Portrait du réalisateur Cheng Kang (‘Les 14 Amazones’)

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Longtemps ignorée par le public actuel, l’œuvre du réalisateur Cheng Kang (Ching Gong en cantonais) a pourtant marqué le cinéma hongkongais des années 60 et 70. Aujourd’hui, le cinéaste est surtout connu pour avoir réalisé le péplum martial Les 14 Amazones, projet titanesque soutenu par un casting de superstars et qui mobilisa son équipe pendant près d’un an et demi pour livrer certaines des séquences les plus incroyables du cinéma de la Shaw Brothers. Cheng Kang est aussi le père de Ching Siu-Tung, chorégraphe de Hero et réalisateur de Histoire de Fantômes Chinois, qui débuta justement comme directeur des combats sur la plus grande œuvre de son père, Les 14 Amazones.

La sortie dans les bacs français de l’édition collector des 14 Amazones chez Wild Side Video en octobre 2007, alors que j’œuvrais pour le compte du site Excessif.com, fut l’occasion de revenir sur la carrière de Cheng Kang, réalisateur qui laisse derrière lui plus d’une œuvre flamboyante, dans le genre du wu xia pian comme dans celui du thriller moderne.

Né en 1924, Cheng Kang débute la réalisation dès le début des années 50. Mais les quelques longs métrages qu’il réalise entre 1951 et 1967 ne marquent pas vraiment les esprits et c’est d’abord en tant que scénariste des films des autres que Cheng se fait connaître dans l’industrie du cinéma hongkongais. On le retrouve ainsi au générique d’œuvres de réalisateurs phares de la période tels que Chu Yuan (Eternal Regret 1 et 2), Wu Jia-Xiang (Sweet and Wild, Sweet is Revenge), Ho Meng-Hua (la tétralogie du Roi Singe, Princess Iron Fan, The Midnight Muderer) ou encore King Hu (Sons of Good Earth). Intégré à la Shaw Brothers au milieu des années 60, le metteur en scène et scénariste cosigne en 1967 avec Daai Go-Mei son premier long métrage pour le compte des mythiques studios, le polar Kiss and Kill.

C’est cependant en 1968 que Cheng Kang livre son premier long métrage marquant, le tragique wu xia pian The Sword of Swords. La Shaw Brothers vient alors tout juste de profiter de l’immense succès d’Un Seul bras les tua tous, grand classique de Chang Cheh dans lequel Jimmy Wang Yu incarne le célèbre sabreur manchot vengeur. The Sword of Swords suit un canevas similaire, sauf que cette fois-ci le sabreur ne devient plus manchot mais aveugle, ce qui n’est pas sans rappeler l’histoire d’un certain Zatôichi. En pleine gloire, Jimmy Wang Yu prête ses traits au héros de The Sword of Swords, Jenshiau, lequel est chargé de protéger à tout prix une épée dotée de pouvoirs surnaturels. Dans ce film de sabre esthétiquement très abouti (superbe séquence martiale dans les bois sous la neige battante, un décor entièrement créé en studio), les combats sont signés Liu Chia Liang et Tang Chia et ne lésinent pas sur les effusions sanglantes et les mutilations. La scène au cours de laquelle le héros devient infirme s’avère particulièrement gratinée, déployant des trésors de sadisme dans sa conclusion. Elle fait suite à une véritable descente aux enfers, le héros se trouvant en effet constamment acculé à faire face à un choix impossible : sauver la patrie ou sauver sa famille, un dilemme typique du genre auquel sera aussi confronté le personnage de Ivy Ling Po dans l’une des scènes les plus poignantes des 14 Amazones. Campé par un Jimmy Wang Yu au mieux de sa forme, et particulièrement à l’aise dans ce registre, le sabreur infirme bénéficie d’un développement crédible et parvient réellement à susciter l’empathie – il faut dire que le pauvre bougre en voit véritablement de toutes les couleurs.

