ANALYSE. ‘My Girlfriend Is A Gumiho’, avec Lee Seung Gi et Shin Min Ah: la relecture d’un mythe universel

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My Girlfriend is a Gumiho est le premier drama coréen que j’ai vu à l’époque de sa diffusion, presque en temps réel. Sept ans après, je viens de le revoir pour la deuxième fois. Entre temps, j’ai vu énormément de dramas, tandis que l’industrie n’a cessé d’évoluer vers toujours plus de professionnalisme. Pourtant, le charme de cette comédie romantique unique en son genre reste intact. J’ai été conquise avec la même évidence que la première fois, peut-être plus encore, tant sa richesse m’a impressionnée.

Diffusé sur la chaîne SBS entre le 11 août et le 30 septembre 2010, My Girlfriend is a Gumiho est réalisé par Boo Sung Chul, qui s’est illustré depuis sur des dramas populaires comme Jang Ok Jung, The Heirs ou Mask. Le scénario est confié aux prolifiques Hong Mi Ran et Hong Jung Eun, dont le talent exceptionnel n’est déjà plus à démontrer à l’époque, si l’on en juge par l’engouement du public à l’égard de Sassy Girl Chun Yang, My Girl, Hong Gil Dong, et bien sûr You’re Beautiful.

Puisant dans un mythe populaire, les sœurs Hong livrent avec My Girlfriend is a Gumiho un conte initiatique plein d’intelligence, d’humour et de sensibilité, porté par un couple d’acteurs adorable et émouvant : Lee Seung Gi et Shin Min Ah. Un classique du drama coréen, un classique de la comédie romantique.

Je vous propose de redécouvrir en détail les thèmes de fond de ce bijou le temps d’une brève critique, qui sera suivie d’une analyse personnelle explorant les sources de la légende dont s’inspire le drama.

A 21 ans, Cha Dae Woong (Lee Seung Gi) rêve de devenir une star de films d’action. Mais son immaturité fait le désespoir de son riche grand-père qui aimerait le voir un jour étudier sérieusement à l’université. Quand celui-ci apprend que Dae Woong a dépensé son allocation étudiante semestrielle dans l’achat d’une moto, il le dénonce à la police. Parvenant à s’enfuir à l’arrière d’un camion, Dae Woong se réfugie dans un petit temple bouddhiste érigé au milieu d’un lac, en pleine forêt. Là, une voix féminine parvient mystérieusement jusqu’à lui et lui donne des instructions afin de lever le sort qui la retient prisonnière. Dae Woong découvre alors une belle jeune femme (Shin Min Ah), sans se douter qu’il s’agit en réalité d’un gumiho, une créature surnaturelle aussi appelée « renard à neuf queues ». C’est ainsi que débute l’histoire hors du commun de Dae Woong et « Miho ». Une histoire qui suscite la fascination malveillante de la petite-amie de Dae Woong, Hye In (Park Soo Jin) ainsi que d’un homme énigmatique du nom de Park Dong Joo (No Min Woo)…

Une merveilleuse histoire d’amour

Quand on pense à My Girlfriend is a Gumiho, on pense instantanément au couple idéal formé par Lee Seung Gi et Shin Min Ah. On est alors submergé par des images : deux jeunes gens inséparables qui semblent découvrir le monde ensemble en arpentant les rues et les magasins de Séoul, le même couple d’amoureux qui s’échange des promesses sur le toit d’un immeuble, Shin Min Ah qui trépigne de joie sur sa chaise en mangeant des morceaux de bœuf, Lee Seung Gi qui chantonne des comptines affectueuses à une Shin Min Ah émerveillée, Shin Min Ah qui court vers Lee Seung Gi et se jette dans ses bras avec des étoiles plein les yeux…

Comme toutes les grandes comédies romantiques, My Girlfriend is a Gumiho fourmille de ces moments attendrissants, de ces détails mémorables qui vous trottent dans la tête longtemps après, et dont la seule évocation vous laisse avec un immense sourire sur les lèvres. Le ton est loufoque, décalé, quand il n’est pas franchement délirant. De cette légèreté rafraîchissante surgissent sans crier gare des moments de pur enchantement, sublimés par une bande-originale pleine d’émotion (la magnifique chanson Fox Rain de Lee Sun Hee, mais aussi From Now On I Love You de Lee Seung Gi). Le drama réserve plusieurs fins d’épisodes splendides, qui vous collent littéralement le frisson.

