Critique : ‘Introverted Boss’, avec Yeon Woo Jin et Park Hye Soo

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Le drama coréen Introverted Boss part d’une très bonne intention. Dans un monde qui valorise à outrance les personnalités extraverties, les « grandes gueules », les conquérants, il est particulièrement bienvenu de rétablir un semblant d’équilibre en braquant pour une fois les projecteurs sur les discrets, les craintifs. A travers le personnage singulier de Eun Hwan Gi, ce PDG d’entreprise qui ne sort jamais de son bureau sans cacher son visage sous une large capuche noire, le drama entreprend vaillamment de traiter rien moins que de phobie sociale. Le thème est casse-gueule mais il est extrêmement riche et il possède une portée universelle.

Au final, Introverted Boss n’est pas exempt de maladresses, notamment dans son premier tiers. Mais il mérite amplement le détour, ne serait-ce que pour la sincérité de sa démarche, qui lui vaut de frapper juste plus d’une fois, ainsi que pour les performances convaincantes de Yeon Woo Jin et Park Hye Soo.

Le héros de Introverted Boss, Eun Hwan Gi (Yeon Woo-Jin), est le PDG d’une importante société de relations publiques du nom de Brain, dont il a hérité de son père. Le problème, c’est que ses employés ne connaissent pas son visage. Hwan Gi souffre en effet d’une timidité maladive, au point qu’il doit déléguer toutes ses interventions publiques à son co-PDG, Kang Woo Il (Yoon Park), qui est aussi le fiancé de sa sœur Yi Soo (Kong Seung Yeon). Un beau jour, une nouvelle employée, Cha Ro Woon (Park Hye Soo), vient intégrer les équipes de Brain. Energique et enthousiaste, elle a toutefois une arrière-pensée : elle souhaite révéler au monde la responsabilité de Hwan Gi dans le suicide de sa sœur aînée Cha Ji Hye (Han Chae Ah), trois ans plus tôt.

Tout n’avait pas vraiment bien commencé. S’appuyant sur une confrontation radicale entre un jeune homme introverti et une jeune femme extravertie, Introverted Boss a du mal à trouver ses marques dans les quatre premiers épisodes. En cause, l’écriture ratée du personnage de Cha Ro Woon interprété par Park Hye Soo. Plutôt qu’à une extravertie, c’est à une hystérique que nous fait penser cette jeune femme braillarde et grossière.

Une séquence du premier épisode semble en particulier avoir traumatisé les spectateurs. Lorsque Hwan Gi tamponne par mégarde l’arrière de la voiture de Ro Woon et refuse d’ouvrir sa fenêtre, la colère de celle-ci est largement compréhensible. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle fasse ensuite irruption dans le bureau de Hwan Gi, PDG d’une entreprise – au passage, on rentre chez Brain comme dans un moulin –, en profitant de l’absence de sa secrétaire. Non seulement elle fouille les lieux, allant jusqu’à fourrer son nez dans les tiroirs de son bureau, mais elle se met à le brutaliser physiquement quand il la surprend par hasard, médusé.

La séquence est supposée être drôle, avec une petite dose de fan service (le bureau donne sur l’appartement privé de Hwan Gi et celui-ci sort de la douche à ce moment-là) mais elle tombe à plat du fait de l’absurdité et de la violence du comportement de Ro Woon. C’est bien dommage car le personnage de Hwan Gi, au contraire, s’avère immédiatement crédible.

Prenant acte des réactions outrées des spectateurs, l’équipe prend alors une décision radicale : Introverted Boss, qui est diffusé depuis le 16 janvier 2017, sera interrompu une semaine afin d’en reprendre en profondeur le travail d’écriture. La scénariste Joo Hwa Mi et le réalisateur Song Hyun Wook ont déjà collaboré ensemble sur Marriage, Not Dating, qui mettait déjà en vedette Yeon Woo Jin. Song Hyun Wook, à qui l’ont doit entre autres Brain, est en outre encore auréolé du succès de Another Oh Hae Young. Tout cela explique peut-être que la chaîne tvN leur ait laissé carte blanche pour tenter de sauver le drama.

La mesure, pour extrême qu’elle soit, se révèle immédiatement payante. Introverted Boss se mue à partir de l’épisode 5 en un programme nettement plus agréable, plus réaliste, plus construit. Il ne faut plus rêver sur des ratings exceptionnels à ce stade, d’autant que les épisodes sont diffusés à 23h, mais le drama se tient, et peut dévoiler ses cartes sans nous perdre en route jusqu’à son seizième et ultime épisode.

