En Corée du Sud, le webtoon dynamise le cinéma et les séries!

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Que vous aimiez les séries ou les films asiatiques (ou les deux, comme nous!), vous avez forcément entendu parler du phénomène culturel qui fait rage en Corée du Sud : le webtoon ! Qu’est-ce qu’un webtoon, exactement ? Également connu sous le terme web-comics, le terme webtoon désigne, comme son nom le suggère, une bande-dessinée publiée sur le web. Vous allez me dire que la publication de BD sur le web existe déjà en Occident, même si elle ne connaît pas la même ampleur qu’en Corée. Sauf que le webtoon se présente aujourd’hui comme un art d’un nouveau genre : nous parlons de bandes-dessinées enrichies d’éléments audiovisuels et d’une expérience 2.0. Tour à tour fantaisiste, sombre, délirant ou au contraire réaliste, le webtoon est la nouvelle matière première préférée des scénaristes de films, de dramas et même de jeux vidéo. Ajoutons que le modèle économique du marché pourrait bien constituer une réponse à la polémique qui entache cette année le festival d’Angoulême…

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La BD à l’ère du numérique

Pays le plus connecté au monde, la Corée du Sud compte plus de 70% de la population abonnée à l’Internet haut-débit, et projette de généraliser la 5G sur tout le territoire d’ici 2018. Les bouleversements dans les secteurs culturels sont de taille, comme on le constate déjà avec la télévision, qui doit compter depuis quelques années avec l’explosion du self-broadcasting (le web coréen compte plus de 5 millions de chaînes en ligne) et prendre en compte de nouveaux modes de consommation, comme ce fut le cas récemment avec l’excellente émission New Journey to the West, lancée par tvN sur la plateforme Naver.

La bande-dessinée ne fait pas exception. En chute libre depuis les années 2000, le secteur du manhwa sur papier (équivalent coréen du manga) s’est transféré sur le web : le webtoon est entré dans les mœurs aussi bien chez les jeunes qu’auprès de la population active. Aujourd’hui, les œuvres de milliers d’auteurs/graphistes sont lues quotidiennement, sur tablette ou sur mobile, par des Coréens complètement accros. Selon Digieco, think tank basé à Séoul et dédié au numérique, le marché du webtoon est estimé à 420 milliards de wons (environ 368 millions de dollars) et devrait doubler d’ici à 2018.

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« Secretly Greatly », de Jang Cheol Soo et avec Kim Soo Hyun, s’inspire d’un webtoon de HUN

De la BD en musique

Deux grands portails dominent le marché : Daum existe depuis 2003 et Naver depuis 2004. En réalité, la Corée du Sud compte une trentaine de plateformes proposant une offre brassant tous les genres de fiction, de l’action à la romance, en passant par la fresque historique, le thriller et la chronique sociale.

Le webtoon ne saurait se résumer à des scans de BD : les planches sont conçues pour un défilement vertical, un mode de lecture pris en compte dès le stade de la création. Afin de rendre l’expérience encore plus immersive, certains webtoons  s’agrémentent d’une musique de fond, de bruitages, d’animations flash et 3D et même de doublages. Créés par des auteurs férus de nouvelles technologies, les webtoons constituent une sorte de compromis entre la BD, le dessin-animé et le cinéma. Il va sans dire que le lecteur peut partager et commenter ses œuvres préférées sur Twitter, Facebook ou encore LINE, mais aussi être averti des mises à jour par des notifications Push.

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Sorti en 2015, le drama « Orange Marmalade » est adapté d’un webtoon de Seok Wu

Le modèle participatif démocratise la BD

Là où le webtoon ouvre des voies inexplorées par le marché traditionnel de la BD, c’est en s’appuyant sur un modèle démocratique et participatif. L’intérêt pour le lecteur est d’accéder quotidiennement à un contenu dynamique, sachant qu’une plateforme telle que Naver met à jour environ dix œuvres par jour. Le lecteur a également la possibilité de télécharger gratuitement et de lire les webtoons de son choix sans être connecté, les œuvres téléchargées restant accessibles sur son disque pour une durée allant jusqu’à 30 jours. Certaines œuvres sont payantes mais le prix est inférieur à un euro par épisode.

Le modèle s’avère très intéressant pour les artistes en herbe, qui ont la possibilité de publier leurs œuvres gratuitement, sans faire appel à un éditeur. Si leurs créations rencontrent leur public, ils montent en grade et gagnent en visibilité. De quoi répondre à la polémique sur l’absence de femmes dans les nominations à Angoulême, largement connectée au plafond de verre dont elles font l’objet dans le milieu. On trouve d’ailleurs, parmi les auteurs de webtoons, aussi bien des étudiants que des employés de bureau et des femmes au foyer.

