performance. L’expérience du théâtre lui permet de travailler subtilement l’évolution du maintien de ce personnage qui tente désespérément de se redresser et par là-même d’exister, tout en déployant avec retenue des trésors de comédie. Au contraire, c’est imposant et froid qu’il nous apparaît en sergent Oh Kyung Pil dans JSA, une attitude arborée avec le même naturel déconcertant et qui fera toute la saveur d’une confrontation mémorable avec le sergent Lee Soo Yuk, incarné par l’excellent Lee Byung Hun (A Bittersweet Life). Le fossé qui sépare les deux rôles pourrait suffire à lui seul à juger de l’éclectisme ahurissant qui caractérise le talent de Song Kang Ho, si l’acteur n’avait pas encore étendu son répertoire depuis. foul_king_01

Après Kim Jee Woon, le comédien vient de trouver un deuxième collaborateur de choix en la personne de Park Chan Wook, en compagnie duquel il assure la promotion internationale de JSA. Le film explose le record détenu par Shiri au box-office, et l’on peut cette fois parler de succès personnel pour Song Kang Ho qui accumule les prix d’interprétation dans les festivals les plus prestigieux : les Pusan Film Critics Awards, le Festival de Daejong, les Grand Bell Awards et bien sûr le Festival du Film Asiatique de Deauville, tous lui décernent le prix du meilleur acteur.

Park Chan Wook fera appel à lui deux ans plus tard pour tenir le rôle du père meurtri et enragé de Sympathy for Mr. Vengeance. Une fois de plus, le changement radical de registre force le respect. Le film, extrêmement noir, enferme ses personnages dans une spirale d’une cruauté sans nom que Park Dong Jin, le businessman joué par Song Kang Ho, participe pleinement à entretenir dès lors qu’il décide de se venger des kidnappeurs de sa fille. Face aux deux partenaires de rêve que sont Shin Ha Gyun (Save the Green Planet) et Bae Doo Na (The Host), Song Kang Ho livre dans cette œuvre parfois insoutenable l’une des prestations les plus fascinantes de sa carrière.

Sans grande surprise, Sympathy for Mr. Vengeance ne rencontre pas son public, qui lui préfère cette année-là les comédies légères telles que Marrying the Mafia ou Sex is Zero. Succès ou non, le film est un véritable chef d’œuvre qui a largement fait son chemin de par le monde. Visiblement satisfait de cette passionnante collaboration, l’acteur retrouvera non seulement Park Chan Wook en 2005 pour une caméo amicale sur Lady Vengeance, mais il est d’ores et déjà annoncé au générique du prochain film du cinéaste, Evil Live (Bakjwi), une histoire de vampires moderne prévue pour 2007.

Sympathy For Mr. Vengeance de Park Chan Wook (2002)

Sympathy For Mr. Vengeance de Park Chan Wook (2002)

Nettement plus léger est le film auquel choisit de participer le comédien la même année, YMCA Baseball Team, premier long métrage du scénariste de JSA, Kim Hyun Suk. Située en 1905, l’intrigue porte sur la création de la première équipe de base-ball coréenne, cinq ans avant l’annexion du pays par le Japon. Cette petite pause ne ralentit pas l’ascension vertigineuse du comédien, qui franchit dès 2003 un nouveau pas décisif en acceptant de tenir le rôle de l’inspecteur Park, le flic campagnard de Memories of Murder. Bong Joon Ho est le troisième réalisateur virtuose à croiser le chemin de Song Kang Ho. Barking Dogs Never Bite, son premier film, lui a déjà permis de se tailler une jolie réputation d’auteur à suivre. Une réputation que vient définitivement confirmer ce polar d’une rare finesse dont l’intrigue est une fois encore ancrée dans une réalité sociale très dure.

Dans Memories of Murder, le flic incarné par Song Kang Ho est contraint de faire équipe avec l’inspecteur Seo (Kim Sang Kyung, remarqué dans Turning Gate), un policier de Séoul, afin de mettre un terme aux agissements d’un tueur en série qui terrorise le village. En dépit d’un scénario remarquablement écrit, les acteurs ont plus d’une fois l’opportunité de s’adonner à l’improvisation, un exercice que Song Kang Ho, comédien instinctif s’il en est, maîtrise à la perfection pour l’avoir longtemps pratiqué durant ses années passées sur les planches de théâtre. Dans le rôle de cet inspecteur borné et très humain, il livre l’une de ses prestations les plus nuancées et les plus complexes. Une fois de plus, sa capacité à exprimer les subtiles évolutions qui s’opèrent à l’intérieur d’un personnage force l’admiration. Le film est maintes fois récompensé et mondialement plébiscité, et l’acteur cumule une fois encore les médailles prestigieuses, se retrouvant récompensé à la fois au Festival de Daejong, aux Grand Bell Awards et aux MBC Films Awards en 2003.

