Critique : Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo, avec Lee Jun Ki

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Diffusé sur la chaîne SBS durant l’automne 2016, Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo est une adaptation coréenne du roman chinois Bu Bu Jing Xin de Tong Hua, publié en 2005. Ce best-seller, plusieurs fois réédité, avait déjà été adapté en Chine en 2011 sous la forme d’un drama à succès de 35 épisodes. La version coréenne était évidemment très attendue, ne serait-ce que pour la participation de Lee Jun Ki, acteur habitué du genre, mais aussi à cause de l’investissement inédit des studios américains Universal. Le budget de ce sageuk de luxe s’élève en effet à 13 millions de dollars. Il est donc particulièrement dommage que le succès n’ait pas été au rendez-vous à la télévision coréenne, avec seulement 7,5% de moyenne d’audience. Un échec commercial partiellement rattrapé par l’énorme succès du drama sur la plateforme chinoise en ligne Youku, avec pas moins de 2,5 milliards de vues.

Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo mérite pourtant le détour. Pour son ambition, tout d’abord, qui transparaît tant dans la direction artistique que dans les scènes d’action. Ensuite, pour son casting hétéroclite mêlant acteurs confirmés et jeunes novices prometteurs. Enfin et surtout, le drama mérite d’être vu pour Lee Jun Ki. En dépit de quelques défauts de scénario et d’une mise en scène inégale, Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo ménage des moments très forts, de ceux que l’on n’oublie pas. Un miracle rendu possible grâce au jeu puissant, littéralement habité du sublime Lee Jun Ki.

XXIème siècle. Durant une éclipse totale, Go Ha Jin (IU), une jeune femme de 25 ans, se retrouve soudainement projetée très loin dans le passé, à l’ère de la dynastie Goryeo. D’abord persuadée d’être morte, elle finit par comprendre qu’elle a pris la place de l’une de ses ancêtres, Hae Soo, qui vit au palais royal. Là, elle fait la connaissance des nombreux princes de la famille régnante Wang. Hae Soo tombe sous le charme du 8ème Prince, Wang Wook (Kang Ha Neul), un homme doux et attentionné. Mais son cœur ne tarde pas à être troublé par le ténébreux 4ème Prince, Wang So (Lee Jun Ki), un homme craint de tous et dont le visage est à moitié dissimulé derrière un masque. Tandis qu’elle s’accoutume à la vie au palais, Hae Soo se retrouve prise malgré elle au beau milieu d’une lutte sans merci pour la succession du trône, menée par le 3ème Prince, le manipulateur Wang Yo (Hong Jong Hyun)…

Avant toute chose, je tiens à préciser que je n’ai pas vu le drama chinois Scarlet Heart, je ne me livrerai donc pas à une comparaison entre les deux adaptations dans cette critique. Je précise seulement que l’action de Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo se déroule non pas au XVIIIème siècle, comme c’est le cas dans la version originale, mais en l’an 942 sous le règne du roi Taejo, fondateur de la dynastie Goryeo, et interprété ici par Jo Min Gi.

Pour s’attaquer à une telle montagne (le drama chinois est connu dans toute l’Asie), les producteurs coréens, forts de leur budget, ont mis toutes les chances de leur côté en engageant le réalisateur Kim Kyu Tae, aussi à l’aise sur les projets de grande envergure (IRIS) que sur les œuvres plus intimistes (That Winter The Wind Blows, It’s OK, That’s Love). Le choix de la scénariste Jo Yoon Young était en revanche plus risqué : son dernier drama, Cinderella Man, remonte à 2009 et il ne brille par sa qualité.

Concernant le scénario, on imagine la difficulté de condenser 35 épisodes de 50 minutes en 20 épisodes de 60 minutes. Sur ce plan, la scénariste s’en sort plutôt bien. Le drama est dense, il s’y passe énormément de choses et on garde constamment la sensation du temps qui passe. De même, le nombre de personnages a beau être important, chacun d’entre eux est bien individualisé et on ne s’y perd jamais. Les scènes pivots sont dans l’ensemble remarquablement écrites.

