Uncontrollably Fond: mélo machiste avec Kim Woo Bin et Suzy Bae

3

Uncontrollably Fond est l’une des pires déceptions de l’année 2016. Un plantage dans les grandes largeurs qui n’aura été sauvé du naufrage total que parce qu’il a été vendu à prix d’or à la Chine avant sa diffusion. Succédant à Descendants of the Sun sur le créneau mercredi-jeudi sur la chaîne KBS2, il était vendu au même prix par épisode – 250 000 dollars, le plus élevé pour un drama coréen*. On peut saluer cette performance, qui doit certainement beaucoup à la popularité de ses deux stars Kim Woo Bin et Suzy. Car Uncontrollably Fond n’est rien d’autre qu’un concentré de clichés. C’est un mélodrame creux qui atteint des sommets en termes de machisme, hanté par l’un des protagonistes masculins les plus antipathiques jamais vus dans un drama. Explications.

Shin Joon Young (Kim Woo Bin) et Noh Eul (Bae Suzy) étaient amoureux l’un de l’autre lorsqu’ils étaient adolescents, avant d’être séparés par une tragique série d’événements. Eul a perdu son père, renversé par une voiture qui a pris la fuite, et a dû ainsi élever son petit frère tout en luttant pour rembourser ses dettes. Shin Joon Young s’est brouillé avec sa mère (Jin Kyung) quand il a renoncé subitement à devenir procureur comme son père Choi Hyun Joon (Yoo Oh Sung), qui ignore son existence. Les deux jeunes gens se rencontrent par hasard à l’âge adulte. Eul est à présent une productrice de documentaires qui a du mal à garder un boulot. Elle est aidée financièrement sans le savoir par Choi Ji Tae (Im Joo Hwan), un soupirant qui se fait passer pour pauvre mais qui est en réalité le fils de l’ex-procureur Choi devenu sénateur. Quant à Joon Young, il est devenu un chanteur-acteur adulé dans tout le pays. Un jour, il apprend qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau et n’a plus que quelques mois à vivre…

Uncontrollably Fond est un drama entièrement préproduit, une tendance qui s’est confirmée durant l’année 2016 avec les ambitieux Descendants of the Sun, Cheese in the Trap, Moon Lovers: Scarlet Heart Ryeo ou encore Hwarang, the Beginning. Cela se voit à la constance de la qualité visuelle de l’ensemble. Le rendu à la fois réaliste et délicat de la photographie rappelle le style de That Winter the Wind Blows, mais tandis que ce dernier privilégiait les pastels chatoyants, la cinématographie de Uncontrollably Fond est très monochrome, peu contrastée. Avec la réalisation soignée de Park Hyun Suk (The Princess’ Man), elle est l’un des rares points appréciables du drama, surtout si on le regarde en haute définition.

Tout élégant qu’il soit, ce parti-pris esthétique aux couleurs passées correspond étrangement à ce drama sans saveur, qui ne fait que recycler des clichés éculés avec la prétention de faire quelque chose d’artistique. La mise en place sommaire de l’intrigue et l’indigence de la caractérisation des personnages sont de mauvais augure dès le début du drama. On soupire de se retrouver projeté encore une fois dans le même genre de contexte : des protagonistes masculins riches qui abusent de leur pouvoir « pour la bonne cause », une héroïne pauvre qui subit constamment des humiliations, une ennemie riche et capricieuse qui lui en fait voir de toutes les couleurs, et pour couronner le tout, une histoire de fils caché et un crime impuni.

Les acteurs principaux sont peu enthousiasmants. Kim Woo Bin nous refait son éternel numéro du ténébreux à problèmes mais il est loin de nous captiver comme dans School 2013 ou The Heirs. Mis à part dans les scènes le montrant en proie à la souffrance, qu’il exécute plutôt bien, ou face à Jin Kyung qui joue sa mère (bel échange entre eux dans le dernier épisode), on ne peut pas dire qu’il se surmène en tant qu’acteur. On est aussi très surpris de le voir aussi fringant à un stade avancé du drama alors qu’il a si peu de temps à vivre, surtout quand on repense à Uee dans Marriage Contract, atteinte de la même maladie mais marquée de manière autrement plus réaliste au fil des épisodes.

