Critique : Gu Family Book, avec Lee Seung Gi et Bae Suzy

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Le propre des créatures mythologiques est que leur nature n’est jamais figée, elle est au contraire perpétuellement appelée à évoluer au gré des récits oraux, écrits ou visuels qui les mettent en scène, et par conséquent au gré de l’imagination fertile des conteurs. Toutefois, certaines interprétations sont incontestablement plus marquantes que d’autres : celle que propose Gu Family Book du mythe du gumiho en fait précisément partie. Et comme toutes les histoires reposant sur des fables ancestrales, celle-ci nous parle avant tout des humains, de leur difficulté à s’accepter les uns les autres mais aussi de leur capacité à aimer de manière inconditionnelle. Rien de prétentieux pourtant dans ce très beau drama au succès mérité, qui donne enfin ses lettres de noblesse au genre de la fantasy en Corée du Sud.

En vingt-quatre épisodes, Gu Family Book nous immerge dans un univers chatoyant enveloppé d’une musique enchanteresse pour nous inviter à suivre le parcours initiatique hors du commun de Kang Chi, un être mi-humain mi-gumiho interprété par le merveilleux Lee Seung Gi. Rêveuses et rêveurs invétérés friands de fantastique, d’action, de romantisme et d’acteurs glamour, ce drama est fait pour vous et rien que pour vous.

gu_family_book_15Fils d’un gumiho et d’une humaine, Choi Kang Chi (Lee Seung Gi) est abandonné sur la rivière dès ses premiers jours avant d’être recueilli par le seigneur Park Moo Sol qui tient une auberge de renom dans la région. Ne pouvant l’adopter légalement, celui-ci le confie à son serviteur Choi, néanmoins il l’élève lui-même aux côtés de son fils Tae Seo (Yoo Yeon Seok) et de sa fille Chung Jo (Lee Yoo Bi). A l’approche de ses vingt ans, Kang Chi est un jeune homme avenant et insouciant mais il ignore tout de ses origines. Alors qu’il nourrit un amour à sens unique à l’égard de Chung Jo, il fait la connaissance de Dam Yeo Wool (Bae Suzy), une jeune fille experte en arts martiaux et en tir à l’arc qui se fait passer pour un garçon et arpente les rues du village avec son bras droit Gon (Sung Joon). Au même moment, ressurgit dans les parages le terrible Jo Gwan Woong (Lee Sung Jae), qui fut responsable autrefois de la mort des parents de Kang Chi et qui cherche à présent à s’emparer de l’auberge. Tandis que le chaos s’installe autour de lui, Kang Chi voit sa vie basculer définitivement lorsqu’il découvre qu’il n’est pas humain…

Diffusée entre le 8 avril et le 25 juin 2013 sur MBC, Gu Family Book est alors la série événement du premier semestre de l’année, toutes chaînes confondues. Dotée d’un budget confortable (MBC y a investi environ 325 000 euros par épisode*, auxquels il faut ajouter l’apport de la société de production Samhwa Networks), elle réunit deux valeurs sûres de la fiction télévisée locale, à savoir le réalisateur Shin Woo Cheol (Secret Garden) et la scénariste Kang Eun Kyung (King of Baking, Kim Tak Goo).

gu_family_book_cap031Débutant sur un score honorable de 11,2% de parts de marché (chiffres AGB Nielsen), elle voit son audience décoller dès le troisième épisode avec l’apparition des deux acteurs principaux, Lee Seung Gi et Bae Suzy. Cette tendance ne fera que se confirmer jusqu’au dernier épisode qui réalise le score le plus élevé : 19,5% sur l’ensemble du pays et 22,9% sur Séoul. A l’échelle locale comme internationale, Gu Family Book est la série la plus lucrative de 2013 pour MBC, qui l’inscrivait en octobre dernier directement dans son top 10 des Hallyu Dramas depuis l’année… 2003 ! Diffusée à Taiwan, à Hong Kong, en Indonésie ou encore au Japon (où elle vient tout juste de sortir en blu-ray), elle est aussi le drama coréen le plus regardé aux Philippines, battant le record détenu depuis 2012 par Rooftop Prince. Et ce n’est sans doute pas fini.

