Critique du drama ‘Save Me’ : plongée terrifiante au cœur d’une secte, avec Seo Ye Ji et Taecyeon

0

Thriller psychologique diffusé du 5 août au 24 septembre 2017 sur OCN, la chaîne spécialiste des dramas coréens de genre, Save Me nous immerge au cœur d’une secte à travers le drame d’une famille qui tombe sous l’emprise d’un gourou et de sa communauté. Brillamment réalisé par Kim Sung Su (Running Wild), Save Me est aussi extrêmement bien documenté sur les mécanismes de domination mentale, les profils des victimes de ces mouvements religieux et les procédés employés par ces derniers pour étendre leur influence. Le drama Save Me est également servi par les prestations marquantes de Seo Ye Ji, surprenante d’intensité, et Jo Sung Ah, glaçant en gourou charismatique.

Lorsque la famille Im emménage à Muji, une petite ville de la campagne coréenne, elle est loin d’être préparée au piège qui va se refermer sur elle. Frappée en plein cœur par une tragédie, elle va tomber sous l’emprise d’une secte dirigée par un mystérieux gourou, que les adeptes appellent le Père Spirituel (Jo Sung Ah). Seule Sang Mi (Seo Ye Ji), la fille de la famille, garde ses esprits. Elle tentera d’obtenir de l’aide de la part d’anciens camarades d’école, Sang Hwan (Taecyeon) et Dong Cheol (Woo Do Hwan)..

Save Me n’est pas un thriller comme les autres. L’histoire ne s’intéresse ni au monde du crime ni aux exactions d’un tueur en série. L’univers dépeint dans Save Me est bien plus effrayant, puisque proche du quotidien. Inspiré du webtoon Out of the World de Jo Geum San, Save Me nous entraîne dans une véritable descente aux enfers à travers un récit choral dans lequel s’entremêlent les histoires de plusieurs personnages reliés de près ou de loin à une communauté religieuse.

Les premières scènes du drama nous immergent dans une atmosphère anxiogène : le couple Im et ses deux enfants, Sang Mi et Sang Jin, tombent en panne en pleine nuit, sous une pluie battante, aux abords d’une petite bourgade reculée. Au même moment, dans une zone isolée du nom de Guseonwon, un homme en blanc délivre un sermon passionné devant des fidèles en transe.

Dès le premier épisode, le père de la famille Im (Jeong Ha Gyun) encaisse un coup dur : leur logement, en ruine, ne ressemble pas du tout à la maison confortable promise par son contact. Les parents doivent-ils accepter l’aide de ces personnes qui leur tendent la main et proposent de leur fournir un autre logement, tout en les invitant à partager leur foi pour le Tout-puissant ? Peu de temps après, la tragédie survient : moqué par ses camarades de classe, le fils, Sang Jin, trouve accidentellement la mort sous les yeux horrifiés de sa sœur jumelle, Sang Mi. Tandis que la mère sombre dans la démence et que le père s’endette pour lui trouver des exorcistes, la famille se laisse cerner par les adeptes de Guseonwon.

Nous nous sommes tous demandé maintes fois comment des personnes sensées, voire très intelligentes, pouvaient tomber sous l’influence d’une secte. Save Me nous apporte des éléments d’explication très pertinents à travers la manière dont la famille Im va se faire littéralement avaler par la communauté de Guseonwon. Les premières bases de l’emprise sont posées à travers l’humiliation sociale subie par les Im, notamment le père, qui a fait preuve d’un réel manque de discernement en entraînant sa famille dans une arnaque. La tragédie qui s’ensuit sert de détonateur. Anéantis par la perte de leur fils, les parents acceptent la solution miracle qui leur est proposée : être totalement pris en charge, matériellement comme émotionnellement. Ce fantasme de prise en charge, qui peut tous nous saisir dans un moment de détresse, constitue un point d’ancrage essentiel dans la mécanique de l’emprise. Le sujet était d’ailleurs déjà ébauché dans le film Secret Sunshine de Lee Chang Dong.