Ce que l’on peut reprocher à ce scénario, c’est un manque d’efficacité dans la mise en place de l’intrigue, et à l’inverse, un peu trop de précipitation dans la deuxième partie.

La réalisation est inégale, elle aussi. Kim Kyu Tae fait des merveilles dans les scènes d’action et dans les scènes intimistes. Mais il semble avoir un peu de mal à rendre dynamiques les scènes plus fonctionnelles, notamment celles montrant des conversations entre plusieurs personnages. D’autre part, la direction artistique et les costumes sont magnifiques, mais ils ne sont pas toujours mis en valeur par une photographie qui manque parfois de contraste. Le rival de Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo sur son créneau de diffusion, Moonlight Drawn By Clouds, était plus éblouissant visuellement.

Malgré ses défauts, Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo laisse une profonde impression. Comme Hae Soo, nous découvrons un monde très riche, dont les fondations sont amenées à se modifier au gré des alliances contractées entre des individus imprévisibles. Le roi Taejo montre l’exemple en s’assurant l’aide des familles les plus influentes du royaume par le biais de multiples mariages. Ses nombreux fils étant issus de mères aux statuts et aux ambitions variables, plusieurs des princes sont de fait rivaux voire ennemis mortels, tels que Wang So et Wang Yo. Il est cependant difficile de prédire qui restera loyal parmi les fils alliés ou amis, dans ce monde clos où les liens du sang n’ont guère de signification. Tous révèlent des facettes insoupçonnées de leur personnalité, souvent à contrecœur, tandis que les complots rythmant la vie du palais se font plus nombreux afin de contester la légitimité du Prince Héritier Moo (Kim San Ho).

Le regard de Hae Soo, qui connaît l’époque Goryeo à travers les livres d’Histoire, apporte une dimension supplémentaire à la tragédie qui se déroule sous nos yeux. Pourra-t-elle infléchir le cours du destin et empêcher l’inéluctable de survenir ? L’autre question qui se pose est de savoir si les liens d’amour et d’amitié peuvent encore exister au cœur d’une époque aussi chaotique.

Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo raconte bien une histoire d’amour, mais celle-ci est constamment mise en péril par les ennemis extérieurs comme intérieurs des protagonistes. C’est sans doute ce qui en fait le prix.

Le drama marque la rétine grâce à ses scènes clés impressionnantes, évoluant pour certaines vers des climax renversants. La rencontre choc, excitante, de Hae Soo avec Wang So, qui surgit devant ses yeux tel une apparition fantasmagorique, annonce la couleur dès le premier épisode. Citons la séquence épique qui occupe les dix dernières minutes de l’épisode 3, ou encore la scène du rituel qui conclut l’épisode 8. Sans oublier ce moment saisissant où Hae Soo surprend Wang So dans son bain, qui nous laisse aussi stupéfié et troublé que les deux protagonistes. Le réalisateur sait incontestablement nous prendre au dépourvu et installer une tension dramatique, soutenu en cela par une bande originale soignée qui infuse à certains passages une étrangeté bienvenue.

Les moments incontournables de Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo ont cependant tous un point commun. Ils sont centrés sur le personnage de Wang So, incarné avec passion par Lee Jun Ki. Cela faisait longtemps que l’on attendait de revoir Lee Jun Ki dans un rôle iconique, de la trempe de ses performances inoubliables dans The King and the Clown et Iljimae. S’il a tourné de bons dramas après son service militaire, comme Arang and the Magistrate et Two Weeks (et de moins bons comme Scholar Who Walks The Night), aucun ne lui a fourni l’occasion de déployer toute l’étendue de son charisme, d’exercer de nouveau son incroyable pouvoir de fascination comme il a pu le faire autrefois avec ces deux rôles-là.

Dans Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo, Lee Jun Ki nous colle le frisson. Il brille de mille feux dans la peau d’un personnage tout en démesure, un personnage enfin à la hauteur de son immense talent. A lui tout seul, il est la flamboyance de ce drama. Chacune de ses apparitions fait monter la tension dramatique et la charge érotique de manière vertigineuse, même dans les scènes les plus anodines.

