CRITIQUE. ‘Cross’ avec Go Kyung Pyo : la vengeance est un encéphalogramme plat qui se mange froid

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Je suis allée jusqu’au bout de Cross et j’ai survécu ! J’ai bien cru que ce drama coréen aurait raison de ma résistance mentale, mais j’écris vaillamment ces lignes après plusieurs semaines de convalescence… Diffusé sur tvN entre le 29 janvier et le 20 mars 2018, Cross m’avait attiré par ses teasers alléchants, promettant une sympathique ambiance de thriller en milieu médical. En février, Cross a subi de plein fouet le scandale de Cho Jae Hyun, l’une des têtes tombées avec le mouvement #MeToo. Si les aménagements de scénario liés à son départ ont eu un impact sur la qualité du drama, certaines parties ayant été réécrites en cours de route, ils ne représentent qu’une partie du problème.

Mon diagnostic ? Atteint du syndrome de vacuité scénaristique chronique, doublé d’une carence pathologique de mise en scène, Cross ennuie avec ses personnages léthargiques, mais fait parfois bondir comme un comprimé qui ferait fausse route avec ses invraisemblances.

Jeune chirurgien très doué, Kang In Kyu possède une acuité visuelle exceptionnelle, mais ne montre aucune empathie envers les patients. Treize ans plus tôt, son père a été retrouvé mort, dépouillé de ses organes. Pour le venger, il se porte volontaire en tant que médecin dans la prison où est enfermé l’assassin.

Toujours écouter les premiers symptômes

La première consultation dans l’univers du docteur Kang In Kyu (Go Kyung Pyo) n’avait pour ainsi dire rien d’alarmant. L’idée du médecin cynique qui s’introduit en toute légitimité dans la prison où est enfermé Kim Hyeong Beom (Heo Sung Tae), le tueur dont il veut se venger, était même prometteuse. Les confrontations entre le docteur, qui nourrit l’ambition d’empoisonner son patient avec un virus bien dégueu, et ce dernier, qui a tout d’un psychopathe, ménagent de bons moments de tension. Le problème est que le scénario de Cross tergiverse tout du long entre les différentes voies qu’il envisage d’emprunter, entre le revenge drama, le thriller et la série médicale.

J’aurais dû être à l’écoute des premiers signes d’alerte, ces messages parfois discrets auxquels on s’habitue malgré soi, au lieu de courir aux urgences. Il y avait par exemple l’entrée en scène grotesque de Go Ji-In (Jeon So Min), coordinatrice de dons d’organes, dans l’épisode 1. Il y avait aussi la niaiserie congénitale des flashbacks avec le père de Kang In Kyu, parti dans la bonne humeur donner ses organes à un inconnu, laissant ses deux petits bouts de chou se débrouiller seuls à la maison.

Le premier symptôme véritablement alarmant est venu avec ce prisonnier âgé et insupportable de mièvrerie, qui arrive dès l’épisode 2 pour pleurer sur son histoire de famille, déballer la vie privée de sa fille et donner des leçons de vie à tout le monde, le tout avec un regard béat. « Quel homme bon ! », se disent les membres du personnel médical. « Quel relou ! », se dit le spectateur. « Et si on lui faisait signer une fiche de don d’organes ? », se dit Go Ji-In…

Logiquement, Kang In Kyu et Go Ji-In assistent peu de temps après à un carambolage dans leur quartier – une idée calquée sur une scène de Romantic Doctor, Teacher Kim – et s’aperçoivent que l’une des victimes est comme par hasard la fille du gentil monsieur. Sauf que Cross n’est pas Romantic Doctor, que ce soit en matière de réalisation ou de conscience professionnelle des personnages. Une fois la fille en question empaquetée dans l’ambulance, notre héros et sa collègue oublient complètement les autres patients !

A propos de patients, dans le monde merveilleux et hautement progressiste de Cross, tous les pauvres sont de gros naïfs un peu bêtas et incapables de se prendre en main. Cette vision, qui se veut humaniste, est en réalité d’une condescendance exaspérante. On finit par souhaiter voir disparaître plusieurs de ces patients, par trouver qu’un encéphalogramme plat, cébo.

Au contraire, les riches sont méchants, mais intelligents. J’ai tout de même une pensée pour ce jeune héritier menacé par sa mère de perdre son héritage s’il ne donne pas un rein à son paternel, un chantage ignoble qui ne choque pas outre mesure les personnages principaux.

200 joules dans le cerveau

Le champ des symptômes s’élargit sérieusement lorsque Kang In Kyu intègre l’hôpital où travaillent Go Ji-In et son père, Go Jung Hoon (Cho Jae Hyun), un chirurgien de renom admiré par tous, détesté par le directeur et auquel notre héros voue une rancune sans borne.

