Séries Mania 2017 : où sont passés les dramas coréens? Oubli ou boycott?

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Une fois de plus, une fois de trop. Le festival Séries mania 2017 a encore fait l’impasse ! Kézako, de quoi parle-t-elle, cette râleuse ? Je parle de l’impasse presque totale, dans la sélection internationale, sur un continent : l’Asie. Si le Japon se voit réserver une petite place dans la programmation 2017, la Corée du Sud, elle, répond aux abonnés absents, ce qui est particulièrement choquant pour un festival qui prétend refléter le meilleur de la production mondiale. Comment expliquer le rejet progressif, au fil des années, de l’une des industries les plus influentes du monde ? Boycott conscient, ethnocentrisme ou impératifs business ?

Song Joong Ki et Song Hye Kyo dans « Descendants of the Sun »

Séries Mania, c’est quoi ?

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Séries Mania, il s’agit d’un festival français de télévision créé en 2010 et uniquement dédié aux séries TV. L’année dernière, la saison 7 a attiré environ 40 000 sérievores (contre 22 000 en 2015) et 1 300 professionnels de l’industrie. Cette année, la saison 8 propose une soixantaine de séries dont 31 avant-premières mondiales ! De quoi régaler les passionnés. Le coup d’envoi a été donné le 14 avril, avec la présence remarquée de Jennifer Aniston.

Outre une compétition officielle, des saisons inédites, une sélection de productions françaises et une pelletée de conférences et de cartes blanches (cette année, Julianna Margulies), le festival propose un panorama international dans une section dédiée et affiche son ouverture vers les nouveaux modes de consommation à travers une section webséries.

Lors de la présentation du programme 2017 en mars dernier, Laurence Herszberg, directrice de Séries Mania et du Forum des Images, comparait celui-ci au programme « rêvé » d’un « Festival international des séries à rayonnement européen international et incluant, fédérant l’industrie mondiale de la série ». Cette année, en juillet prochain, Séries Mania s’exportera pour la première fois à l’international et plus particulièrement en Australie, à Melbourne. Cette opération est le fruit d’une collaboration avec l’ACMI (Australien Center for the Moving Image).

Bref, ce festival a tout pour me plaire.

Sauf que… chaque année, en consultant le programme, je me pose la même question : où sont les séries asiatiques ? Et surtout, où sont les séries sud-coréennes, qui dominent l’Extrême-Orient et dont l’aura en Occident n’est plus à démontrer ?

Nous comprenons l’intention légitime de promouvoir les productions françaises et européennes, mais le festival ne doit-il pas rester cohérent avec son affichage, « fédérer l’industrie mondiale de la série » ?

Yukie Nakama dans « Rakuen » (« Heaven »)

Sélection Autour du monde… occidental

Cette année, le festival propose une section « Autour du monde » brassant plusieurs régions du globe avec des séries de différents pays : Allemagne, Argentine, Belgique, Canada, Danemark, Espagne, Israël, Japon, Pays-Bas, Pologne, République Tchèque, Royaume-Uni, Russie, Suède. Le j-drama sélectionné s’intitule Heaven (plus connu sous le titre Rakuen) et met en scène Yukie Nakama dans un mélange de polar et de fantastique.

En dehors de Heaven, l’Asie est écartée de la sélection. Ce qui est particulièrement choquant est de ne découvrir aucun titre défendant les couleurs de la Corée du Sud. Il était pourtant difficile d’ignorer le phénomène Descendants of the Sun, qui a déchaîné les passions dans toute l’Asie début 2016, au point d’inquiéter le gouvernement chinois. D’ailleurs, ce dernier, effrayé par le pouvoir d’attraction des productions coréennes, les a tout simplement bannies de son territoire, prenant pour prétexte des enjeux géopolitiques (mais nous ne sommes pas dupes)…

Outre Descendants of the Sun, l’année a été marquée par l’excellent thriller fantastique Signal, une création originale brillamment écrite par Kim Eun Hee (Ghost) et réalisée par Lee Won Suk (Misaeng). Nous aurions également pu découvrir l’excellent Squad 38 et sa bande d’arnaqueurs punissant l’évasion fiscale, ou encore le mémorable Drinking Solo et son tableau pittoresque de la vie étudiante. Enfin, la présence de Juliana Margulies aurait pu constituer une belle occasion de projeter un extrait du remake coréen de The Good Wife, où son rôle est repris par la grande Jeon Do Yeon (prix d’interprétation à Cannes pour Secret Sunshine).