L’arrivée de Hae Soo dans le passé correspond justement au retour du 4ème Prince au palais après des années d’exil forcé. Wang So est un mal aimé, à la fois de ses parents pour lesquels il représente une gêne, et de ses frères, qui le redoutent ou ne le comprennent pas. C’est un homme écartelé entre révolte et désarroi face à l’injustice de sa condition. Lee Jun Ki en fait un personnage à la fois dangereux et émouvant, nous plaçant quand il le souhaite en empathie avec lui, pour mieux rétablir le mystère le plan d’après. Les subtiles nuances d’expression de son visage et de ses yeux magnifiques sont absolument passionnantes à observer tout au long de ces vingt épisodes.

Pas étonnant que Lee Jun Ki ait créé un tel engouement en 2016 parmi les amateurs de dramas, sur les réseaux de discussion en ligne.

Parmi les moments les plus intenses du drama, les face à face cruels entre Wang So et sa mère occupent une place de choix. La reine Yoo, à laquelle Park Ji Young (Jealousy Incarnate) prête une férocité glaçante, est le personnage le plus intéressant de Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo après Wang So. Je reste marquée par cet échange de regards intense entre elle et So pendant l’excellente scène familiale de l’épisode 10, tandis que l’ambiance faussement joviale bascule imperceptiblement vers une tension extrême.

Face à de tels acteurs, il n’était pas évident pour IU de se faire une place. Bien que son niveau en tant qu’actrice se situe en-dessous de celui de son partenaire, elle parvient à s’imposer avec conviction, dévoilant un jeu plus élaboré que dans Producer. Son côté mutin en particulier apporte beaucoup de fraîcheur aux premiers épisodes du drama. Elle fait montre d’une sensibilité à fleur de peau dans les scènes émotionnelles. Le désintérêt que suscite parfois Hae Soo dans la deuxième partie du drama tient davantage à son écriture bancale qu’à l’interprétation de IU. On apprécie le fait que Hae Soo ne se définisse pas uniquement à travers sa relation romantique avec So, mais il est dommage qu’elle se retrouve de temps à autre reléguée au second plan, alors qu’elle vit aussi de son côté des épreuves difficiles.

Le reste du casting principal de Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo comprend Kang Ha Neul (Misaeng) et Hong Jong Hyun (Jeon Woo Chi). Fidèle à lui-même, Kang Ha Neul livre une interprétation tout en finesse de Wang Wook, l’autre homme précieux dans le cœur de Hae Soo, et l’une des figures les plus ambigües et les plus complexes du drama. Hong Jong Hyun n’est pas aussi convaincant mais il se bonifie notablement au fil des épisodes et nous offre de bonnes scènes vers la fin.

Parmi les rôles secondaires, Nam Joo Hyuk (Weightlifting Fairy Kim Bok Joo) est celui qui tire le mieux son épingle du jeu dans le rôle du 13ème Prince Baek Ah, un artiste épris de liberté qui se voit contraint de vivre dans un monde de brutes.

Dans le costume de l’ambitieuse princesse Yeon Hwa, Kang Han Na (Mirror of the Witch) laisse elle aussi son empreinte, suscitant un sentiment ambivalent tout au long du drama. Moins expérimenté, Baekhyun du groupe EXO joue de sa spontanéité pour nous attendrir et démontre un vrai potentiel, le temps d’une scène tragique. Quant à Ji Soo (Strong Woman Do Bong Soon), il est charmant mais son personnage souffre d’une écriture superficielle qui nous laisse sur notre faim.

Au-delà de la chronique historique, Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo conte ni plus ni moins la déchirure d’une famille. Les moments de bonheur éphémères réunissant les protagonistes sont suffisamment forts pour qu’une nostalgie infinie nous étreigne au bout du chemin. C’est alors que l’on se dit que c’était bel et bien un beau drama.

Caroline Leroy

 

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