Sur Naver, les œuvres se classent ainsi en trois catégories. Le statut « challenge manhwa » est ouvert à tous, y compris aux amateurs. La classe « best challenge » regroupe les œuvres sélectionnées par la plateforme comme faisant partie des meilleures ou des plus populaires de la catégorie précédente, sachant que l’auteur, encore non professionnel, a toujours le droit de publier sur des plateformes concurrentes. Enfin, la catégorie « webtoon » rassemble les auteurs ayant signé un contrat d’exclusivité avec la plateforme, qui réalise alors un véritable travail d’éditeur sur leurs créations. En 2014, Naver comptait environ 500 auteurs/dessinateurs professionnels et plus de 12000 amateurs.

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Inspiré d’un webtoon de Yoon Tae Ho, « Misaeng » aborde entre autres le harcèlement sexuel en entreprise

Les webtoons adaptés au cinéma et à la télévision

Grâce au modèle participatif, les auteurs/dessinateurs peuvent aussi s’affranchir des standards marketings de la BD et livrer des histoires sortant des sentiers battus. On trouve de tout dans les webtoons : des héros, des criminels, des vampires, des chats malicieux, mais aussi des employés de bureaux tourmentés. Logiquement, les webtoons inspirent de plus en plus les scénaristes de films et de dramas. Après tout, le soft power coréen repose en partie sur sa capacité à développer des synergies entre ses différentes industries culturelles.

Les salariés lambda sont les héros de Misaeng, un webtoon de Yoon Tae Ho publié sur Daum en 2012 et 2013. Immersion dans une grande entreprise, l’une de ces chaebols où les jeunes diplômés rêvent de mener une brillante carrière, Misaeng aborde des questions de fond sur le monde du travail et les rapports humains en entreprise, et se transforme vite en phénomène de société chez les jeunes actifs, enregistrant plus d’un milliard de vues. Le webtoon est porté à l’écran en 2014 par la chaîne tvN, sous forme d’un excellent drama de vingt épisodes, dont je vous ai déjà longuement parlé.

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« Awl » : les acteurs et leurs personnages

En 2013, le monde du travail est également sous les feux des projecteurs avec Awl, un webtoon de Choi Gyu Seok qui s’intéresse à la naissance d’une conscience syndicale chez des employés de supermarché victimes d’abus de la part de leurs employeurs. L’histoire serait tirée d’une véritable affaire survenue en 2002 et impliquant la chaîne française Carrefour… L’œuvre est portée à l’écran fin 2015 par la chaîne JTBC, et joue la carte d’une mise en scène épique pour figurer la lutte entre patrons et employés de base: un échange dialogué entre un petit manager coréen et son grand patron français, portant sur des questions idéologiques, m’a littéralement collé le frisson!

D’autres adaptations de webtoon ont vu le jour en 2015 à la télé coréenne, parmi lesquelles deux histoires de vampires – Scholar Who Walks The Night avec Lee Jun Ki, Orange Marmalade avec Yeo Jin Goo –, la comédie romantico-psychiatrique Hyde, Jekyll, Me avec Hyun Bin et Han Ji Min, mais aussi Sensory Couple, mélange de thriller et de romance avec Park Yoochun et Shin Se Kyung.

Au cinéma, plusieurs adaptations de webtoons ont rencontré un grand succès critique et public. Le film Secretly Greatly (Jang Cheol Soo) s’inspire d’une œuvre de Hun publiée sur Daum en 2010 et 2011, et a attiré plus de 7 millions de spectateurs en 2013. Sorti le 31 décembre 2015, le film Inside Men (Woo Min Ho), avec Lee Byung Hun et Jo Seung Woo, est adapté d’un webtoon de Yoon Tae Ho et a déjà attiré plus de 7 millions de curieux dans les salles obscures. Parmi les adaptations célèbres de webtoon, citons également le thriller Moss (Kang Woo Suk, 2010), qui s’inspire d’une œuvre de Yoon Tae Ho, et The Neighbors (Kim Hwi, 2012), qui est adapté d’un webtoon de Kang Full.

Après avoir conquis la Chine, les plateformes de webtoons ambitionnent de se globaliser pour gagner les marchés américain et européen. La plateforme LINE webtoon de Naver propose déjà ses œuvres traduites en anglais via Google Play et Apple Store, et possède depuis l’été 2014 sa page facebook dans la langue de Shakespeare. Quant à son concurrent Daum, il s’est associé avec la plateforme américaine Tapastic, qui mise sur les œuvres coréennes pour se développer.

Et si les Français s’y mettaient ? Pour l’instant, la France peine à faire connaître le format mais la révolution est déjà en marche avec Delitoon, plateforme lancée par Casterman – l’éditeur Didier Borg donnait d’ailleurs une conférence le vendredi 29 janvier 2016 à Angoulême. Reste à trouver un modèle économique plus démocratique afin de permettre à tous les talents de s’exprimer…

Elodie Leroy

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