CRITIQUE. ‘Woman of Dignity’, avec Kim Hee Sun et Kim Sun Ah: un superbe face-à-face d’actrices

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Le drama coréen Woman of Dignity, qui réunit les actrices Kim Hee Sun et Kim Sun Ah, a fait beaucoup parler de lui au moment de sa diffusion pour s’être imposé comme le plus gros succès de la chaîne JTBC, quelques semaines seulement après le record battu par Strong Woman Do Bong Soon. Or il se trouve que les deux dramas ont un point commun, et pas des moindres : ils sont tous deux écrits par la scénariste Baek Mi Kyeong, qui se voit là propulsée à juste titre parmi les plumes les plus incontournables du paysage des dramas coréens. Quant au réalisateur Kim Yun Cheol (Madame Antoine), il est loin d’être un inconnu. Il avait déjà travaillé avec l’actrice Kim Sun Ah sur le cultissime My Name is Kim Sam Soon, en 2005.

Diffusé sur JTBC entre le 16 juin et le 19 août 2017, Woman of Dignity dresse un portrait au vitriol de la haute bourgeoisie sud-coréenne. Mais il est loin de se résumer à cela. Son intrigue, d’une rare intelligence, navigue brillamment entre comédie, critique sociale et drame humain, pour nous captiver de bout en bout sans jamais se disperser un seul instant.

Woman of Dignity est aussi, et surtout, l’occasion d’assister à la rencontre rêvée entre deux superbes actrices, Kim Hee Sun et Kim Sun Ah, toutes deux au sommet de leur art. Les face à face d’actrices ne guère courants au cinéma, et encore moins dans les dramas coréens. Ne manquez pas celui-ci.

Woo Ah Jin (Kim Hee Sun) mène une vie luxueuse grâce à la bonne situation de son mari Ahn Jae Suk (Jung Sang Hoon), et surtout à la fortune de son beau-père Ahn Tae-Dong (Kim Yong Geon). Mais depuis qu’il a été victime d’une attaque, ce dernier n’est plus autonome et nécessite beaucoup d’attention. Ah Jin décide de lui chercher une aide à domicile, une tâche ardue étant donnée la personnalité difficile du patriarche. C’est ainsi qu’elle recrute Park Bok Ja (Kim Sun Ah), une femme d’apparence simple qui prend rapidement un ascendant sur le beau-père. Tandis que Ah Jin a de plus en plus de mal à gérer la situation engendrée par l’arrivée de cette intruse dans la demeure familiale, sa vie est encore bouleversée lorsqu’elle commence à soupçonner son mari de la tromper avec Yoon Sung Hee (Lee Tae Im), la jeune artiste peintre qu’elle sponsorise…

Woman of Dignity débute comme une énigme policière. Un meurtre, une collection de suspects, voilà ce que nous découvrons dans les premières minutes, sur un rythme enlevé qui nous happe immédiatement. La victime ? Park Bok Ja, une femme mystérieuse d’origine modeste, dont l’identité et les motivations nous seront révélées au fur et à mesure des épisodes suivants. Une chose est sûre : son existence revêtait une importance particulière pour tous les membres de la famille Ahn, et même au-delà. L’autre certitude est qu’elle vouait une fascination à Woo Ah Jin, une femme « différente des autres » selon elle. Une femme digne.

Woman of Dignity s’articule ainsi autour du face à face de deux femmes fascinantes, Woo Ah Jin et Park Bok Ja. Deux femmes qui incarnent à elles-seules deux mondes irréconciliables, celui des classes sociales aisées et celui des classes populaires. Le temps d’un drama, ces mondes vont s’entrechoquer violemment, laissant des traces indélébiles des deux côtés.

Notre héroïne Woo Ah Jin évolue avec aisance au sein d’une haute bourgeoisie pleine de suffisance et d’hypocrisie, un monde qui ne lui ressemble pas vraiment. Elle fréquente des femmes superficielles et cyniques, qui pour certaines se détestent copieusement entre elles. Toutes ou presque trompent leurs maris et s’en vantent. Ces derniers ne sont évidemment pas en reste. Les scènes montrant les fameuses parties de golf où maris et femmes jouent chacun de leur côté la grande comédie de l’amitié, sont un régal.