Pour autant, le projet était loin d’être balisé, les quelques incursions coréennes dans le genre de la fantasy n’ayant que rarement fait des étincelles depuis les années 90.

De façon amusante, le premier film fantastique coréen s’intitule Gumiho. Réalisé par Park Hun Soo en 1994, il ne brille pas par son bon goût mais a au moins le mérite de révéler Jung Woo gu_family_book_45Sung (Le Bon, la Brute et le Cinglé). Suivra le réussi The Gingko Bed de Kang Je Gyu en 1996, qui marque une avancée significative du cinéma coréen en matière d’effets spéciaux. Plus tard, The Legend of Gingko (Park Je Hyun, 2000) ainsi que les films de Kim Young Jun Bichunmoo (2000) et Shadowless Sword (2005) sont à la fois des hits au box-office et des déceptions critiques. Il en va de même pour les échecs commerciaux que sont les coûteux The Legend of Evil Lake (Lee Kwang Hoon, 2003) et The Restless (Cho Dong Ho, 2006). Les films de fantasy coréens des années 2000 peinent à se départir d’une très forte influence chinoise (et pour cause, les réalisateurs font alors généralement appel à des chorégraphes chinois voire partent tourner en Chine) et d’un traitement des personnages simpliste réduisant ceux-ci à des figures désincarnées (le héros de Bichunmoo est une exception mais le charisme de Shin Hyun Jun y est pour beaucoup). Les plus récents Jeon Woo Chi (Choi Dong Hoon, 2009) et A Werewolf Boy (Jo Sung Hee, 2012) amorcent un virage dans la bonne direction mais dans le second, le surnaturel y est plutôt utilisé comme prétexte au service de l’intrigue romantique.

Avec Gu Family Book, les Coréens s’affranchissent enfin de la tutelle artistique chinoise pour offrir une œuvre de fantasy qui leur est propre, dans le fond comme dans la forme. Le drama de Shin Woo Cheol affiche pourtant d’évidentes sources d’inspiration étrangères : le personnage de Lee Seung Gi n’est pas sans rappeler InuYasha, le héros mi-homme mi-démon inventé par la gu_family_book_cap059mangaka Rumiko Takahashi, et la jeune fille interprétée par Bae Suzy évoque instantanément les héroïnes intrépides des films de sabre hongkongais qui nous ont fait rêver dans les années 90. Cette fois pourtant, ces influences sont digérées, intégrées dans un univers cohérent aux thématiques typiquement coréennes qui impose son empreinte dès les premiers épisodes. La série, qui se présentait dès le départ comme un cocktail d’action et de fantasy, est émaillée de scènes de combat dont plusieurs reposent sur des concepts familiers du cinéma d’arts martiaux que le réalisateur exploite avec efficacité et élégance, sans s’égarer comme ses prédécesseurs dans la reproduction systématique des gimmicks visuels de ces films : parmi les séquences les plus réussies, citons Kang Chi et Yeo Wool contre les ninjas assassins fantômes qui les assaillent depuis les toits (épisode 5) ; Kang Chi, Yeo Wool et Gon encerclés par les soldats dans la forêt (épisode 20) ; ou encore les duels impliquant Kang Chi dans sa forme gumiho (épisodes 17 et 20 en particulier). Chaque scène d’action est unique et très joliment exécutée, tant du côté des comédiens que de la mise en scène.

gu_family_book_cap024Visuellement, le drama est magnifique. S’il est un drama à voir absolument en haute définition sur un grand écran, c’est bien Gu Family Book. On le sait, chaque drama possède son étalonnage bien à lui qui le distingue des autres productions, parfois avec des variations imperceptibles au niveau des filtres. La photographie de Hae Jae Yong et Kim Seon Gi n’est pas seulement soignée, elle distille constamment les splendides nuances de couleurs contenues dans les décors et les costumes, somptueux eux aussi. A ce rendu d’ensemble impressionnant vient s’ajouter une bande originale exceptionnelle, tant du côté des chansons (Yisabel, Baek Ji Young, The One, Lee Seung Gi, 4Men) que des musiques de fond, dignes d’un long métrage de cinéma – à écouter et à réécouter encore.