La carte majeure de Introverted Boss est une belle étude de caractère. Hwan Gi est un incompris, un vrai. Il est passif et fuyant dans les relations humaines, et laisse un autre être dans la lumière tandis qu’il travaille dans l’ombre. Personne ne reconnaît ses mérites, tout simplement parce que personne ou presque ne connaît son existence. Utilisation du Fantôme de l’Opéra comme allégorie au début, avec le costume et les jeux d’ombre et de lumière.

L’idée de nous le montrer à moitié dissimulé sous un ample gilet à capuche noire peut sembler trop caricaturale au premier abord – c’est un chef d’entreprise, tout de même – mais il faut envisager cette fantaisie comme l’expression de la carapace que Hwan Gi s’est construite pour se protéger du monde extérieur, des autres. De la même façon, le fait que son étrange et immense bureau soit à peine séparé de son propre appartement, apparaît comme  une allégorie de sa difficulté à poser des limites entre lui et les autres, à commencer par son père, le propriétaire du bâtiment.

Sans que cela ne soit dit explicitement, on comprend évidemment quelle peut être la responsabilité du père dans sa condition douloureuse du fils. Eun Bok Dong est un patriarche écrasant qui aboie plus qu’il ne parle, et surtout rabaisse cruellement Hwan Gi à la moindre occasion. Toutefois le drama ne s’intéresse guère au bourreau, préférant diriger notre regard vers ses victimes, c’est à dire ses enfants.

La peinture du handicap psychologique de Hwan Gi est assez fine, que ce soit dans ses attitudes corporelles ou dans les pensées qui l’assaillent lorsqu’il s’agit d’entrer en contact avec autrui. A cet égard, l’interprétation de Yeon Woo Jin est vraiment épatante, notamment dans sa manière de jouer l’hypersensibilité de Hwan Gi. Quand il nous fait rire, l’identification n’est pas loin, tant certaines situations rappelleront des moments d’anxiété sociale susceptibles d’avoir été vécus par chacun d’entre nous, à des degrés divers.

Mais Hwan Gi n’est pas le seul à souffrir. Sa sœur Yi Soo est elle aussi minée par des blessures intérieures qui l’empêchent de prendre son autonomie. Refoulant constamment ses sentiments et ses émotions, elle développe une dépendance affective extrême vis à vis de son fiancé. Là encore, l’approche du trouble psychologique est nuancée et Yi Soo, à qui Gong Seung Yeon (Heard It Through The Grapevine) apporte une fragilité ambigüe, s’affirme peu à peu comme le personnage le plus intéressant du drama après Hwan Gi. Enfin, Il y a Kang Woo Il, auquel Yoon Park (Age of Youth) confère une sorte de calme froid, et qui cache lui aussi quelques failles soigneusement cultivées par Eun Bok Dong.

Face à une famille aussi riche en problèmes de toutes sortes, Ro Woon pourrait paraître un peu fade. L’énergie et le jeu nature de Park Hye Soo, à l’opposé de son rôle d’introvertie dans Age of Youth, lui confèrent un côté à la fois rugueux et enfantin qui en font la partenaire idéale pour Yeon Woo Jin, en dépit des craintes initiales. Il est juste un peu dommage que l’histoire personnelle de Ron Woon soit fagocytée par celle de sa sœur disparue. Dans les flashbacks qui lui sont consacrés, Cha Ji Hye est bien trop lisse pour attiser la curiosité et le drama a beau lever le voile sur les raisons de son suicide, le tout paraît trop superficiel, trop ténu pour convaincre.

La galerie de personnages secondaires attachants est un point fort des productions coréennes et Introverted Boss ne déroge pas à la règle, grâce aux membres de l’équipe Silent Monster que dirigé Hwan Gi à l’intérieur de Brain. Si l’actrice Ye Ji Won (This Week, My Wife’s Having an Affair) sort comme à son habitude du lot, les autres acteurs remplissent leur mission sur le moment mais ne laisseront pas de souvenirs impérissables. Le drama vaut d’être vu pour ses personnages principaux et pour eux seuls. A bon entendeur.

Caroline Leroy

 

 

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