Le principal défaut de Ah Jin est de se croire à l’abri de ces turpitudes de bourgeoises. Au point de prendre le risque de présenter elle-même son mari évaporé à une séduisante jeune femme… Naïve et pleine de principes, Ah Jin pourrait bien craquer malgré tout pour le jeune et beau Kang Ki Ho (Lee Ki Woo, excellent) qui semble très bien disposé à son égard (hilarante scène de drague à l’occasion d’une séance de méditation)…

Woman of Dignity dépeint un univers de marivaudage savoureux, teinté d’un humour irrésistible (Jung Sang Hoon est absolument impayable dans le rôle du mari de Ah Jin). Le regard est incisif et jamais complaisant. Ainsi, l’une des copines de Ah Jin, qui fréquente impunément le mari d’une autre femme du groupe, est aussi une femme battue par son époux, et ce dans l’indifférence générale.

Woo Ah Jin est interprétée avec une élégance folle par Kim Hee Sun (Faith, Angry Mom), qui trouve là son meilleur rôle à ce jour. Durant tout le drama, on a l’impression que le personnage a été écrit pour elle. Sans jamais en faire trop, elle parvient à nous faire ressentir chaque bouleversement qui vient agiter la vie de cette femme bafouée. Ah Jin doit redéfinir ses priorités, entre ses sentiments confus vis-à-vis de son mari, son amour inconditionnel pour sa fille qu’elle doit protéger, ses ambitions personnelles qui s’éveillent à nouveau, et bien sûr l’arrivée fracassante de Park Bok Ja dans la famille.

Car à côté de la peinture acerbe de la bourgeoisie coréenne, Woman of Dignity raconte aussi l’histoire d’une revanche sociale, une dimension incarnée avec férocité par une Kim Sun Ah (My Name is Kim Sam Soon) charismatique et audacieuse. L’actrice opère une transformation spectaculaire tout au long du drama, exhibant une allure de « plouc » – elle est coiffée et attifée comme l’as de pique et parle avec un accent campagnard prononcé –, pour se muer en une bourgeoise distinguée, hautaine et sexy, pur produit de cet univers guindé qui ne veut pas d’elle. Park Bok Ja fait peur mais de la même façon que Woo Ah Jin, on est tenté de lui accorder le bénéfice du doute.

Le lien étrange qui se tisse peu à peu entre ces deux femmes si différentes, constitue l’attrait majeur de ce drama haut de gamme. L’alchimie entre les deux actrices est intense et leurs échanges passionnants à plus d’un titre, revêtant une connotation presque mythologique.

L’étrangère incarnée par  Kim Sun Ah joue un rôle de catalyseur dans la vie de Ah Jin, mais aussi dans celle de toute la famille Ahn. Surgie de nulle part, Park Bok Ja pénètre la maison Ahn avec un but très clair : prendre le pouvoir. En séduisant le vieil homme esseulé dont elle est censée s’occuper, elle parvient rapidement à le mettre sous son emprise totale. Elle rompt ainsi brutalement l’équilibre des forces qui règne à l’intérieur de cette famille de nantis.

Sur le plan de l’inversion des rapports de domination, Woman of Dignity évoque irrésistiblement le chef d’œuvre de Joseph Losey, The Servant. Non seulement Park Bok Ja se met à dos sans état d’âme l’autre belle-fille, Park Joo Mi (Seo Jung Yeon, parfaite de cruauté), mais les propres enfants du patriarche voient eux aussi leur statut menacé.

Et pourtant, quand on découvre un à un les enfants du vieil homme, plus ingrats et stupides les uns que les autres, on comprend ce qui le pousse à s’attacher autant à cette étrangère attentionnée. A l’opposé de son rôle d’homme d’affaires implacable dans Marriage Contract, Kim Yong Geon est particulièrement attachant dans le rôle de M. Ahn, et son alchimie avec Kim Sun Ah nous offre quelques-uns des meilleurs moments du drama.

Que ce soit dans son développement ou dans les messages qu’il cherche à faire passer, Woman of Dignity n’est jamais prévisible ni conventionnel. Il s’agit au contraire d’un drama extrêmement fin et moderne, qui n’hésite pas à secouer, l’air de rien, les fondements de la société patriarcale sans céder à la caricature ou au pugilat. L’une des plus belles réussites de l’année 2017.

Caroline Leroy

 

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