Premières impressions: ‘Circle’ avec Yeo Jin Goo, un thriller SF prometteur

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Les dramas coréens se mettent à la SF ! Plus exactement, c’est la chaîne tvN qui se lance dans un genre spécifique : la science-fiction d’anticipation. Il faudra aussi compter avec une série de meurtres non résolus, un alien infiltré et une petite dose de voyage dans le temps. Oui, le drama Circle: Two Worlds Connected, avec Yeo Jin Goo et Kim Kang Woo, nous propose tous ces ingrédients à la fois, ce qui pourrait laisser présager d’un certain désordre, mais c’est loin d’être le cas. Je viens de regarder les deux premiers épisodes, qui étaient diffusés lundi et mardi dernier, et je suis conquise.

L’histoire nous emmène en 2017, puis en 2037.
En 2017, Kim Woo Jin (Yeo Jin Goo) est un étudiant en science dont le frère jumeau, Kim Bum Gyun (Ahn Woo Yeon), vient de sortir de prison. Alors que le monde étudiant est frappé par plusieurs morts mystérieuses, Woo Jin réalise que son frère, qui a un lourd passé psychiatrique, est toujours persuadé qu’un alien s’est infiltré dans leur quartier.
En 2037, Kim Joon Hyuk (Kim Kang Woo) travaille dans la police criminelle de Normal Earth, un monde qui souffre de pollution, de maladies et de criminalité. Son équipe reçoit un jour un appel au secours d’une jeune femme vivant à Smart Earth, une partie du monde où les émotions sont contrôlées et où aucun crime n’est survenu depuis des années. Kim Joon Hyuk parvient à se rendre sur les lieux pour enquêter. Il compte par la même occasion résoudre autre mystère, celui de deux frères jumeaux portés disparus depuis des années.

Le meilleur des mondes coupé en deux

Résumer ces deux premiers épisodes en quelques paragraphes serait ambitieux : il se passe beaucoup de choses en 2h30 de bobine dans Circle ! Pour commencer, l’introduction m’a tout simplement subjuguée. En promenade nocturne en forêt, deux enfants – les deux frères jumeaux – se disputent sur l’existence d’une vie extra-terrestre, avant d’être surpris par une lumière vive venue du ciel qui se lance à leur poursuite.

La terreur des enfants fuyant à vélo, le choc manqué avec un camion sur la route, l’alternance entre les gros plans et les plans d’ensemble embrassant la scène dans son intégralité… Circle commence avec une véritable montée d’adrénaline qui se conclut par l’apparition, dans son plus simple appareil, de la jeune femme alien, devant les deux enfants ébahis et leur père qui les a rejoints. La suite nous sera dévoilée par bribes sous forme de réminiscences entrecoupant le récit de 2017, où les deux frères sont devenus jeunes adultes. Que s’est-il passé pour qu’ils prennent des directions aussi radicalement différentes ?

Le parti-pris de séparer à chaque épisode le récit en deux parties, « Partie 1 : Beta Project » et « Partie 2 : Brave New World » s’avère pertinent, puisque les histoires sont connectées : la première fera l’objet d’une enquête dans la seconde, les événements obscurs situés entre les deux expliquant certainement l’état déplorable du monde en 2037. Les scénaristes s’assurent du même coup de ne pas perdre le spectateur, qui doit suivre au moins trois récits à la fois – le récit de 2017, les flash-back d’avant 2017, le récit de 2037 – auxquels risquent fort de s’ajouter les flash-back d’avant 2037… Vous me suivez ? A aucun moment le récit ne paraît confus, et ce, même si les scénaristes installent mystère sur mystère au cours de ces deux épisodes, tout en apportant déjà quelques clés. Espérons que les révélations finales ne décevront pas !

Reposant sur un univers solidement élaboré, la narration maîtrisée met l’emphase sur les émotions des personnages et le style visuel est de toute beauté, à l’instar de l’ambiance sonore qui participe à l’atmosphère anxiogène qui caractérise la partie située en 2017. La transition entre les deux époques s’effectue par un mouvement de caméra ascendant qui nous projette au-dessus des nuages, pour redescendre ensuite vers l’univers de l’autre partie. Le style visuel de 2037 se distingue radicalement des images de 2017, qu’il s’agisse des tons ocre poussiéreux des rues de Normal Earth ou des intérieurs froids, design et futuristes de Smart Earth.