Afin de situer l’intrigue de Gu Family Book, il convient de rappeler que le gumiho, ou renard à neuf queues, est l’équivalent coréen du huli jing chinois et du kistune japonais. Mais contrairement à ces derniers, qui peuvent faire preuve de bonté ou se révéler être de simples farceurs, le gumiho est un être maléfique qui prend systématiquement l’apparence d’une belle jeune femme dans sa gu_family_book_cap022forme humaine pour leurrer les hommes et dévorer leur foie. Un monstre sanguinaire et attirant dont l’existence dans l’imaginaire local résonne comme un symbole éloquent de la peur inspirée par la sexualité féminine et, plus largement, par le libre-arbitre des femmes dans la société. Depuis vingt ans, les représentations du gumiho se sont multipliées au cinéma comme à la télévision, mais ont toujours concerné des femmes, la plupart du temps associées à un monde de ténèbres à connotation très yin. En 2010, le drama My Girlfriend is a Gumiho revigore le mythe à travers un portrait résolument solaire du gumiho tout en imposant son héroïne Miho, jouée par Shin Min Ah, comme la première véritable icône de son espèce. Trois ans plus tard, Gu Family Book va plus loin encore dans cette voie avec le personnage de Kang Chi et celui de son père Wol Ryung, deux gumihos mâles affriolants qui possèdent chacun une identité visuelle très forte. Le changement de sexe de la créature est évidemment loin d’être anodin car il refaçonne soudain complètement la légende et ses implications.

En réalité, il existait déjà une légende, une seule, faisant intervenir un gumiho homme : The Maiden who Discovered a Kumiho through a Chinese Poem, dans lequel la séduisante créature tentait de leurrer une jeune femme afin qu’elle l’épouse. C’est peut-être là la base du très beau prologue de Gu Family Book mettant en scène sur deux épisodes le destin du couple formé par la créature mythique Gu Wol Ryung (Choi Jin Jyuk) et la jeune humaine Seo Hwa (Lee Yeon Hee), les gu_family_book_cap023parents de Kang Chi. Gardien du Mont Jiri depuis plus de mille ans, Wol Ryung s’éprend d’une noble déchue qui vient d’être vendue à une maison de gisaeng. Afin de la sauver, il l’attire dans son jardin d’Eden – ici le Jardin du Clair de Lune, un lieu inaccessible aux humains – et lui promet le bonheur à condition qu’elle ne s’aventure plus jamais seule dans le monde extérieur. Certain de ses sentiments, il entreprend d’obtenir le livre sacré qui lui permettra de devenir humain. Mais par crainte de perdre son amour, il finit par lui mentir et déclenche malgré lui l’irréparable. Si l’on excepte son dénouement tragique, cette fable évoque la légende du « Premier Coréen » Tan Gun, fruit de l’union du gardien spirituel du Mont Baekdu et d’une ourse (sa naissance, datée de l’an 2333 AC, est commémorée chaque mois d’octobre en Corée). Dans la légende, la créature divine qui rêve de vivre parmi les hommes élève l’animal femelle à la condition d’être humain au terme d’une épreuve qui dure cent jours. Dans Gu Family Book, la créature divine est un animal mâle qui s’impose cent jours d’ascèse pour accéder au rang d’humain. Dans ce qui a toutes les apparences d’une légende fondatrice, c’est aussi le gumiho, et non la femme, qui commet le péché originel. De ce péché découleront bien des souffrances pour les générations suivantes, à moins que l’enfant né de l’union de la créature et de l’humaine ne parvienne à renverser le cours des choses.