Si My Girlfriend is a Gumiho s’est frayé une place si spéciale dans le cœur des spectateurs, c’est justement parce que ses personnages infiniment attachants, son humour ravageur, parfois enfantin, laissent affleurer en temps voulu une grande délicatesse de sentiments.

Le scénario des sœurs Hong est limpide et superbement construit, ménageant une vraie progression narrative qui ne s’essouffle jamais, même lorsque les deux protagonistes se sont enfin confessé mutuellement leur amour. Leur histoire est non seulement solide sur le papier, mais elle est si joliment incarnée à l’écran que le degré d’intimité et d’affection atteint par Dae Woong et Miho est palpable à l’issue de ces seize épisodes.

Lee Seung Gi et Shin Min Ah ou la magie du « Hoi Hoi couple »

Les meilleurs couples font les meilleures comédies romantiques. C’est le cas dans My Girlfriend is a Gumiho, où la rencontre improbable entre Lee Seung Gi et Shin Min Ah, deux jeunes acteurs aux trajectoires totalement différentes, crée une alchimie prodigieuse qui emporte immédiatement les cœurs.

Pourquoi le « Hoi Hoi couple » ? Parce que c’est le code secret que Dae Woong utilise lorsqu’il enseigne à Miho ce qu’est l’amitié. L’expression vient du film d’animation coréen Dooly The Little Dinosaur, tandis que le geste de se toucher l’index est inspiré par E.T. de Steven Spielberg.

En 2010, Shin Min Ah a déjà une carrière mais elle n’est pas une actrice de premier plan. Repérée en 2001 dans le drama Beautiful Days en petite sœur capricieuse de Lee Byung Hun, elle décroche quelques petits rôles au cinéma. Parmi ceux-ci, on retient surtout son personnage de jeune beauté inaccessible dans A Bittersweet Life de Kim Jee Woon, toujours aux côtés de Lee Byung Hun. En 2005, le drama dépressif A Love to Kill, dans lequel elle donne la réplique à Rain, lui donne davantage d’opportunités de dévoiler ses qualités d’actrice et elle enchaine ensuite plusieurs films.

Mais c’est avec My Girlfriend is a Gumiho que Shin Min Ah trouve son meilleur rôle, celui qui lui permet de se faire définitivement un nom. Dans la peau de cette femme-enfant en quête d’absolu, elle est absolument délicieuse. Le rôle est bien plus difficile qu’il n’y paraît puisque si Miho semble aussi innocente que l’agneau qui vient de naître, elle est aussi très curieuse, entreprenante et même coquine à ses heures.

Dès le début du drama, il semble évident que personne d’autre que Shin Min Ah n’aurait pu l’interpréter comme cela. Elle est drôle, mignonne, complètement nature et habitée par son rôle. Très à l’aise dans la comédie comme dans les scènes dramatiques, elle parvient à trouver l’exact équilibre entre les différentes facettes de son personnage et crée l’une des héroïnes les plus inoubliables de l’univers des dramas coréens. On reste ensorcelé par son sourire radieux et ses yeux étincelants.

De son côté, Lee Seung Gi n’en est qu’à son deuxième rôle principal après Shining Inheritance, où il avait démontré un bon potentiel. Il est tellement chou dans My Girlfriend is a Gumiho qu’on a là aussi du mal à imaginer quelqu’un d’autre dans la peau de Dae Woong.

J’aime ses moues boudeuses et son regard malicieux, il possède une candeur qu’on ne trouve pas chez d’autres jeunes acteurs. Il n’est pas poseur et son authenticité trouve écho dans celle de son personnage.