Au passage, Circle nous montre déjà à quoi ressemblera le smartphone du futur : un objet translucide qui peut projeter les vidéos sous forme holographique. A moins qu’il ne s’agisse de ces lunettes stylées qui permettent de communiquer à distance par télépathie numérique, et que Kim Kang Woo arbore avec classe dans une scène de l’épisode 1 !

Les Coréens et la science-fiction

La science-fiction d’anticipation n’a cependant jamais été le dada des scénaristes et réalisateurs coréens, pris en tenaille entre les influences américaines et japonaises. Il y a sans doute une bonne raison à cela : au contraire des Etats-Unis et du Japon, la Corée ne possède pas une culture littéraire/BD de la SF. Celle-ci devrait finir par se développer, puisque la Corée du Sud fait aujourd’hui partie des pays du monde les plus novateurs sur le plan technologique, mais pour l’instant, elle n’existe pas vraiment.

Les cinéphiles se souviennent certainement des quelques tentatives mitigées du cinéma coréen des années 2000, comme le film d’action Yesterday (Jeong Yoon Soo), dont le scénario était à la limite du compréhensible, ou le film d’anticipation Natural City (Min Byung Chun), dont les qualités visuelles ne parvenaient pas à faire oublier la pauvreté de l’écriture et les pompages sur Blade Runner. Seul 2009: Lost Memories (Lee Si Myeong) tirait son épingle du jeu avec un propos fort, tout en souffrant malgré tout d’une mise en scène peu subtile. J’attends d’avoir vu Fabricated City (Park Kwang Hyun) pour me prononcer, mais les échos sont aussi unanimes sur la faiblesse d’écriture que sur l’excellence des scènes d’action.

Le format le plus approprié pour développer une bonne histoire de SF en Corée du Sud pourrait bien être celui du drama. S’il est un point fort de l’industrie des séries TV coréenne, c’est justement la faculté des scénaristes à développer des personnages consistants et des enjeux humains. Exactement ce qui manque aux films cités précédemment. Par ailleurs, les scénaristes et réalisateurs TV coréens ont acquis ces dernières années une véritable aisance dans le genre du fantastique, comme le prouvait récemment le drama Signal et bien d’autres avant lui (God’s Gift: 14 days, Nine, etc.). Certains dramas fantastiques flirtent d’ailleurs ostensiblement avec la SF (You Who Came From The Stars, notamment, mais aussi The Joseon X-Files, qui est moins connu et vaut le coup d’œil).

Il est bien sûr trop tôt pour poser un verdict définitif, mais pour l’instant, le drama Circle: Two Worlds Connected s’annonce sous les meilleurs auspices et pourrait bien contredire le postulat voulant que les Coréens ne sachent pas faire de SF.

Yeo Jin Goo en étudiant et Lee Gi Kwang en peace maker

La bonne surprise vient justement des personnages, dont les interactions laissent déjà apparaître des enjeux humains forts. Je pense tout particulièrement aux deux jumeaux joués par Yeo Jin Goo et Ahn Woo Yeon (qui ont en réalité six ans d’écart !). Les deux acteurs jouent admirablement bien cette histoire déchirante de suspicion voyant l’un soupçonner l’autre de sombrer dans la folie. Petit prodige de la télé et du cinéma coréens, Yeo Jin Goo (The Moon Embracing the Sun, Orange Marmalade, Hwayi) s’avère comme toujours bluffant dans les scènes émotionnelles.

Après les rebondissements dramatiques et la noirceur de la partie située en 2017, Circle a le bon goût d’introduire un peu d’humour dans le récit de 2037. Kim Kang Woo (Missing Noir M) prend le relais pour assurer le rôle principal (Kim Joon Hyuk), et pour l’instant, il s’en sort avec flegme et décontraction. Kim Joon Hyuk forme tout d’abord un duo attachant avec son collègue Hong Jin Hong (Seo Hyun Chul), qui m’a bien fait rire avec ses webtoons policiers dont le héros est une version idéalisée de lui-même. Kim Joon Hyuk forme ensuite un duo décalé avec Lee Ho Soo, joué par Lee Gi Kwang (du groupe Highlight, ex-Beast), dont la première apparition en « peace maker » est assez hilarante.

