CRITIQUE. ‘My Mister’, avec Lee Sun Kyun et IU

0

My Mister, c’est la rencontre insolite de deux êtres minés par la solitude, dont les parcours sont aussi éloignés que les acteurs inspirés qui les interprètent : Lee Sun Kyun et IU. Si vous êtes à la recherche d’une histoire réaliste et émouvante, qui sort des sentiers battus, ce drama coréen est sans doute fait pour vous. A condition de lui pardonner ses longueurs.

Diffusé sur tvN entre le 21 mars et le 17 mai 2018, My Mister réunit derrière la caméra les talents de Kim Won Suk, réalisateur de Signal et de Misaeng, et de Park Hae Young, la scénariste de Another Oh Hae Young. La chaîne a mis toutes les chances de son côté pour nous livrer une œuvre de qualité, loin des clichés habituels.

Park Dong Hoon (Lee Sun Kyun) travaille en tant qu’ingénieur en bâtiment dans une société d’architecture. Il n’en laisse rien paraître mais sa vie n’est pas rose : son mariage bat de l’aile, et ses deux frères végètent chez leur mère à plus de quarante ans. Ce que Dong Hoon ignore, c’est que sa femme Yoon Hee (Lee Ji Ah) le trompe avec son patron, Do Joon Young (Kim Young Min). De son côté, Lee Ji An (IU) est une jeune intérimaire criblée de dettes, dont la personnalité asociale dissimule un passé douloureux. Pour s’en sortir, elle fait alliance avec le CEO Do afin d’espionner les faits et gestes de Dong Hoon. Une relation improbable va se tisser entre Dong Hoon et Ji An…

La particularité du drama coréen My Mister est qu’il ne traite pas d’un sujet évident, sans être à proprement parler difficile non plus. Il nous plonge dans un entre-deux, dans la grisaille du quotidien de gens ordinaires qui souffrent. Des gens qui pourraient, qui sait, panser leurs blessures en acceptant de rompre leur isolement.

Les personnages de My Mister ont en commun une lassitude de la vie, un vide existentiel qui les ronge de l’intérieur. Aucun d’entre eux ne parvient à communiquer naturellement avec les autres. Park Dong Hoon et ses deux frères vivent chacun à leur façon la crise de la quarantaine et ne se comprennent pas toujours. Tous les trois paraissent anesthésiés, résignés, ne revenant à la vie que lors de leurs beuveries quotidiennes.

Les femmes ne sont pas en reste. Noyée dans les combines, murée dans son silence, Lee Ji An a déjà perdu toute foi en l’avenir. Quant à Yoon Hee, les raisons qui la poussent à tromper Dong Hoon avec son pire ennemi sont loin d’être simples. Elles seront d’ailleurs exposées lors d’une scène de ménage qui compte parmi les moments les plus émouvants de My Mister.

Le drama dresse un état des lieux assez triste de la vie urbaine, entre l’isolement auquel sont contraints ceux qui ont raté leur vie professionnelle, et l’alcoolisme rampant des quarantenaires désabusés.

La vie d’entreprise est dépeinte à la fois comme un enfer de monotonie, et comme un nid de guêpes où les hommes passent leur temps à tirer dans les pattes de leur potentiels rivaux. Les magouilles y sont la règle et les employés contractuels y sont encore plus maltraités que les autres. Seule la petite équipe dirigée par Dong Hoon montre un semblant de solidarité.

Là où My Mister prend un tour intéressant, c’est quand tous ce beau monde se met à s’espionner les uns les autres, pour des raisons variées. Do Joon Young espionne Park Dong Hoon à travers Lee Ji An qui a planté un logiciel d’écoute dans le portable de ce dernier. Le prêteur sur gages de Ji An la suit partout et tente de saboter sa vie en permanence. Lorsque Dong Hoon comprend que sa femme le trompe, il se met à la pister pour découvrir toute la vérité. Et ainsi de suite.