Ses déclarations d’amour passionnées frappent l’imagination, qu’elles soient sont directes, comme à la fin de l’épisode 14 – sans doute l’une des plus belles scènes du drama – ou simplement tendres, à l’image de ce moment où Dae Woong lit d’une voix suave à Miho le monologue amoureux du personnage de son film, en le faisant sien. De la même façon que son personnage mûrit, le jeu de Lee Seung Gi se transforme au fil des épisodes et il se révèle très émouvant dans les instants les plus graves. Sa prestation tout en retenue dans le dernier épisode est exceptionnelle.

Un conte initiatique moderne et bouleversant

Les affinités de My Girlfriend is a Gumiho avec la fable nous sont clairement soulignées à mi-parcours, lorsque Miho, qui s’interroge sur sa condition d' »étrangère », prend connaissance du mythe de la Petite sirène. Prenant, entre autres, appui sur cette référence explicite, le drama narre les parcours initiatiques d’un garçon et d’une fille d’aujourd’hui, l’humain Cha Dae Woong et la créature surnaturelle Miho.

L’héroïne du drama, Miho, est une gumiho âgée de 500 ans, qui souhaite devenir humaine et vivre parmi nous. Pour cela, elle recueille des conseils de deux hommes. D’un côté, le lumineux Dae Woong, sur lequel elle a jeté son dévolu au premier regard, et de l’autre, le sombre Dong Joo, qui est venu à elle avec des intentions cachées. Miho, qui est entière et déterminée, sait une chose : elle aime Dae Woong. Cette certitude, alliée à son envie insatiable de comprendre notre monde, lui suffisent pour avancer.

Chaque découverte, chaque étape, chaque déception ou joie est l’occasion de forger sa personnalité, de s’engager peu à peu dans des choix réfléchis. Elle réalise qu’on ne devient véritablement humain qu’en se confrontant aux autres, quitte à risquer d’être blessé. A force d’efforts et de sincérité, Miho apprend à se faire aimer.

De son côté, Dae Woong est un jeune homme égoïste, fuyant et immature, qui ne sait pas ce qu’il veut réellement. Sa petite amie le traite comme un gamin. Ses relations avec sa famille et ses amis sont aussi brouillonnes que ses tentatives de lancer sa carrière d’acteur. Du jour au lendemain, il se retrouve avec une inconnue à charge. Il doit non seulement la nourrir, la loger mais aussi l’éduquer. Sans s’en rendre compte, il apprend à regarder l’autre. C’est ainsi qu’il apprend à aimer.

Touché par les attentions de Miho envers lui, Dae Woong sort de sa passivité et expérimente à son tour une transformation intérieure extraordinaire. Lui qui n’était qu’un individu éparpillé, sans aucun centre de gravité dans sa vie ; lui qui accordait à peine un regard à autrui, va apprendre à tout donner, même sa vie, pour celle qu’il aime. Au contact de Miho, il se métamorphose en un être humain accompli.

Toute l’histoire d’amour de Miho et Dae Woong met ainsi en scène différentes étapes de la vie à deux, avec les enjeux que cela implique. Apprendre à connaître l’autre mais aussi apprendre à se connaître, soi et ses désirs. Mieux s’aimer et ainsi mieux aimer. Être capable de faire des dons à l’autre, jusqu’au don de soi. Être capable de recevoir, aussi. Être prêt à endosser des responsabilités.

Les deux scénaristes abordent ces questions faussement simples par petites touches, d’une manière intelligente, prétexte à de multiples séquences savoureuses – on n’oubliera pas de sitôt le premier cadeau que Miho fait à Dae Woong, en y mettant toute son âme !

Afin de parvenir à ce bonheur à deux tant espéré, My Girlfriend is a Gumiho s’attarde beaucoup sur la quête individuelle des deux protagonistes, qui chacun possède son cercle de connaissances et ses activités en dehors du regard/contrôle de l’autre. Aller en quête de réponses, cela peut aussi vouloir dire écouter de mauvais conseils en croyant bien faire. Ceux du fantôme Dong Joo par exemple.