Cela dit, le fait que Joon Hyuk ne puisse évoluer à Smart Earth sans être accompagné d’un guide local qui le piste absolument partout évoque une situation bien réelle, celle des touristes qui se rendent en Corée du Nord. Le monde dictatorial de Smart Earth est-il une version high-tech et friquée de l’autre partie du pays ? Les influences de science-fiction nous en disent davantage sur ce qu’il faut penser de Smart Earth et de Normal Earth.

Les influences SF de Circle

La SF est un genre où il est devenu difficile de produire un univers complètement nouveau. Je conçois le genre comme un édifice où chacun apporte une nouvelle pierre, en tenant compte des travaux réalisés auparavant. Je vais tenter de lister quelques-unes des inspirations de drama Circle: Two Worlds Connected.

Avec le titre de la partie 2, Circle fait explicitement référence à un grand classique de la littérature, Le Meilleur des Mondes (Brave New World), écrit en 1931 par Aldous Huxley, qui nous plonge dans une société dystopique divisée en castes et où les êtres humains sont cultivés en laboratoire afin que leurs goûts, aptitudes et comportements soient parfaitement contrôlés. La notion de monde parfait fondé sur l’eugénisme, qui est développée dans ce roman, constitue indéniablement la base d’inspiration pour la création de Smart Earth de Circle.

La division en deux mondes évoque une œuvre plus récente : le manga Gunnm de Yukito Kishiro (dont l’univers a récemment été plagié dans le film Elysium avec Matt Damon), dont l’histoire met en scène un monde divisé en deux, le premier réservé à une élite et le second servant de décharge au premier. Dans l’histoire, il est question d’un cyborg amnésique qui cherche un sens à sa vie. Justement, Joon Hyuk, même s’il a l’air bien humain, semble avoir quelques soucis avec sa mémoire.

La troisième influence notable nous vient d’Equilibrium (Kurt Wimmer), un excellent film d’action SF avec Christian Bale que je vous conseille vivement. Le postulat est similaire : après la troisième guerre mondiale, les émotions humaines sont pointées du doigt comme étant à l’origine de la déchéance de l’humanité. Une solution a été trouvée sous la forme d’une drogue, le Prozium, que les habitants s’administrent chaque jour pour supprimer leurs émotions. Le dispositif « Stable Care » utilisé par les habitants de Smart Earth n’est pas sans rappeler les injections de Prozium. Cela dit, ce service ne représente-t-il pas l’avenir des montres connectées ?

A ce propos, le personnage de Gi Kwang semble cacher une tendance chronique à ressentir des émotions extrêmes. Je me demande ce qui se produira si la puce lui est retirée et s’il ne bénéficie plus du « Stable Care » : révélera-t-il le visage d’un garçon ultra sensible ou d’un psychopathe ? Cela dit, c’est plutôt le personnage féminin principal de l’histoire qui a l’air suspect, son entrée en scène dans l’introduction n’étant pas sans évoquer celle d’un certain Terminator dans le célèbre film de James Cameron. Je compte sur les qualités d’actrice de Gong Seung Yeon (Introverted Boss) pour lui apporter du relief.

Enfin, comment ne pas mentionner les inspirations puisées dans le monde des dramas coréens lui-même ? Ces dernières années ont vu émerger plusieurs histoires caractérisées par un monde coupé en deux, que ce soit celui du chef d’œuvre Signal, où les personnages de deux époques différentes communiquent par le biais d’un talkie-walkie, du très original W, dont le récit navigue entre l’univers réel et celui d’un webtoon, ou encore de Tunnel, dont le pitch partage quelques points communs avec celui de Signal.

Lorsqu’une mode se développe dans les dramas coréens, les scénaristes ont une faculté unique à multiplier les fictions sur un même thème sans nécessairement se copier les uns les autres, comme s’ils faisaient partie d’un atelier d’écriture où un défi aurait été lancé. Pour savoir si Circle sera à la hauteur de Signal et de W, il nous reste plus qu’à regarder les prochains épisodes !

Elodie Leroy

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