Le pire demeure toutefois sa partenaire Suzy, pourtant prometteuse dans Gu Family Book, qui semble ici mimer les émotions sans jamais avoir l’air de les ressentir. Elle est très jolie et j’adore les pulls qu’elle porte mais… c’est tout. Ses yeux sont vides, son visage figé dans la même expression vague, son langage corporel inexistant. Me vient à l’esprit ce moment où elle laisse enfin sortir sa frustration à la face de Kim Woo Bin à la fin de l’épisode 7. Elle est supposée pleurer mais ses yeux sont éteints, ne laissent pas voir son âme. Le ton de sa voix ne trahit aucune émotion et on sursaute quand elle finit soudain sa tirade dans les aigus d’une manière complètement amateur. On a davantage l’impression de voir Suzy elle-même s’énerver de ne pas réussir sa scène que d’assister à la confession de son personnage. Le plus triste est peut-être qu’elle peine à rendre crédible Eul dans ses interactions avec les protagonistes secondaires.

Il faut avouer à sa décharge qu’elle n’est pas aidée par son rôle. Eul est bête comme ses pieds, sans personnalité. Elle est soi-disant productrice de talent, mais seulement quand cela arrange la scénariste. Car ce sont les hommes qui entourent Eul qui décident de tout pour elle. Même son petit frère, qu’elle entretient pourtant depuis la mort de leurs parents, se permet à plusieurs reprises de la traiter de façon paternaliste.

L’un des aspects les plus rebutants de Uncontrollably Fond est en l’occurrence son contenu ultra-machiste, exprimé en premier lieu à travers les relations de Eul avec Joon Young et Ji Tae.

Shin Joon Young est un personnage narcissique et exécrable, il traite Eul comme de la merde – l’expression est vulgaire mais c’est la plus appropriée – tout en lui assurant qu’il l’aime, parfois même d’un air tragique. Durant toute la première moitié du drama, il lui parle comme à un chien (non, avec son chien il est charmant), l’abandonne au bord d’une route enneigée, la laisse dormir dehors devant sa porte dans le froid, la vire de chez lui sans un mot à tout bout de champ et j’en passe… Le pauvre, il faut le comprendre : il vient de réaliser qu’il est amoureux et il est donc en pleine confusion.

La liste des goujateries de notre amoureux transi est interminable. Et la réaction de Eul exaspérante de soumission : plus elle voit bouder ce rustre, et plus elle le supplie de lui dire pourquoi il est fâché plutôt que de l’envoyer balader. Même leur premier baiser est forcé. C’est un baiser brutal et glauque, qui vient sceller à point nommé le rapport de domination qui existe entre eux.

Ce n’est pas fini. Pour obtenir la reddition sans condition de Eul, Joon Young la harcèle sans relâche. Ce harcèlement s’exerce par la force physique notamment: il lui agrippe fermement le bras ou le poignet dès qu’elle esquisse un mouvement qui ne va pas dans son sens. Il n’hésite pas à la pousser à plusieurs reprises alors qu’il est trois fois plus baraqué qu’elle. Cette mainmise constante s’accompagne d’un chantage émotionnel que l’on tente de nous faire passer pour tsundere alors qu’il s’agit d’une attitude de pervers narcissique. Il va quand même dans l’épisode 9 jusqu’à lui faire croire, camouflé en chauffeur de van, qu’il est hospitalisé entre la vie et la mort juste pour observer sa réaction. Une fois qu’elle a dit ce qu’il veut – une fois qu’elle a dit, paniquée, qu’elle tient à lui – il se moque d’elle! La complète ordure.