Rien de tout cela dans la section « Autour du monde », qui mériterait presque d’être renommée « Autour du monde occidental ».

L’érosion de la présence asiatique, notamment coréenne

En réalité, le festival Séries Mania a déjà diffusé des dramas asiatiques au cours des années précédentes. Il en proposait d’ailleurs généreusement à ses débuts. La présence asiatique, notamment coréenne, s’est tout simplement érodée avec le temps, telle la passion dans un vieux couple.

En 2010, deux séries chinoises, Libération et The Rebirth of a King, faisaient partie de la sélection des séries du monde, et en 2011, Séries Mania proposait trois k-dramas, parmi lesquels le thriller politique Iris et le sageuk Chuno. Des références du genre qui prouvent que les sélectionneurs étaient capables de faire preuve d’un certain flair en la matière. En 2012, c’est la série City Hunter, avec Lee Minho, qui représentait à elle seule le Pays du Matin Frais.

En 2013, les choses se gâtent : l’Asie est alors représentée par le j-drama Going Home, avec Hiroshi Abe. Aucune représentation coréenne, malgré une année 2012 foisonnante (quid de Ghost ? Rooftop Prince ?).

Don't hurt Choi Kang Chi (이승기)

Lee Seung Gi dans l’indispensable « Gu Family Book »

En 2014, je me rappelle m’être interrogée sur le choix du thriller pandémique The End of the World pour représenter l’Asie. The End of the World est certes une bonne série, à défaut d’être un chef d’œuvre, mais s’est pris une véritable raclée dans les ratings. Il y a fort à parier que la plupart des Coréens n’en aient jamais entendu parler, au contraire du magnifique Gu Family Book avec Lee Seung Gi, succès public et critique en Corée, mais aussi en Chine et dans le reste de l’Asie. S’agissant du Japon, comment expliquer l’absence du thriller bancaire Hanzawa Naoki, le plus gros succès de ces 30 dernières années à la télé japonaise, et qui fut à l’origine d’un véritable phénomène de société ?

Masato Sakai dans « Hanzawa Naoki », phénomène de société au Japon

Productions asiatiques alternatives

La programmation 2016 de Séries Mania vient en rajouter une couche. A votre avis, qu’a diffusé le festival pour représenter le meilleur des productions d’Extrême-Orient de 2015 ? Kill Me, Heal Me ? Healer ? Unkind Ladies ?… Ou peut-être le thriller d’action My Beautiful Bride ? Wrong ! Le festival relègue l’Asie à la section « séances spéciales » en proposant Prison School, production fauchée orientée fan service (pour mecs, il va sans dire), et une série fantastique indonésienne produite par HBO Asia, Halfworlds.

Si le drama indonésien Halfworlds aurait sa place dans une sélection plus étendue, j’ai du mal à le considérer plus essentiel, dans le cadre d’un festival prétendant saisir le meilleur de la production mondiale, que les dramas cités plus haut. Je suis particulièrement critique vis-à-vis du choix de l’affligeant Prison School, qui s’adresse non seulement à un public de niche, mais n’a tout simplement pas sa place dans un festival d’un point de vue qualitatif (même les amateurs du genre ne trouvent drôle que le premier épisode). D’ailleurs, choisir un drama japonais orienté humour d’otaku, petites culottes et fesses à l’appui, a de quoi surprendre quand on sait que le public français de dramas japonais et coréens est majoritairement féminin. Ce public est-il indésirable au festival Séries Mania, au point qu’on lui signifie qu’il ne doit surtout pas y mettre les pieds ? Il y a quelques années, Série Mania n’avait pas honte d’attirer les fans de Lee Minho.