Park Dong Joo, la créature mi-humaine mi-fantôme qui poursuit Miho de ses assiduités, est l’un des deux antagonistes de nos héros. Tout en prétendant œuvrer pour le bien de Miho en l’aidant à devenir humaine, il ne fait que semer la tristesse autour de lui. Contrairement à elle, il refuse d’entrer en contact avec les humains et ses manigances sont toutes dictées par une jalousie destructrice.

Chaque fois que Miho vient lui confier ses espoirs, il tente de souiller son bonheur en lui imposant une relecture dévoyée des événements, tel un mauvais génie. Dong Joo incarne d’une certaine façon le regard hypocrite de la société, qui fait semblant d’être bienveillant envers les unions « différentes », tout en s’acharnant par-derrière à les faire capoter.

No Min Woo (God’s Gift – 14 Days, Roaring Currents) est parfait dans le rôle de ce vétérinaire sexy qui cache son aigreur derrière un masque de sagesse et de bonté. Il apporte au personnage suffisamment d’ambigüité pour que l’on souhaite voir Dong Joo accéder à une forme de rédemption.

Bien qu’appartenant à notre monde, Hye In, la noona pot de colle de Dae Woong, ressemble beaucoup à Park Dong Joo : elle refuse le vrai contact et ne fait qu’utiliser les autres pour s’approprier ce qu’ils ont, et qu’elle croit devoir lui revenir de droit. Sa jalousie envers le couple formé par Dae Woong et Miho est si pathologique qu’elle motive chacune de ses actions, absorbe toute son énergie.

Le jeu de Park Soo Jin (Boys Over Flowers, The Blade and the Petal) est loin d’être sophistiqué mais elle est très amusante en horrible pimbêche envieuse.

On le voit, Dae Woong n’est peut-être pas le plus immature de tous les personnages du drama. Sa tante Cha Min Sook, qui vit encore chez son père à quarante ans, doit elle aussi quitter le cocon familial et prendre son envol dans la vie. Si tous les regards convergent vers le couple principal, tous les protagonistes de My Girlfriend is a Gumiho ont ainsi un chemin à parcourir pour être en accord avec eux mêmes dans ce monde des humains qu’ils croient pourtant connaître.

La relecture d’un mythe universel

Les sœurs Hong se sont fait une spécialité de revisiter le folklore asiatique depuis leur tout premier drama, Sassy Girl Chun Yang. Hong Gil Dong en est un autre exemple, qui s’appuie sur le célèbre roman coréen éponyme, tandis que leur dernier projet en date, Hwayugi, revisitera le célébrissime Journey To The West chinois.

Avec My Girlfriend is a Gumiho, elles proposent leur version personnelle de la légende de la femme-renarde, ou « gumiho ». Cet animal mythique coréen, qui trouve son équivalent au Japon sous le nom de « kitsune », est à l’origine presque uniquement un être maléfique, dont le bref passage sur terre est synonyme de désolation pour les humains. En réalité, la renarde jouée par Shin Min Ah rappelle davantage le Serpent Blanc chinois, femme-serpent légendaire dont on retrouve une proche cousine en France sous les traits de la fée celtique Mélusine. Plus précisément, elle rappelle le Serpent Blanc du récit Ming de 1624, version la plus féministe du mythe. On pense aussi au merveilleux film hongkongais Green Snake de Tsui Hark avec Maggie Cheung et Joey Wong, l’une des interprétations les plus modernes de cette légende.

De façon vraiment intéressante, My Girlfriend is a Gumiho respecte de près les codes du mythe fondateur. Comme Mélusine avec Raimondin, comme le Serpent Blanc Bai Suzhen avec Xu Xuan, Miho rencontre Dae Woong près d’une source d’eau – ici un temple au milieu d’un lac. Elle est la première à le repérer, tandis qu’il ne peut pas la voir. Elle fait le premier pas vers lui et décide de lui sauver la vie quand il est sur le point de la perdre.