Pourtant, derrière ces mensonges, se cache peut-être au moins une vérité. C’est parce que Lee Ji An espionne Park Dong Hoon, telle une stalker, qu’elle découvre la vraie personnalité de ce manager effacé et sans histoire. Sans le voir venir, elle se retrouve suspendue à ses conversations avec ses frères, avec sa mère, avec ses amis, ses collègues, avec sa femme aussi. Elle qui se réfugie constamment dans la froideur pour se protéger, se met à ressentir de l’empathie pour Dong Hoon. Quelle sera la réaction de celui-ci s’il l’apprend ? Le comportement de Ji An est répréhensible, mais n’est-ce pas finalement le rêve de tout être humain que d’être compris totalement par quelqu’un d’autre ?

A travers le rapprochement de ses deux protagonistes principaux, My Mister veut nous montrer que la chaleur humaine est possible dans le désert affectif qui gouverne leur vie, à condition d’être honnête avec soi-même.

La relation qui lie Dong Hoon et Ji An, où les non-dits le cèdent peu à peu à l’expression d’une affection profonde, est la plus grande réussite de My Mister. Elle est encore transcendée par le talent des deux acteurs principaux, dont le jeu est plus proche du réel qu’à l’accoutumée.

Lee Sun Kyun (My Wife is Having an Affair This Week, Hard Day) est criant de vérité dans le rôle de ce quadragénaire stoïque et mal dans sa peau, qui se découvre plus humain qu’il ne le pensait à travers le regard d’une inconnue.

IU, de son vrai nom Lee Ji Eun (Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo, Producer), surprend dans un contre-emploi qui nous fait oublier instantanément son image de star. Mal sapée, à peine maquillée, elle est émouvante dans la peau de cette survivante qui semble n’avoir peu de rien. Elle joue parfaitement le mélange de dureté et d’indifférence feinte qui rend Lee Ji An si intrigante. Sans doute le plus beau personnage de My Mister.

La réalisation soignée de Kim Won Suk met l’emphase sur la subtilité des sentiments et sur les changements d’atmosphère qui en découlent, soutenue en cela par une partition musicale envoûtante. Le drama offre ainsi de ces moments suspendus tels qu’on en voit ordinairement au cinéma, et non à la télévision.

Là où My Mister convainc moins, c’est dans les seconds rôles, peu attachants, voire inintéressants pour certains. A commencer par les deux frères de Park Dong Hoon, dont les scènes souvent creuses ralentissent considérablement l’intrigue. L’aîné, Park Sang Hoon, est aussi bête qu’égocentrique, passant son temps à se lamenter. A noter que l’acteur Park Ho San (Defendant), qui fait ce qu’il peut avec ce qu’il a, a dû remplacer au pied levé Oh Dal Soo, rattrapé par le scandale #MeToo. Quant au frère cadet, Park Gi Hoon (Song Sae Byeok, vu dans A Girl At My Door), il est mutique et désagréable.

Les arcs concernant ces personnages, auxquels on peut ajouter la jeune actrice amoureuse jouée par Nara (Suspicious Partner) et la patronne du bar interprétée par Oh Na Ra (Woman of Dignity), auraient gagnés à être, au choix, étoffés ou raccourcis.

En dehors de Lee Sun Kyun et de IU, on retient surtout Lee Ji Ah (Beethoven Virus), qui livre une prestation marquante dans le rôle ingrat de la femme adultère, tandis que Jang Ki Yong (Come And Hug Me) est ambigu à souhait dans le rôle de Lee Kwang Il, le jeune prêteur sur gages qui harcèle Lee Ji An – voire la tabasse quand l’envie lui en prend.

Le caractère inégal des sous-intrigues explique que, passé une excellente mise en place, My Mister ne se montre pas aussi captivant qu’il devrait l’être sur la durée. L’ambiance y est parfois débilitante, une impression encore renforcée par la longueur excessive des épisodes – 1h20 en moyenne. Reste que l’ensemble réserve de beaux moments et distille une vraie émotion au final. C’est déjà beaucoup.

Caroline Leroy

 

Share.