A travers les points de vue des différents personnages, Save Me dévoile un aspect du pouvoir tentaculaire de la secte. Le regard de Sang Mi, qui va se retrouver en captivité à Guseonwon, nous permet de découvrir de l’intérieur le fonctionnement de la communauté ; les mésaventures de Sang Hwan, fils d’un politicien en pleine campagne, dévoilent l’influence de la secte sur le monde politique (comme nous le savons en France, l’emprise des mouvements sectaires commence par les élus locaux), tandis que celles de Dong Cheol mettent en lumière l’utilisation des injustices sociales par les puissants pour arranger leurs affaires. D’autres personnages viendront s’ajouter à ce récit – un policier corrompu, un voyou sorti de prison, une journaliste en quête de vérité – pour dépeindre un univers foisonnant et complexe.

Aux thèmes de la corruption et du clientélisme politique, qui constituent des allusions évidentes au scandale qui a fait destituer la précédente Présidente de Corée du Sud, viennent s’ajouter celui du pouvoir destructeur d’une secte sur les valeurs sociales. L’influence de Guseonwon agit comme un rouleau compresseur sur les liens humains, introduisant le mensonge, la suspicion et la trahison au sein des familles. Il est à ce titre intéressant que le point de vue adopté soit principalement celui des jeunes personnes. Qu’il s’agisse de Sang Mi, de Sang Hwan ou de sa bande d’amis, plusieurs personnages encaisseront des déceptions sur leurs parents.

Précise et percutante, la réalisation de Kim Sung-Su, dont le long métrage cinéma Running Wild avait déjà marqué les esprits, nous réserve quelques moments effrayants (les scènes de transe, en particulier) et quelques scènes chocs dès les premiers épisodes (la mort horrible d’un enfant muet, dont le handicap exprime à lui seul la condition des victimes de la secte). Pourtant, la première moitié du drama ménage ses effets, évitant l’écueil du recours constant au spectaculaire pour installer progressivement une atmosphère angoissante.

Le drama parvient ainsi à entretenir un certain mystère sur Guseonwon et sur son gourou, le Père Spirituel, dont chaque apparition est soigneusement mise en scène et dont la sérénité a quelque chose d’apaisant. Au point que l’on se surprend plus d’une fois à se demander si Sang Mi n’a pas sombré dans la paranoïa, et ce, malgré les procédés mafieux employés par les hommes de main du gourou. Sang Mi n’est d’ailleurs pas en position de captivité en permanence, puisqu’elle évolue relativement librement dans les locaux de la secte. La surveillance constante dont elle fait l’objet, jusque dans ses contacts avec sa mère malade, constitue cependant un véritable moyen d’oppression. Les horreurs qui se cachent au sein de Guseonwon nous seront révélées petit à petit, pour nous plonger dans la noirceur de ce culte qui anéantit les esprits et abuse les plus démunis.

L’objectif du drama n’est pas de porter un jugement sur les victimes des sectes. Le drama distingue d’ailleurs plusieurs profils de victimes. Il y a tout d’abord les personnes vulnérables, entre les paysans endettés prêts à se muer en esclaves pour s’en sortir, les malades qui croient le gourou capable de les guérir du cancer et ceux qui espèrent rejoindre leur proche au paradis. Tous les rouages de la communauté ont pour but de les dépouiller de leur esprit critique, qu’il s’agisse de l’organisation qui attribue une fonction précise à chacun ou du port d’un uniforme qui efface leur individualité. Certaines victimes vont cependant franchir un pas supplémentaire en se rendant complices d’actes criminels, révélant leur vrai visage d’oppresseur. C’est notamment le cas du père de Sang Mi, dont les sentiments s’avèrent à ce titre plus qu’ambigus lorsqu’il s’acharne à pousser sa fille dans les bras d’un gourou proche de lui en âge.