gu_family_book_cap034Si le thème du destin n’est pas une nouveauté dans les dramas coréens, voire dans les œuvres asiatiques en général, ce qu’il y a d’intéressant dans Gu Family Book c’est la façon dont s’entremêlent des approches narratives variées. Le cœur du drama est une aventure humaine intégrant des éléments de fantasy, celle de la créature surnaturelle Choi Kang Chi, qui se double d’une histoire d’amour illustrant des valeurs résolument modernes. Autour de cela, on fait le grand écart entre un ancrage dans l’univers du conte qui bouscule les croyances folkloriques, et l’esquisse d’une dimension historique avec l’amitié qui unit Kang Chi au célèbre amiral Lee Soon Shin (il est respecté notamment pour avoir repoussé les invasions japonaises à la fin du XVIème siècle). Cette mixture confère à l’ensemble une saveur nostalgique particulière, ce charme éthéré propre aux histoires éternelles et que le dernier épisode vient mettre en perspective de façon originale et réjouissante.

A l’inverse des films de fantasy cités plus haut, Gu Family Book explore les sentiments de son personnage principal de façon très progressive et subtile en dépit de la limpidité apparente de ses enjeux. Car c’est bien de Kang Chi qu’il est question avant toute chose. Le drama a d’ailleurs gu_family_book_cap061hérité en cours de route du titre alternatif Kang Chi, the Beginning : on ne peut pas faire plus explicite… même si les Philippins l’ont rebaptisé de leur côté The Love Story of Kang Chi ! Recueilli par une famille riche aux allures de foyer idéal, Kang Chi est traité depuis son enfance en inférieur par rapport à Tae Seo et Chung Jo. Sous des dehors bienveillants, le seigneur Park en a fait un individu dont l’existence se limite à protéger et servir les nobles qui l’entourent. Cette responsabilité trop lourde l’empêche de prendre son envol dans la vie en venant s’ajouter à celle, écrasante, que lui ont légué ses parents. Le moment de la transformation en gumiho représente par conséquent un choc effroyable pour Kang Chi qui découvre soudain qu’il a toujours été différent des autres sans le savoir. Dépossédé de son identité, il va être contraint de repartir de zéro afin de reconquérir sa place parmi les humains, mais aussi et surtout gagner une dignité qu’on ne lui a jamais réellement accordée.

gu_family_book_cap028Gu Family Book approche la métamorphose de Kang Chi à la façon des classiques du film de loup-garou, ou plutôt renard-garou (werefox, homme renard), à travers une scène spectaculaire située à la fin de l’épisode 6, que Shin Woo Cheol réalise avec beaucoup d’ingéniosité. La série dispose à ce stade de peu de budget pour les effets spéciaux digitaux, contrairement aux deux premiers épisodes qui ont été produits en amont de la diffusion sur une période beaucoup plus longue. Le réalisateur mise donc sur des effets artisanaux (maquillage, jeu sur les cadrages, les lumières, les sons) et sur l’interprétation pleine de fougue de son acteur principal. Ce qui aurait pu aisément tourner au fiasco – le ridicule n’est jamais loin avec ce genre de scène – s’avère au contraire très convaincant à l’écran, d’un point de vue esthétique comme dramatique.

Après nous avoir époustouflés l’année précédente avec le rôle difficile du roi Lee Jae Ha dans le chef d’œuvre The King 2 Hearts, Lee Seung Gi relève un nouveau défi en créant de toutes pièces un type de créature familier du monde du manga ou du comic book, mais complètement absent des écrans coréens jusqu’alors. Avec son physique gracieux, ses mèches noires en bataille, ses lentilles vertes et son maquillage tout en contrastes, il fait un gumiho à la fois ravissant et extrêmement sexy. Plus on avance dans la série, et plus les transformations reposent sur la seule force de son jeu – même les bruits de bête émis par Kang Chi sont produits par lui, sans effet spécial**. A ce titre, on garde tout particulièrement en mémoire la fin de l’épisode 18, où il livre un numéro intense à vous coller des frissons, ainsi que le début de l’épisode 19, où il est très touchant en animal blessé – une séquence si éprouvante à jouer qu’il s’est évanoui plusieurs fois pendant les interminables heures qu’a duré le tournage**.