« Halfworlds »

J’oubliais que la Corée du Sud est alors aussi représentée dans la section webséries par Lily Fever, une série sur le thème de l’homosexualité féminine. Si le projet peut attiser la curiosité, nous sommes là encore en marge de la production destinée à un large public, puisqu’il est encore difficile, aux heures de grande écoute, d’aborder ce thème sur une chaîne coréenne (en réalité, un certain nombre de k-dramas le font, mais de manière moins frontale).

Le choix est éloquent sur la politique éditoriale du festival vis-à-vis de l’Asie : le festival affiche sa volonté de proposer des séries asiatiques alternatives. Ce qui serait louable si ce parti pris concernait tous les pays, mais ce n’est pas le cas. Il ne concerne que l’Asie. La même année, Séries Mania présente des productions US fortement marketées, dont quelques séries médiocres comme Colony et des déceptions comme Mr Robot. C’est un peu comme si l’Amérique était représentée par Avengers et Mission Impossible, et la Corée par le tout premier film d’un ancien assistant-réalisateur de Kim Ki Duk. N’y aurait-il pas une légère différence de traitement ?

L’Asie, une simple curiosité

Nous assistons à un phénomène typique de l’attention que les médias et les professionnels français aiment porter à l’Asie : le rejet des productions populaires et la survalorisation des productions marginales. Qu’elles soient prometteuses ou mineures n’a pas d’importance, pourvu qu’elles soient « en marge ». Le festival Séries Mania n’élimine pas la Corée du Sud, mais prétend nous éduquer en proposant une alternative à la production de masse, ces âneries que nombre de jeunes Français téléchargent massivement sur le web et commentent quotidiennement sur les réseaux sociaux.

Peu à peu, l’Asie se retrouve reléguée au statut de simple curiosité destinée soit aux érudits, soit aux amateurs de productions déjantées. Une fois encore, les jeunes amateurs de k-dramas, cœur de cible d’une production puissante et créative, sont pris de haut. Le phénomène hallyu est nié. Les jeunes sont en revanche les bienvenus pour apprécier les séries US, comme M6 et TF1 nous le rappellent quotidiennement entre deux pubs.

Mais alors, où sont les K-dramas ?

Nous pouvons tout de même nous demander si l’absence de trendy dramas coréens ne résulte pas tout simplement d’une absence de contacts avec les chaînes coréennes.

Jetons un coup d’œil aux séries proposées en coulisses aux professionnels, dans la section « video library ».

Nous les avons trouvés ! En 2014, lorsque The End of the World est mystérieusement sélectionné pour la programmation publique, la sélection pro présente également Nine: Nine Times Time Travel, un choix qui aurait été autrement plus pertinent pour le public. En 2016, dans la « video library », nous retrouvons… Signal ! Pour rappel, la diffusion du drama s’est achevée le 12 mars et le festival ouvrait ses portes le 15 avril. Séries Mania est donc au cœur de l’actualité… en coulisse.

Mesdames et Messieurs du public, le k-drama d’action The K2, avec Ji Chang Wook et Im Yoona, fait bel et bien partie de la sélection 2017, mais vous n’y aurez pas accès !… En tout cas, nous avons la réponse à ma question de départ : où sont les K-dramas ? Ils sont réservés aux professionnels.

Les programmateurs de Séries Mania sont donc conscients du phénomène des dramas coréens, même si le faible nombre de productions laisse penser que l’acharnement à faire venir les professionnels coréens est limité. Séries Mania a visiblement des contacts avec les chaînes du câble, en particulier tvN, la chaîne tendance du moment, comme le prouvent les titres cités précédemment (Nine, Signal et The K2 sont des dramas tvN). Pourtant, aucune publicité ne leur est accordée.