Comment croyez-vous que Kang In Kyu intègre l’hôpital sans passer par le processus de recrutement ? L’explication est simple : notre homme se trouve toujours pile au bon endroit lorsqu’un patient se mêle de faire une attaque. Normal qu’il finisse par être embauché. D’ailleurs, Kang adore le défibrillateur, qu’il pousse toujours plus loin en dépit des craintes de ses collègues. Voilà un outil qui a de quoi nourrir n’importe quel réalisateur avide de frisson en moments spectaculaires. « 200 joules ! », balance notre docteur Kang en pointant la tête du patient. Tout ça pour mettre quelques volts à Ren (ou à Soon Woong, le pauvre garçon qui meurt du diabète pour tomber ensuite dans les oubliettes).

Au lieu de torturer des patients qui n’intéressent que sporadiquement un personnel médical qui passe plus de temps au café qu’en salle de soins, le réalisateur et le scénariste auraient pu, par exemple, miser plus franchement sur les scènes d’opération.

Les scènes chirurgicales de Romantic Doctor, Teacher Kim ayant été saluées pour leur réalisme, Cross se devait de travailler ses effets spéciaux et ses giclements de sang. Sur ce plan, nous sommes servis : mention à la projection d’hémoglobine à mi-parcours de l’épisode 2, qui fait son petit effet même si la situation est irréaliste (le chirurgien continue d’opérer alors qu’il a les mains qui tremblent). Malheureusement, les scènes d’opération se raréfient au fur à mesure que l’histoire s’oriente vers le versant politique du scénario, qui consiste à nous montrer que la direction est corrompue jusqu’à l’os, ou plutôt jusqu’aux tripes puisqu’il est question de trafic d’organes. L’idée est intéressante, notamment le volet concernant les cas d’usurpations d’identité, mais aurait mérité plus d’intelligence d’écriture.

Chirurgien… et détective privé à ses heures

Il faut croire que le planning d’un chirurgien ne suffit pas à faire une semaine de travail, puisque Kang In Kyu entame en parallèle une carrière de détective privé – là encore, sans aucune habilitation. A la poursuite du fameux Kim Hyeong Beom, qui s’est échappé de sa cellule et évolue tel un électron libre dans Séoul, notre héros entre en contact avec un réseau de trafiquants d’organes, fait des filatures en plein jour (mais avec une casquette noire, ce qui change tout !) ou s’adonne à des bastons sauvages. Quand on sait à quel point les mains sont précieuses pour un chirurgien, la pilule est difficile à avaler.

Pendant que le bon docteur Kang effectue ses petites virées en compagnie des gangsters, les patients l’attendent boyaux ouverts dans la salle d’opération… Des patients dont il se fiche d’ailleurs de l’état de santé une fois l’opération emballée, laissant à ses collègues le soin de régler les détails, comme par exemple de refermer les plaies. Plus on est de fous, bistouri !

L’organisation de l’hôpital demeure à ce jour un mystère. Dirigé par un homme qui passe son temps vissé dans son fauteuil, à engueuler son subordonné (toujours le même) et à recevoir des coups de téléphone douteux, cet établissement propose aussi des parcours professionnels atypiques.

Présentée comme « coordinatrice de dons d’organes » au début du drama, une fonction qu’on aura presque oubliée à mi-parcours, Go Ji-In exerce par la suite – parfois simultanément – les métiers d’urgentiste, d’assistante en chirurgie, d’infirmière de prison, de secrétaire, d’infirmière en réanimation, de coordinatrice de planning… Ces multiples casquettes (la méthode « agile » ?) ne l’empêchent pas d’être attentive au moindre état d’âme du petit nouveau, ce cher Kang In Kyu, voire de le suivre dans les couloirs. Car quoi qu’il arrive à Go Ji-In, qu’elle s’inquiète pour un patient ou perde un proche, sa bonne humeur revient au galop un épisode plus tard. Si Ji-In va bien, c’est Juvamine !

Des acteurs sous sédatif

De la jeune génération, Jeon So Min est peut-être la seule à maintenir un jeu d’actrice correct du début à la fin du drama (on préfère oublier celui de Yang Jin Sung). On a pitié d’elle dans ses scènes avec Go Kyung Pyo (Jealousy Incarnate), qui nous avait habitués à des performances plus vivantes.

Pour le moins économe en matière d’expressions faciales, Go Kyung Pyo a l’air de sortir de réanimation pendant tout le drama. Les seuls moments où il sort de cet état comateux sont les scènes de baston, qui s’avèrent d’ailleurs plutôt bien réalisées. La vocation du réalisateur se trouve certainement dans cette voie – la montée de tension de la fin de l’épisode 8 est plutôt réussie. Dommage que la transplantation d’éléments de thriller dans le drama repose sur des intrigues aussi irréalistes et menées par un héros aussi stupide, qui n’hésite pas à entraîner sa jeune collègue dans ses délires.