gu_family_book_cap041Au-delà de sa dualité, plusieurs aspects font de Kang Chi un protagoniste principal rafraichissant dans l’univers des dramas coréens peuplé d’héritiers richissimes au tempérament lunatique. C’est un jeune homme de condition très modeste, qui possède un caractère foncièrement innocent et se révèle absolument dénué d’ambition. Evitant le piège de la mièvrerie, Lee Seung Gi en fait un personnage infiniment attachant, un être sincère, spontané, énergique, mais aussi imparfait, vulnérable. Tout cela et bien plus encore, il le fait passer à travers les multiples expressions de son visage, dont les fines nuances sont un véritable régal à observer quel que soit le ton de la scène. Il est particulièrement brillant dans les scènes d’émotion, comme en attestent ses confrontations avec Yoo Yeon Seok, qui joue Tae Seo, sur la fin de l’épisode 11 et celle de l’épisode 12 ; ou sa confession désespérée à Yoo Dong Geun, qui joue l’amiral Lee Soon Shin, dans la scène pivot de la série située au cœur de l’épisode 12, pour ne citer que quelques exemples. Mais s’il est peut-être une scène qui résume la délicatesse du jeu de Lee Seung Gi, c’est cet échange fortuit avec Yoon Se Ah, qui joue sa mère, vers le milieu de l’épisode 19. Un face-à-face douloureux qu’il aborde avec une retenue poignante, faisant de ces quelques minutes un moment de toute beauté où le temps paraît suspendu.

Comme ses semblables les thérianthropes, Kang Chi doit vivre avec la crainte de heurter ses proches malgré lui lorsqu’il bascule dans son état berserk. Le bracelet qu’il porte au poignet gauche scelle la bête tapie au fond de lui, jouant un rôle assez similaire à celui de l’épée Tessaiga pour gu_family_book_54InuYasha. Mais une fois le bracelet retiré, la seule personne susceptible d’apaiser la colère de l’homme-animal n’est autre que Yeo Wool, la jeune femme qui est tombée amoureuse de lui au premier regard. Dès le départ, Kang Chi est ainsi perçu à travers les yeux de Yeo Wool, un regard plein de tendresse qui va le guider vers la lumière sur une route pavée d’obstacles. Durant la majeure partie du drama, il doit en effet endurer une discrimination constante du fait de la mixité de ses origines. Yeo Wool n’est pas le personnage principal de Gu Family Book mais elle occupe une place primordiale dans l’intrigue, qui transcende la simple implication romantique. Par ses mots et ses actions, elle aide Kang Chi à devenir une personne à part entière, c’est-à-dire un être qui se respecte lui-même et qui est par là-même capable de se défendre contre les préjugés des autres. Surmontant ses angoisses de jeune femme amoureuse, elle est la seule qui lui voue une confiance inébranlable quand tout le monde l’abandonne. Le point de vue de Kang Chi émerge davantage à mesure que l’histoire progresse, mais il ne fait que compléter la vision imposée par le regard de Yeo Wool – grâce à elle, nous savons déjà qui il est vraiment.

gu_family_book_cap054Si le manque d’expérience de Suzy transparaît dans les premiers épisodes, son jeu s’épanouit lentement mais sûrement à partir du milieu du drama, sa fraîcheur et sa sincérité devenant alors de vrais atouts pour donner vie à cette jeune fille déterminée mais désarmante, aussi jolie en costume de combattante (coup de cœur pour la tunique turquoise et kaki qu’elle arbore à l’épisode 19) qu’en hanbok. Sa complicité avec Lee Seung Gi apporte énormément à Gu Family Book qui regorge de ces petites scènes romantiques à la fois comiques et mignonnes dont les dramas coréens ont le secret – il fut un temps, malheureusement révolu, où l’on trouvait cela aussi dans le cinéma de Hong Kong en costumes.