Comme dans la légende du Serpent Blanc, la rencontre entre les deux amoureux n’est pas conforme aux principes confucianistes. C’est ici la femme qui choisit l’homme, et non l’inverse.

Non seulement cela, mais c’est une femme plus âgée qui jette son dévolu sur un jeune homme d’une vingtaine d’années, pour la seule raison qu’il lui plaît physiquement, et non pour sa situation sociale. Leur différence d’âge nous est en effet rappelée régulièrement durant le drama.

D’autre part, leur mode de relation est clair : Miho détient littéralement la vie de Dae Woong entre ses mains. Elle lui a sauvé la vie en implantant la perle dans son corps, et peut donc la reprendre à tout moment. Au début du drama, elle donne d’ailleurs un bref – mais terrifiant – aperçu à Dae Woong de ce qu’il endurera si elle récupère la perle.

Enfin, comme dans la légende du Serpent Blanc mais aussi dans celle de Mélusine, la femme « fait » l’homme. C’est au contact de Miho que Dae Woong va voir sa carrière, donc son statut, évoluer pour le meilleur au cours de l’intrigue.

Dans le mythe cependant, le bénéfice retiré par l’homme de sa relation avec la femme surnaturelle est assorti d’un interdit posé par celle-ci : l’homme ne doit pas la voir sous sa « vraie » forme. Il ne doit pas voir sa queue de serpent, c’est-à-dire qu’il ne doit pas voir la part « masculine » de sa femme, sous peine qu’une catastrophe s’abatte sur lui.

C’est là que My Girlfriend is a Gumiho change les règles, affirmant d’emblée ses intentions féministes dans l’interprétation de ce mythe maintes fois revisité.

Une femme libre, qui s’assume telle qu’elle est

S’il y a une chose qui surprend au début de My Girlfriend is a Gumiho, c’est la répétition des allusions sexuelles. Non seulement cela est rare dans un drama coréen, mais on y est d’autant moins préparé que l’on est dans une comédie romantique et que les deux protagonistes principaux semblent particulièrement innocents.

Tout en reprenant fidèlement les bases du mythe, le drama le subvertit en laissant Miho révéler ses queues de renard à Dae Woong dès le premier épisode, au détour d’une superbe scène nimbée de clair de lune. Ce geste fort, qui se reproduira ensuite régulièrement, est porteur de deux significations essentielles.

D’une part, Miho se montre honnêtement à Dae Woong telle qu’elle est, en tant qu’individu, avec ses qualités et ses défauts. Dans le même épisode, le personnage de la tante de Dae Woong aura la même approche avec le réalisateur Ban, mais involontairement cette fois : elle parvient à capturer son cœur au moment où elle est la moins séduisante, soit quand elle vient de lâcher un pet odorant dans l’ascenseur – une scène culte de My Girlfriend is a Gumiho.

L’autre sens de ce geste exhibitionniste, c’est que Miho s’expose immédiatement à Dae Woong en tant que femme sexuellement désirante.  La part masculine symbolisée par les queues est en réalité une allégorie de la sexualité féminine « active », qui reste taboue dans la société patriarcale. Cette révélation ainsi que l’attitude très rentre-dedans de Miho par la suite ne sont tempérés par aucun jugement moral à l’égard de sa personne, au contraire.

Le sentiment de liberté qui émane du personnage de cette gumiho est encore exprimé à travers ses tenues vestimentaires, en majorité des petites robes fluides qui lui laissent une entière liberté de mouvement – courir, sautiller. Ce n’est donc pas un hasard si lorsqu’elle est contrainte de fréquenter Dong Joo, ses tenues sont tout de suite plus étriquées car plus classiquement « féminines ».