Il faut croire que la tactique est efficace puisque tout d’un coup, Eul tombe folle amoureuse de Joon Young et se comporte comme s’ils étaient en couple depuis des années. Evidemment, ça n’aurait peut-être pas marché si ce dernier avait été moche et sans le sou…

Kim Woo Bin et Suzy dans le drama machiste "Uncontrollably Fond"

Petit florilège des délicatesses de Joon Young (Kim Woo Bin) à l’égard de sa bien-aimée Eul (Suzy)

Cette romance, qui n’en a que le nom, est la plus perverse et la plus misogyne que j’aie vu dans un drama coréen depuis I Miss You en 2012. Même si on est souvent consterné par le harcèlement odieux pratiqué par Rain sur Lee Min Jung dans Please Come Back Mister, le traitement misogyne est encore plus choquant dans Uncontrollably Fond car il imprègne chaque aspect de la relation et ne laisse aucun échappatoire à la femme. Malmenée, jamais respectée, leurrée par des mots doux susurrés à l’improviste après les mauvais traitements, Eul finit par devenir dépendante de son bourreau. Tout cela est amené de manière implacable, sans le moindre regard critique de la part de la scénariste comme du réalisateur.

A ce stade, on se dit que le cancer foudroyant de Joon Young n’est qu’un prétexte scénaristique pour autoriser tous ses excès et excuser son narcissisme infect. Car comme on s’y attendait, le drama essaie ensuite de nous le faire passer pour un grand sensible, voire pour un saint dès qu’il est question de Eul. La mascarade est pensée dans les moindres détails et culmine dans les quatre derniers épisodes. Le seul point positif est que cela rend le drama enfin supportable vers la fin – le dernier épisode est de loin le moins mauvais.

Que dire du personnage de Choi Ji Tae, qui nourrit une obsession pitoyable pour Eul au point de se forger une identité d’ange gardien auprès d’elle et son frère. Froid, inintéressant et plus collant que de la super glue, Ji Tae est finalement semblable à ses équivalents dans d’autres mélodrames: il est très riche et a beaucoup de temps à tuer, il sait mieux que Eul ce dont elle a besoin et même si elle le rejette cent fois, il lui réplique qu’elle finira par venir à lui tôt ou tard.

Entre Joon Young et Ji Tae, Eul est poursuivie, pistée en permanence, privée de la moindre initiative, dépossédée de sa vie. Et nous, nous sommes consternés à chaque rebondissement prévisible de ce mélodrame ringard où s’enchainent les situations et les dialogues simplistes.

Sans compter les absurdités de scénario comme ce moment où Eul, apprenant la maladie de Joon Young, se rend directement chez le médecin de celui-ci, et lui demande de lui révéler tout de son état de santé – ce que le brave médecin fait sans hésitation! Le secret médical est bien gardé… Autre détail problématique : le fait que Joon Young conduise sa voiture presque jusqu’à la fin du drama, alors qu’il peut être sujet à de violents malaises. J’avais fait la même remarque récemment à propos de Lee Jin Wook dans Goodbye Mr. Black.

Au final, les acteurs vétérans sont ceux qui s’en sortent le mieux : la toujours impeccable Jin Kyung (Romantic Doctor, Teacher Kim) en mère farouche et touchante, et Yoo Oh Sung (Friend, The Joseon Gunman) en notable parvenu qui refoule ses émotions jusqu’à peut-être en perdre son humanité.

On espère que Kim Woo Bin et Suzy, qui nous ont plu dans d’autres rôles, sauront nous faire oublier sous peu cette pénible erreur de parcours. Rappelez-vous, ils étaient tous les deux dans notre Top 15 des nouveaux talents à suivre, début 2015…

Caroline Leroy

* Source : http://www.inquisitr.com/3485895/scarlet-heart-ryeo-becomes-most-expensive-k-drama-sold-to-china-what-are-reasons-why-chinese-allowed-series-despite-ban-on-hallyu/