Cachez cette K-pop culture que je ne saurais voir

En parallèle, les Etats-Unis se voient déployer le tapis rouge : cette année, pas moins de 14 séries US sont présentées. Sans compter que la soirée d’ouverture et la soirée de clôture sont, comme presque chaque année, placées sous le drapeau de l’Oncle Sam…

En occultant la production de masse asiatique et en entérinant la toute puissance des USA, Séries Mania participe à réécrire les rapports de pouvoir entre les industries aux yeux du public en proposant une représentation faussée. Un travail déjà mené avec acharnement par nos médias français, pour lesquels les dramas coréens se résument à des « sitcoms à bas coût » (sérieusement, je cite un article consternant de Rue89) et la K-pop à des produits marketing sans âme.

Cette tendance à l’ethnocentrisme, consistant à réduire l’Asie à une simple touche d’exotisme et à occulter les productions susceptibles de trouver un large public, ne dérangerait pas autant si l’événement se voulait purement local. Mais comme nous l’avons vu avec le partenariat australien, Séries Mania souhaite étendre son influence au-delà des frontières de l’Europe.

La décision absurde du CNC

Je proteste peut-être pour rien, car il n’est pas dit que Séries Mania devienne la référence mondiale en matière de festival des séries.

En 2015, Fleur Pellerin, alors ministre de la Culture et de la Communication, impulse le projet de fonder un événement de grande ampleur en France, une mission qu’elle confie à Laurence Herszberg, directrice de Séries Mania. Cette dernière, ainsi que ses collaboratrices Iris Bucher et Anne Landois, ont d’ailleurs remis en avril 2016 un rapport détaillé à Audrey Azoulay, actuelle ministre. La logique aurait voulu que le projet, qui vient d’être validé, profite de l’effet d’expérience de Séries Mania et capitalise sur son public acquis sur 8 ans (les festivaliers le savent: le cœur du public d’un festival est constitué de ses habitués). Mais après consultation du CNC, c’est la ville de Lille qui a été choisie pour héberger le projet ! Tout cela à cause de guéguerres politiques entre la ville de Paris et la région Ile-de-France… Le CNC imagine-t-il que le public actuel de Séries Mania va faire 2h de route pour assister aux séances ? Autant dire que l’on repart à zéro. L’absurdité au sommet de son art. Pour couronner le tout, Cannes développe une autre initiative dont la présidente pourrait bien être… Fleur Pellerin !

Fleur Pellerin, en visite chez YG Entertainement, prend la pose avec le girlsband Blackpink

Bref, cet embrouillamini m’a l’air d’un beau nid de guêpes politique. Le beau projet décrit dans le rapport de Laurence Herszberg, Iris Bucher et Anne Landois, qui parlent de créer un fonds d’investissement européen et de favoriser les synergies entre les pays, risque fort d’être entravé par la présence de trois festivals concurrents.

Do Bong Soon pour la sélection 2018 ?

Pendant que les politiques français s’écharpent, freinant le développement de toute une industrie, et que professionnels de l’audiovisuel français couvrent de mépris les séries populaires coréennes au profit des projets obscurs, les Américains, eux, ne perdent pas leur temps. Ils s’emparent du sujet dans la presse, envoient des professionnels sur place, achètent et vendent des droits d’adaptation, voire financent des dramas comme le fait Dramafever.

L’objectif des Américains est aussi clair qu’intéressé : développer les collaborations pour augmenter enfin leur visibilité sur le marché asiatique, qui est dominé par les productions coréennes. Le constat est le même qu’avec la K-pop : les Français choisissent le déni, les Américains optent pour le profit. Et pour la stratégie.

Ne vous demandez pas pourquoi Hollywood s’en sortira toujours mieux que les Français. Leur capacité à absorber toutes les influences est une force. Notre arrogance est l’une de nos principales faiblesses.

Pour la prochaine sélection du ou des festivals qui projetteront des séries l’année prochaine, j’ai déjà deux suggestions : une poussée d’adrénaline et d’angoisse avec le thriller Voice et un moment de rigolade en compagnie d’une superhéroïne avec Strong Woman Do Bong Soon.

Elodie Leroy

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