A l’instar de Kang Chi, Yeo Wool navigue elle aussi dans un « entre deux », symbolisé justement par ce va et vient constant entre ses tuniques de garçon et ses robes de fille. Mais contrairement à lui, elle ne le vit pas comme une souffrance. Le fait de s’habiller en tunique la rend libre de ses mouvements et de ses pensées quand toutes les autres filles de son âge, Chung Jo la première, restent prisonnières de leur condition. C’est d’ailleurs sous ce jour très indépendant qu’elle parvient à éveiller les sentiments de Kang Chi. Son père Dam Pyeong Joon (Jo Sung Ha) semble l’avoir bien compris puisque pour l’éloigner de celui qu’il considère comme un monstre, il essaie par tous les moyens de la forcer à redevenir une fille et contribue en cela à la mettre en danger au lieu de la protéger comme il le croit.

gu_family_book_cap038Parmi les jeunes talents révélés par Gu Family Book, Lee Yoo Bi et Yoo Yeon Seok sortent du lot malgré des rôles moins flamboyants – antipathique pour la première et ingrat pour le second. Le cas de Chung Jo est intéressant à plus d’un titre, non seulement parce qu’elle vit un parcours d’émancipation aussi terrible qu’insolite, mais parce qu’elle s’impose comme la principale adversaire du méchant en titre du drama en lieu et place du protagoniste principal. Un défi que Lee Yoo Bi relève avec assurance, restituant avec beaucoup de justesse l’ambigüité de Chung Jo gu_family_book_cap040tandis que les couleurs de ses superbes costumes de gisaeng glissent des tons pastel de jeune fille en fleurs vers des teintes plus dures.

Quant à Tae Seo, le fils de bonne famille à qui tout semblait réussir, il en est réduit à tâtonner pour ne trouver ne serait-ce qu’un vague sens à sa vie. Yoo Yeon Seok, que l’on a connu persécuteur du loup-garou Song Joong Ki dans A Werewolf Boy, est très convaincant et son alchimie avec Lee Seung Gi fait plaisir à voir. La scénariste joue néanmoins de drôles de tours à son personnage lorsqu’elle l’afflige d’une malédiction à la connotation plus qu’ambiguë. Victime d’une hypnose puissante, Tae Seo est persuadé que le fidèle Kang Chi est devenu son ennemi et entreprend de le tuer. Or ce qui déclenche cette pulsion irrépressible, ce n’est pas un signal inconscient implanté dans son esprit, mais bien la simple vision de Kang Chi. Seule solution : bander les yeux de Tae Seo afin d’éviter qu’il ne se jette sur lui pour le transpercer de son épée… D’autres indices corroborent le penchant de Tae Seo pour Kang Chi au cours de la série, mais cette mésaventure, qui n’enlève rien à la force des échanges entre les deux personnages par ailleurs, reste la plus drôle et la plus osée – et puis, on comprend Tae Seo.

gu_family_book_cap029Cette touche de second degré vient contrebalancer la perversité dont Jo Gwan Woong fait preuve durant tout le drama, notamment dans sa propension à s’approprier par tous les moyens les très jeunes filles qui lui tapent dans l’œil. Lee Sung Jae, qui nous avait déjà traumatisés avec un rôle de cadre sup’ sadique dans Public Enemy de Kang Woo Suk il y a une dizaine d’années, met énormément de cœur à faire de cet officier corrompu la pire des ordures, de celles que l’on adore détester en savourant chacune de ses apparitions. De son côté, Choi Jin Hyuk (I Need Romance) se montre sous un jour charmant durant les deux premiers épisodes, puis se mêle d’apporter du piment à l’aventure dans la peau d’un gumiho passé du côté obscur – il est captivant en prédateur silencieux dans les épisodes 13 à 15. Moins immédiatement à l’aise, Sung Joon force la sympathie sur la durée, notamment dans ses chamailleries irrésistibles avec Lee Seung Gi sous l’œil exaspéré de Suzy. Dans la veine comique, citons aussi Jo Jae Hyun, impayable dans le rôle du bouffon de service Ma Bong Chool.