Memories of Murder de Bong Joon Ho (2003)

Memories of Murder de Bong Joon Ho (2003)

Entre Memories of Murder et The Host, Song Kang Ho ménage quelque peu ses effets en n’apparaissant que dans deux films seulement. Le premier, The President’s Barber, réalisé par Lim Chang Sang en 2004, est une comédie doublée d’une satire politique intelligente, dans lequel le comédien a pour partenaire la brillante actrice Moon So Ri (Une Femme coréenne). Le deuxième, sorti un an plus tard, n’est autre que le très controversé Antartic Journal de Yim Pil Yung, adapté d’un scénario de… Bong Joon Ho. Song Kang Ho y incarne le chef d’une expédition en Antartique qui inspire de moins en moins confiance à ses subordonnés – parmi lesquels se trouvent Yoo Ji Tae (Natural City) et Park Hee Soon – à mesure que le groupe s’embourbe dans les pires ennuis.

Le film, à découvrir de préférence sur grand écran avec le volume poussé au maximum, enserre le spectateur comme les protagonistes dans une ambiance extrêmement oppressante et glaçante à plus d’un titre. Dans le rôle du meneur fou, Song Kang Ho s’en donne à cœur joie et campe un personnage particulièrement antipathique, inquiétant et imprévisible. Une sacrée expérience que ce film. Antartic Journal s’avère pourtant être un cuisant échec commercial en Corée au moment de sa sortie. Peu importe, le comédien enchaînera l’année suivante avec le plus gros succès local de tous les temps : The Host.

antartic_journal_01Trois ans après Memories of Murder, les retrouvailles entre Bong Joon Ho et Song Kang Ho sont une fois de plus synonymes de double triomphe public et critique. Et pour cause, The Host est une œuvre viscérale et bouleversante qui parvient à réconcilier tous les publics. Tout à la fois drame, film fantastique, film d’action et film intimiste, le nouveau carton signé Bong Joon Ho a déjà réuni plus de treize millions de spectateurs en Corée. Une aura dont Song Kang Ho sort évidemment grandi, d’autant qu’il crève l’écran dans un rôle qui, à l’instar de celui qu’il tenait dans Memories of Murder, est loin d’être aussi simple qu’il n’y paraît de prime abord. Après un tel raz-de-marée, on ne sera pas étonné d’apprendre que le planning de l’acteur est déjà rempli pour les deux ans à venir. Et pas avec n’importe quels noms.

Depuis septembre dernier, Song Kang Ho tourne dans le plus grand secret sous la direction de Lee Chang Dong – ex-Ministre de la Culture et du Tourisme coréen entre 2002 et 2003, en plus d’être réalisateur – , qu’il connaissait déjà pour avoir participé à Green Fish il y a neuf ans, dans un petit rôle.  Le film s’intitule Secret Sunshine et marque le retour de Lee Chang Dong derrière la caméra, cinq ans après Oasis. Tout ce que l’on sait est que Song Kang Ho y a pour partenaire l’actrice Jeon Do Yeon (You Are My Sunshine) et que le film est prévu pour le printemps 2007. Par ailleurs, outre Evil Live de Park Chan-Wook, l’acteur retrouvera Kim Jee Woon pour un mystérieux projet provisoirement intitulé The Good, the Bad, And the Weird.

The Host de Bong Joon Ho (2006)

The Host de Bong Joon Ho (2006)

En quelques années et en quelques (grands) films, Song Kang Ho a balayé toute concurrence sur son passage pour s’imposer comme l’acteur le plus brillant du cinéma coréen actuel. Son charisme, son éclectisme, la puissance de son jeu expliquent l’ampleur de ce succès ainsi que celle de l’affection que lui porte le public. Mais c’est l’instinct qui pousse cet acteur surdoué à s’en remettre à la personnalité et à la vision d’un réalisateur pour se lancer, plutôt qu’à un simple scénario. Ses collaborations avec certains cinéastes, devenus entre temps les emblèmes de la vitalité du cinéma coréen contemporain, remontent à une époque où tous étaient encore peu connus. Avec un tel flair et un tel talent, nul doute que Song Kang Ho continuera longtemps de régner sur le cinéma coréen.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 novembre 2006

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