Un sous-texte sulfureux et subversif

Dans les dialogues pleins de sous-entendus que s’échangent Dae Woong et Miho, cette dernière y endosse systématiquement un rôle masculin, sous couvert de comédie. L’obsession parfois incongrue de Miho pour « l’accouplement » est l’un des sujets d’hilarité récurrents de My Girlfriend is a Gumiho. Épicurienne dans l’âme, elle n’a pas d’inhibition. Elle finit d’ailleurs par dire clairement à Dae Woong qu’elle pense sans cesse à coucher avec lui. A cela, Dae Woong répond qu’il « n’y pense pas du tout », sans que l’on sache s’il est de bonne foi.

Le caractère sensuel de Miho est encore souligné par son appétit démesuré pour la viande de bœuf, de préférence pour de la viande que Dae Woong lui aura achetée.

En fait, à partir du moment où  Miho confie la perle à Dae Woong pour 100 jours afin de devenir humaine, c’est le corps de l’homme qui devient l’objet de négociations, en lieu et place de celui de la femme comme cela est de mise dans la société patriarcale. Les valeurs conservatrices se retrouvent une fois de plus subverties. Le fait que Miho puisse ou non assouvir son désir (désir sexuel, désir d’humanité) devient dans ce contexte tributaire des sensations ressenties par Dae Woong avec la perle.

On ne peut d’autre part s’empêcher de remarquer le fait que Miho tripote Dae Woong à tout bout de champ, notamment dans la première partie du drama. Elle commence dès le premier épisode en lui passant directement la main sous le t-shirt, ce qui, au-delà du côté sexy de la chose – c’est Lee Seung Gi ! il a un corps magnifique ! –, s’apparente fort à un geste de domination. Plus tard, elle n’hésite d’ailleurs pas à lui lancer, d’un air hilare : « Tu es à moi ! ».

Cette perle qui va et qui vient d’un corps à l’autre, finit par semer la confusion chez Miho quant à sa véritable nature. Une scène assez saisissante de l’épisode 14 voit ainsi Miho se glisser dans sa chambre de Dae Woong plongée dans la pénombre, et le toucher pendant son sommeil. Lorsqu’il se réveille, elle le toise dans un état second et lui ordonne de lui « donner (son) qi » , le mot « qi « signifiant « énergie ». L’allusion au viol est évidente, d’autant qu’elle tente ensuite de se jeter sur lui. On trouve une scène en miroir de celle-ci dans Gu Family Book, où le gumiho mâle, joué par Lee Seung Gi justement, manque de justesse d’agresser (sexuellement) la jeune fille qui a ôté le sceau contrôlant sa nature bestiale.

On le comprend, l’enjeu pour Miho et Dae Woong sera de trouver le parfait équilibre dans tous les aspects de leur relation, y compris sur le plan intime. Tandis qu’il s’affirme en tant que personne, Dae Woong prendra peu à peu un rôle « actif » dans le couple. Que l’on se rassure, la conclusion de My Girlfriend is a Gumiho ne vient en rien infirmer la dimension progressiste du propos, bien au contraire.

Enfin, il faut mentionner l’attitude ambiguë de Hye In, qui change radicalement dès l’instant où elle aperçoit la queue du gumiho. D’abord vexée que Dae Woong se détourne d’elle, elle devient soudainement obsédée par Miho, au point de la harceler continuellement en utilisant Dae Woong comme prétexte. Le personnage de Hye In évoque clairement le moine Fa Hai de la légende du Serpent Blanc. Comme lui, elle ne peut tolérer que la créature surnaturelle ait l’arrogance de se mêler aux humains. Elle cherche à la châtier par tous les moyens et va jusqu’à la dénoncer aux autres humains.

Un hommage vibrant au cinéma

A ces thèmes légendaires et à ce contenu féministe sulfureux, s’ajoute l’hommage constant au cinéma, qui imprègne chaque épisode de My Girlfriend is a Gumiho et qui vient compléter son identité remarquable.

Dae Woong est un aspirant acteur et le tournage de son film est l’un des deux points d’appui temporel de l’intrigue – l’autre étant le pacte des 100 jours qu’il a passé avec Miho. On ne peut éluder le fait que la chaîne SBS ait offert un line up très cohérent durant l’année 2010, avec trois dramas au moins liés par le thème du cinéma. Dans l’ordre, nous avons Bad Guy, My Girlfriend is a Gumiho et Secret Garden.