A ce propos, n’espérez pas une romance entre Kang In Kyu et Go Ji-In : non seulement les personnages n’ont aucune alchimie particulière, mais le père adoptif de l’un est le père biologique de l’autre. Leur union eût été un mariage con, sans gain.

La seule véritable romance concerne Lee Joo Hyuk (Kim Ji Han), le collègue pistonné, et Son Yeon Hee (Yang Jin Sung), la fille du directeur. Je ne vais pas spoiler la révélation finale, mais l’absence de compassion envers la jeune femme à la fin de la série m’a révoltée.

Quant à Lee Joo Hyuk, nous pourrions le résumer à un « Do In Beom du pauvre ». Do In Beom, c’est le personnage de Yang Sejong dans Romantic Doctor, Teacher Kim, dans lequel Cross pioche décidément sans complexe. Comme Do In Beom, Joo Hyuk est pistonné par un père corrompu qui veut lui dicter ses choix de vie. L’écriture anémique du personnage n’est même pas rattrapée par le jeu d’acteur hypoglycémique de Kim Ji Han, qui se trimbale des airs de Droopy du début à la fin.

En tout cas, l’administration de l’hôpital fait preuve d’un sens du management particulier en le nommant directeur du service chirurgie alors qu’il manque de faire échouer la plupart de ses opérations. Rappelons que la raison de la projection d’hémoglobine de l’épisode 2 évoquée plus haut est qu’il était victime d’une attaque de panique et tentait de suturer une artère avec les mains tremblantes… Aucun de ses collègues ne lui avait proposé de le remplacer, le temps qu’il se reprenne.

Faut-il s’en étonner quand on sait que son prédécesseur au poste de responsable, le docteur Go Jung Hoon, n’hésite pas à opérer malgré ses troubles de la vision ? Heureusement, cet hôpital ne contrôle pas la santé de ses praticiens. A chaque opération, Advil que pourra !

Amputé de ses scènes

Cette affaire nous amène à celle de l’acteur Cho Jae Hyun (Bad Guy), interprète de Go Jung Hoon. La vie privée des stars n’étant pas l’objet de ce site, je me contenterai de préciser qu’il fait partie des têtes fauchées par le mouvement #MeToo. Après ses aveux devant les médias, les producteurs de Cross ont préparé son départ. Visiblement, Cho Jae Hyun a accepté d’effectuer un service minimum jusqu’à ce que mort s’ensuive pour son personnage, qui a été amputé de ses scènes et finalement euthanasié pour l’occasion.

Pour compenser son départ prématuré, le scénario a été charcuté au scalpel et mis sous perfusion, afin de respecter autant que possible l’idée de départ. Le fait que l’affaire touche le seul acteur qui semble maîtriser les bases de son métier est une sacrée ironie du sort !

D’un point de vue artistique, la disparition progressive de Cho Jae Hyun de l’écran est assez ridicule à regarder. Une scène dialoguée de l’épisode 9 a manifestement été retournée pour remplacer ses gros plans par des plans d’ensemble où il apparaît de loin et dans le noir, et par des gros plans supplémentaires de Go Kyung Pyo et Jeon So Mi, ce qui explique tous les problèmes de raccord lumière visibles à l’écran.

Un hôpital de bras cassés

A l’arrivée, le spectateur a la désagréable impression d’avoir été entubé par les créateurs de ce drama, dont la spirale d’invraisemblances s’installe comme une maladie chronique au fil des 16 longs épisodes – j’ai l’impression d’en avoir vu 160.

Avec son intrigue maladive mêlant les complots hospitaliers et le trafic d’organes, Cross ne choisit jamais clairement sa voie, en plus de mettre en avant une équipe médicale de bras cassés et un héros qui nécessiterait une greffe de cerveau. Nous ne sommes pas devant un mélange de genres, mais devant une absence de genre. Les seuls éléments à sauver sont les scènes d’action et la chanson du générique de fin (Thousand times de Samuel).

Au passage, Cross est aussi la plus grande contrepublicité que j’aie jamais vue pour le don d’organes, un dispositif qui peut tout de même sauver des vies… Et le pire, c’est que c’est certainement involontaire de la part de l’équipe !

Heureusement que tvN n’a pas opté pour l’acharnement thérapeutique en prolongeant cette série, qui place véritablement la barre très haut pour les prochains dramas coréens éligibles au panthéon des nanars de 2018.

Elodie Leroy

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