Avec The Sword of Swords, Cheng Kang affirme un goût certain pour les séquences sanglantes, voire gore, des débordements d’hémoglobine qui font cependant écho à la tragédie qui se joue à l’écran. Relativisons cependant ce goût pour la violence, le sang rouge vif étant monnaie courante dans les films d’arts martiaux de la Shaw et prenant une dimension cathartique évidente. Le cinéma de Chang Cheh en est un bel exemple, Cheng Kang ne pouvant quand même pas se comparer au maître en matière de scènes d’agonie interminables.

the_magnificent_swordsman_coverdvdEn dépit de la qualité de The Sword of Swords et de l’aura de sa star Jimmy Wang Yu, les chiffres enregistrés par le film ne permettent pas encore à Cheng Kang d’être considéré comme une valeur sûre à la Shaw Brothers. Il faut attendre 1970 pour que Cheng Kang connaisse enfin la gloire avec Les 12 Médaillons d’Or. Entre temps, il vient prêter main forte à Wu Chia-Shiang sur Gun Brothers, film d’action dont l’intrigue se déroule en pleine guerre sino-japonaise. On le retrouve aussi crédité aux côtés de Griffin Yueh Feng à la réalisation du wu xia pian The Magnificent Swordsman, une autre réussite à l’actif de Cheng, avec Huang Tsung-Shun et Shu Pei-Pei dans les rôles principaux. Non content de briller par une maîtrise incroyable de la mise en scène et du cadrage, The Magnificent Swordsman intègre avec bonheur des éléments de chambara (l’influence des Sept Samouraïs est évidente) et de western (notamment l’utilisation et l’instrumentation du thème mélancolique associé au héros). Le récit est par ailleurs ponctué de séquences d’action nerveuses filmées de manière incroyablement dynamique, le style de combat sec et à la japonaise du héros venant habilement trancher avec le caractère plus fantaisiste de ses opposants. Outre ces collaborations, Cheng Kang signe l’année d’après Killers Five, film de sabre et d’aventures dont il est aussi scénariste et dans lequel il dirige l’actrice Li Ching.

LES 12 MEDAILLONS D’OR de Cheng Kang

C’est grâce aux 12 Médaillons d’Or que Cheng Kang passe enfin à la vitesse supérieure. Encore un wu xia pian pour le metteur en scène de The Sword of Swords, cette fois aussi crédité au scénario. Divertissement pleinement assumé, tour à tour tragique et ludique, Les 12 Médaillons d’Or s’appuie non seulement sur des séquences martiales de haute volée mais aussi sur une écriture fouillée des personnages, dont les deux principaux sont interprétés par Yueh Wah et Ching Ping. Chaleureusement accueilli par le public hongkongais (le film enregistre un score de 1,4 millions de dollars hongkongais au box-office), Les 12 Médaillons d’Or remporte aussi un succès critique et se voit d’ailleurs primé aux Golden Horse Awards à Taiwan. Le succès retentissant des 12 Médaillons D’Or permet à Cheng Kang de revoir ses standards à la hausse en matière de budget et donc, a fortiori, d’ambitions artistiques. Autant dire que le metteur en scène peut enfin se laisser aller à toutes les fantaisies.

Avec la bénédiction du producteur Run Run Shaw, il se lance enfin dans le projet qui lui tient à cœur et qu’il a mis trois ans à développer : une adaptation de la légende des 14 amazones, les épouses de la famille Yang qui prirent les armes pour remplacer leurs défunts maris sur le champ de bataille. Initiée en 1971, la production s’étale près d’un an et demi, une durée incroyablement longue pour un tournage, et voit son coût atteindre des sommes inimaginables. Cheng Kang obtient le privilège de diriger une pléiade d’actrices très en vue à l’époque – des actrices parmi lesquelles on compte Lily Ho, Li Ching ou encore Ivy Ling-Po – relevant le défi de gérer les ego surdimensionnés de quatorze superstars en pleine gloire. Pour ce qui est des moyens matériels mis en œuvre, le metteur en scène ne se refuse rien et n’hésite pas à faire construire des décors pendant des jours rien que pour un ou deux plans, en plus de mettre en place l’une des séquences les plus impressionnantes de l’histoire de la Shaw, à savoir la scène culte du pont humain. Impressionnant péplum à la gloire de l’héroïsme féminin, Les 14 Amazones représente aussi la consécration de Cheng Kang qui obtient à nouveau le Golden Horse du meilleur réalisateur.