Le héros de Bad Guy et l’héroïne de Secret Garden sont des cascadeurs travaillant à la Seoul Action School, tandis que le réalisateur Ban Du Hong de My Girlfriend is a Gumiho dirige la « Ban Action School ». Son nom lui-même est évidemment une référence à Jeong Du Hong, le fondateur de la Seoul Action School et le plus grand directeur d’action actuel du cinéma coréen. Quand on sait que « ban » signifie « moitié », on devine qu’il s’agit en fait d’un jeu de mots signifiant « moitié de Du Hong »!

Dans My Girlfriend is a Gumiho, le cinéma en général est omniprésent. Les affiches de films d’action américains et chinois tapissent les murs de l’école d’action, ainsi que ceux de la chambre de Dae Woong. Ce dernier arbore fièrement dès le premier épisode un t-shirt où est inscrit The Dark Knight, et l’affiche du film de Christopher Nolan se retrouve comme par hasard plus régulièrement qu’une autre dans le champ de la caméra.

Mais le drama est en premier lieu un hommage vibrant et hilarant au cinéma de Hong Kong, que le réalisateur Ban considère comme le seul véritable cinéma d’action. « Real action », comme il se plaît à le rappeler dans un anglais approximatif. L’accoutrement du personnage est identique à celui de Chow Yun Fat dans Le Syndicat du Crime de John Woo et il n’est pas rare que les faits et gestes de Ban soient accompagnés de la chanson du film interprétée par Leslie Cheung. Des extraits des films de John Woo défilent constamment sur les écrans situés dans le bureau de Ban et il ne se passe pas un épisode sans que l’on n’aperçoive les visages de Chow Yun Fat ou de Ti Lung dans un coin de l’écran.

Le toujours fabuleux Sung Dong Il (Reply 1997, It’s OK, that’s Love) livre une prestation exceptionnellement drôle dans la peau de ce réalisateur puriste à l’extrême, qui finira lui aussi par réaliser son rêve en travaillant en Chine avec des chorégraphes chinois.

Cette obsession pour les classiques hongkongais des années 80 et 90 enveloppe My Girlfriend is a Gumiho d’un parfum de nostalgie incroyable, comme si nous nous trouvions nous-mêmes à la charnière de deux mondes. Ce sentiment est encore accentué par la multitudes de parodies de films chinois, comme cette exaltante scène d’action imaginaire de l’épisode 4, sur le thème musical de Il était une fois en Chine, ou encore cette imitation farfelue du classique ultime Histoires de Fantômes Chinois à l’épisode 7, où Lee Seung Gi et Shin Min Ah se prennent pour Leslie Cheung et Joey Wong.

Quant à la tante de Dae Woong, plus elle fréquente le réalisateur Ban, et plus elle adopte le style vestimentaire des héroïnes de John Woo ou Tsui Hark. L’actrice Yun Yoo Sun (Queen Seondeok, Jang Ok Jung) est elle aussi l’une des grandes réjouissances comiques du drama et ses scènes de romance avec Sung Dong Il sont un régal.

C’est sur cette note chaleureuse que je terminerai ce texte. J’ajouterai juste qu’à l’heure où j’écris, les spéculations vont bon train sur la participation éventuelle de Lee Seung Gi au prochain drama des sœurs Hong, Hwayugi, sur lequel le nom de Cha Seung Won est déjà confirmé. Nous verrons quelle sera sa décision à son retour du service militaire, qui aura lieu le 31 octobre 2017.

En attendant, il n’est pas interdit de se faire plaisir avec un visionnage de My Girlfriend is a Gumiho, l’un des dramas les plus authentiquement romantiques qui soient.

Caroline Leroy 

Bibliographie

« Mélusine » de Jean Markale, éditions Albin Michel
« Le serpent blanc, Figure de la liberté féminine » de Ho Kin Chung

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