L’un des personnages les plus insaisissables de Save Me est sans conteste le gourou de Guseonwon, que les adeptes appellent Père Spirituel, et dont la parole est censée relayer celle du « Tout-puissant ». Charismatique sans jamais surjouer, Jo Sung Ah (The K2, Gu Family Book) excelle dans ce registre avec son regard perçant, sa démarche et sa voix posées. Vêtu de blanc, il porte également un maquillage blanchissant, ce qui confère à ses apparitions un caractère presque fantastique. Le gourou a tout du parfait manipulateur, dont l’apparente sérénité cache bien entendu un profil redoutable de pervers narcissique. Jo Sung Ah est véritablement impressionnant dans ce rôle qu’il semble avoir travaillé jusque dans ses moindres détails.

La principale adversaire du gourou se dessine peu à peu en la personne de Sang Mi. Le titre du drama vient d’une réplique de la jeune fille appelant quatre jeunes gens à l’aide alors qu’elle se trouve en situation de captivité. Cependant, la jeune fille est loin d’être reléguée à un rôle passif. Gardant son esprit critique, elle passe par différents états émotionnels, de la détresse à la révolte, de l’effroi à l’espoir, de l’abattement à la volonté de construire une stratégie. Lorsqu’elle adopte la longue robe noire qui sied à la position que le gourou tente de lui attribuer, elle ressemble elle aussi à une apparition surnaturelle, avec sa silhouette filiforme, ses longs cheveux noirs, son regard intense et sa voix grave. Dans son face-à-face avec Jo Sung Ah, Seo Ye Ji (Hwarang) révèle un charisme étonnant pour son âge.

Save Me est aussi l’occasion de découvrir l’une des révélations de cette année, Woo Do Hwan, que l’on a également pu voir cette année dans Mad Dog et qui livre une interprétation marquante dans le rôle ambigu de Dong Cheol. Son interprétation très intériorisée parvient à transmettre toute la colère de ce personnage dont la condition sociale est un véritable handicap dans un monde régi par la corruption. Le jeu de Taecyeon (Let’s Fight, Ghost!) est nettement moins élaboré, mais il se révèle plutôt bon dans les moments où Sang Hwan laisse sortir sa révolte.

L’une des surprises du drama nous vient de l’excellent Jo Jae Yun (Descendant Of The Sun), un acteur que l’on a coutume de voir dans des rôles attachants, voire un peu bouffons, et qui se mue dans Save Me en véritable psychopathe, aussi imprévisible qu’inquiétant et cynique. Jeong Ha Gyun fait également littéralement froid dans le dos dans le rôle du père de Sang Mi, tandis que Yoon Yoo Seon (My Girlfriend Is A Gumiho) fait preuve d’un investissement admirable dans le rôle de la mère. Enfin, le personnage de l’« Apôtre » Kang se révèle la plupart du temps antipathique, mais le scénario et le jeu de l’actrice, Park Ji Young (Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo), font preuve d’une véritable subtilité en lui apportant des nuances aux moments les plus inattendus, au point que l’on ne cesse de s’interroger sur ses véritables intentions.

Save Me a très certainement parlé au public coréen, puisque les sectes sont très actives dans le pays. Il suffit de se promener dans le quartier de Myeong-dong, très animé et populaire chez les jeunes, pour croiser quelques illuminés débitant des discours religieux dans un porte-voix… Mon seul regret est que Save Me ne soit pas diffusé en France, à une heure où une idéologie sectaire détournant les codes d’une religion fait également des ravages. L’histoire saisit un élément fondamental du mode de pensée partagé par les adeptes de tous ces mouvements : l’obsession de préparer leur propre mort. Cette pathologie mentale consistant à envisager la vie uniquement comme une préparation à ce qui viendrait ensuite, leur permet d’admettre tous les crimes commis au nom de leur culte. Save Me nous laisse d’ailleurs avec une question essentielle : une fois qu’un individu a basculé dans ce mode de pensée, qui agit comme une sorte de drogue, est-il possible pour lui/elle de revenir vers un mode de pensée sain, tourné vers la vie ? Chacun aura son opinion sur le sujet.

Elodie Leroy

A lire : DOSSIER. Dramas coréens : focus sur les thrillers OCN

Share.