A peine remis du tournage éprouvant des 14 Amazones, Cheng Kang retourne au travail dès 1972. On le retrouve ainsi aux commandes de Pursuit, un wu xia pian violent qui compte parmi ses sources d’inspiration le célèbre roman Au bord de l’eau de Shi Nai-an. La même année, Cheng Kang a l’honneur de se voir crédité aux côtés de Chang Cheh et de Griffin Yueh Feng à la réalisation des Maîtres de l’Epée (aka Trilogy of Swordmanship), trilogie de courts métrages s’inscrivant à nouveau dans le genre du film de sabre. De ces trois segments, on retient surtout les deux premiers, The Iron Bow (avec Li Ching) et The Tigress (avec Lily Ho, Li Ching, Lo Lieh et Wang Ping), tout deux coréalisés par Cheng Kang et Chang Cheh. La présence de Cheng apporte à ce titre une mixité qui fait plaisir à voir par rapport à l’œuvre de son confrère, lequel se montre habituellement plus radical dans son traitement des valeurs viriles mais peut-être moins subtil dans son traitement de l’humain. Tandis que The Iron Bow, qui se déroule entièrement dans une auberge, allie efficacement action et humour, The Tigress bénéficie d’un scénario malin et tire magnifiquement partie du face-à-face entre Lily Ho et Lo Lieh, deux acteurs charismatiques s’il en est que Cheng Kang connaît bien pour les avoir dirigés dans Les 14 Amazones.

kidnap01Cheng Kang ne parviendra jamais à réitérer un succès comparable à celui des 14 Amazones. Ce qui ne veut pas dire que la suite de sa carrière ne comporte pas quelques œuvres mémorables. Le réalisateur continue de développer sa collaboration avec ses acteurs fétiches, en particulier avec l’excellent Lo Lieh qu’il retrouve dans le drame The Two Faces of Love (1974) et surtout dans Kidnap (1974), un huis clos dont le scénario s’inspire d’un fait divers qui a secoué Hong Kong – le kidnapping d’un homme d’affaires par un gang mené par un pompiste – et dans lequel Cheng Kang tire le meilleur parti de l’histoire d’origine pour livrer un thriller puissant, démontrant une fois de plus sa maîtrise incontestée de la narration, de la mise en scène et de l’écriture des personnages, d’autant que Kidnap offre à Lo Lieh un rôle à la mesure de son talent. Cheng Kang et Lo Lieh se retrouvent encore dans The Criminals (1976) et dans The Flying Guillotine 2 (1978), suite du premier opus de Ho Meng-Hua.

killersfiveEnfin, avec son sympathique King Gambler, comédie d’action avec Chen Kuan-Tai, Cheng Kang peut se targuer d’être l’un des initiateurs du genre du gambling movie, largement expérimenté par la suite par Wong Jing. Le gambling movie façon Hong Kong a cela de particulier que les scènes de jeu (mahjong ou autres) sont filmées comme de véritables scènes d’action : il n’est pas rare de voir la caméra zoomer sur un objet situé au centre de l’attention, pour la voir ensuite effectuer un zoom arrière, tournoyer autour de la table pour s’attarder ensuite sur un geste ou encore une expression d’angoisse, le rythme du montage s’adaptant bien entendu à l’importance de l’enjeu. Le budget d’un King Gambler n’est certes pas le même que celui d’un Casino Royale mais le spectateur est véritablement plongé dans le jeu aux côtés des joueurs, comme il le serait dans une séquence martiale. A ce titre, les personnages de King Gambler développent des compétences hors du commun au moyen d’un enseignement ancestral transmis de génération en génération, comme dans les arts martiaux. L’imagination ne connaît décidément pas de limite dans la comédie cantonaise. Cheng Kang réitère par la suite l’expérience du gambling movie avec Gambler’s Delight en 1981 (avec Danny Lee) et Gambling Soul en 1982.

Si Cheng Kang est souvent cité pour ses œuvres s’inscrivant dans la pure tradition du wu xia pian, et parmi lesquels Les 14 Amazones et Les 12 Médaillons d’Or arrivent en tête, il laisse derrière lui des films plus hybrides mais tout aussi maîtrisés comme The Magnificent swordsman, des films d’aventures comme Killers Five ou encore quelques joyaux modernes et novateurs tels que Kidnap. Violent, fort, parfois émouvant, s’appuyant la plupart du temps sur des scénarios soignés qui donnent la part belle à des personnages flamboyants, le cinéma de Cheng Kang laisse une empreinte indélébile dans la riche histoire de la Shaw Brothers et du cinéma hongkongais.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 24 octobre 2007

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