Au bout du compte, Gu Family Book n’est pas l’histoire d’une quête héroïque. La quête de Kang Chi semble dans un premier temps prendre un tour classique : certain d’avoir tout perdu, il désire par-dessus tout se débarrasser de sa dimension bestiale pour s’élever pleinement à la condition humaine. La scénariste Kang Eun Kyung a en réalité tout autre chose en tête et propose une vision nettement plus progressiste des choses : plutôt que de renier sa nature, Kang Chi doit apprendre à s’accepter tel qu’il est dans sa totalité, avec son étrangeté, avec ses gu_family_book_44faiblesses, avec son passé douloureux, mais aussi avec un héritage parental dont il ignore tout. Lorsque ses deux parents, jusque-là réduits à l’état de légende lointaine, ressurgissent dans sa vie, c’est pour le malmener cruellement au moment où il pense avoir enfin trouvé un équilibre. L’idée de génie de la scénariste est d’avoir donné corps au passé et au présent à travers ces deux histoires romantiques émouvantes et de les avoir fait s’entrechoquer pour servir son propos. Non seulement celui-ci fonctionne très bien au premier degré, mais il peut tout aussi bien être interprété comme une allégorie du fardeau parfois destructeur transmis inconsciemment de génération en génération. Kang Chi va-t-il se montrer aussi fort que Yeo Wool et lui accorder entièrement sa confiance, sans prendre peur au dernier moment et répéter l’erreur de son père ? L’autre question cruciale qui hante Gu Family Book est de savoir si les adultes – les parents de Kang Chi mais aussi le père de Yeo Wool – consentiront ou non à régler leurs conflits entre eux afin de libérer leurs enfants d’un poids qui les entrave injustement. La série délivre à ce titre un beau message qui vient subvertir avec force la morale confucéenne de stricte piété filiale. La présence dans l’intrigue de la figure héroïque de l’amiral Lee Soon Shin, qui s’impose comme le second mentor de Kang Chi après Yeo Wool, confère à l’ensemble une résonnance historique discrète mais pertinente.

gu_family_book_cap047La fin de Gu Family Book donne l’impression d’appeler naturellement à une suite mais ce ne sera probablement pas le cas. Les saisons 2 ne sont pas une coutume en Corée du Sud et les tentatives en la matière ont rarement été des réussites. Lee Seung Gi espérait par-dessus tout que ce drama reste dans le cœur des spectateurs pendant longtemps, même une fois terminé***. Son vœu a été exaucé au-delà des attentes : Gu Family Book s’apprécie avec autant sinon plus d’émerveillement à la seconde vision, voire aux suivantes. Il y a lui-même largement contribué grâce à une dévotion extrême qui transparaît dans chaque épisode à travers le portrait sensible de son personnage, et qui s’étend encore bien au-delà. En plus d’avoir consacré beaucoup de temps à aider sa partenaire Suzy à travailler son jeu, Lee Seung Gi est en effet le seul à avoir assuré la promotion de Gu Family Book dans le reste de l’Asie dans les mois qui ont suivi sa diffusion. A sa passion s’ajoute la belle dynamique d’ensemble d’un casting attachant réunissant, aux côtés d’acteurs vétérans, un certain nombre de jeunes talents qui ont confirmé leur potentiel depuis, tels que Yoo Yeon Seok, Choi Jin Hyuk ou encore Sung Joon – Lee Yoo Bi ne devrait pas tarder à faire parler d’elle non plus. Raison de plus pour se ruer sur cette œuvre pleine de rêve et de magie.

Caroline Leroy

*TV producer’s suicide causes troubled industry to reflect (The Hankoryeh, 22 juillet 2013)
**Interview accordée par Lee Seung Gi à TVDaily le 25 juin 2013
***Interview accordée par Lee Seung Gi à Issue Daily fin mai 2013 sur le tournage de Gu Family Book

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