‘Temperature of Love’: making of à la coréenne VS à l’américaine

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Il est loin, le temps où les tests DVD/blu-ray réalisaient des records d’audience sur les sites de cinéma, détaillant la critique image, la critique son et les bonus d’un produit à paraître! Ces tests existent encore, mais avec l’essor du numérique, ils s’adressent à un public de niche. A l’heure où le produit physique perd de sa valeur, que devient le genre du making of? Si le mode de diffusion a évolué, les grosses machines comme Star Wars ou Valerian utilisent toujours ces documentaires de tournage comme outils de promotion pour le cinéma. Le principe se décline aussi à la télévision, dont les séries phares s’accompagnent de featurettes diffusées sur le web, aux États-Unis comme en Corée du Sud. L’approche entre les deux industries est cependant radicalement différente.

Pendant la diffusion d’un trendy drama coréen, il n’est pas rare de découvrir, le lendemain de chaque épisode, quelques vidéos de tournage sur le portail YouTube de la chaîne télévisée. C’est notamment le cas des dramas SBS, dont les making of sont diffusés sur la chaîne YouTube SBS Catch. Qu’est-ce qui distingue le making of à la coréenne du making of à l’américaine? Pour effectuer une comparaison, je commencerai par rappeler le format auquel le public occidental est habitué en m’attardant sur une référence en matière de série US : Game of Thrones, dont la saison 7 était diffusée cet été et s’accompagnait de plusieurs documentaires de tournage. Je me pencherai ensuite sur le cas Temperature of Love, comédie romantique sud-coréenne avec Seo Hyun Jin et Yang Se Jong diffusée pendant l’automne 2017, afin de démontrer en quoi l’approche coréenne est plus authentique que l’approche hollywoodienne.

Making of à l’américaine vs making of à la coréenne

Ayant réalisé un grand nombre de tests de DVD et de blu-ray quand j’étais journaliste chez DVDRama.com et Filmsactu.com, je dirais qu’il existe deux grands types de making of: les making of ultra structurés, dans lesquels le spectateur est guidé par un discours omniprésent sous forme de voix off ou d’interviews, et les making of « bruts », qui laissent le spectateur s’imprégner de l’ambiance d’un tournage.

Diffusée cet été, la saison 7 de Game of Thrones était accompagnée d’une série de documentaires sur les coulisses du tournage. Ces derniers entrent clairement dans la première catégorie. La vidéo ci-dessous obéit au format typique d’un making of à l’américaine. Construite autour des interviews (réalisateur, acteurs, équipe technique) et entrecoupée d’extraits de l’épisode, ce making of ne laisse pratiquement pas le spectateur reprendre son souffle. L’oreille est constamment mobilisée sur un discours, dont le rôle est de guider le regard porté sur les images et d’occuper le spectateur pendant toute la vidéo, comme s’il allait s’ennuyer au moindre temps mort. L’atout de ce format est que la vidéo aborde un grand nombre de sujets, tels que les décors, les lieux de tournage, les maquillages ou encore les effets spéciaux. Toutefois, en regardant ce type de vidéo, j’ai l’impression de rester un peu à distance. Ce format de making of très complet et didactique reste la référence à Hollywood.

Au contraire, les documentaires de tournages coréens privilégient l’approche « brut de décoffrage ». En d’autres termes, le making of à la coréenne ne cherche pas nécessairement à détailler chaque étape de la production et de la postproduction, mais laisse le spectateur entrer sur le plateau, s’imprégner de l’ambiance d’un tournage, profiter des échanges entre les prises. Ce type de making of existe aussi en France, mais les Coréens en font une utilisation particulière en ce qui concerne les dramas.

Le script reading, premier contact avec l’équipe

Très attendu par les internautes, le script reading ouvre le bal : ces brèves vidéos sont tournées avant l’entrée en production, au moment où les acteurs de la série donnent la lecture du scénario autour d’une table. Cette étape est également appelée read-through ou table read aux États-Unis, où elle fait rarement l’objet de vidéos. En Corée, la diffusion d’une vidéo de script reading est un passage obligé pour tous les dramas.

La vidéo de script reading compile quelques extraits choisis de la réunion et permet au spectateur de découvrir, en plus des acteurs en tenue de ville, le réalisateur et le scénariste – ici Nam Geon et Ha Myeong Hee, qui se présentent à l’équipe. La vidéo ci-dessous ne compte pas d’interview des acteurs, mais les laisse se présenter devant la caméra. Il ne s’agit pas ici de nous expliquer l’histoire et les personnages, mais de sentir l’ambiance entre les personnes. Comme toujours en Corée, les acteurs demandent sans détour aux spectateurs de les soutenir – ce que nous n’avons pas de mal à faire avec Temperature of Love, dont le casting est particulièrement charmant.

Le making of d’épisode : des vidéos avec un angle précis

Revenons un instant à la vidéo de Game of Thrones, dévoilée plus haut. Dans les premières minutes, le focus est mis sur une scène où le personnage de Maisie Williams, qui s’est fait passer pour un homme, enlève son masque. Le réalisateur souligne qu’il aime particulièrement la manière dont la jeune actrice déclame une certaine réplique. L’accent est mis uniquement sur la réplique, sans que celle-ci soit véritablement ancrée dans un contexte de tournage. Quelques plans de coupe permettent de découvrir le positionnement des caméras, mais jamais l’actrice n’est montrée entre les prises. Tout est cadré, millimétré.

Au contraire de la vidéo de Game of Thrones, la vidéo de Temperature of Love présentée ci-dessous aborde une scène précise et s’attarde sur un aspect en particulier : les rapports entre les deux acteurs principaux. Il s’agit au passage de l’une des plus belles scènes du drama : Hyun Soo, le personnage de Seo Hyun Jin, déclare sa flamme à Jung Sun, qui est joué par Yang Se Jong, dans un superbe décor au sommet d’une montagne et surmonté d’une pagode. Ce moment survient après une séquence d’errance sans paroles, au cours de laquelle les deux personnages se cherchent sur le site (ce qui est bien évidemment une allégorie sur leur histoire d’amour).

Si la scène est magique à l’écran, c’est non seulement grâce à la réalisation très cinématographique de Nam Geon, mais aussi au jeu de haute volée de Seo Hyun Jin et à son interaction avec Yang Se Jong. Dans la vidéo de making of, l’émotion est palpable : le jeu de l’actrice laisse son partenaire un peu bouleversé. La featurette s’attarde également sur leurs échanges entre les prises, qu’il s’agisse des répétitions ou des moments où Seo Hyun Jin s’occupe de Yang Se Jong, voire assiste la maquilleuse. Dans une autre featurette, elle explique que Yang Se Jong faisait partie des plus jeunes membres de l’équipe.

Chaque épisode de Temperature of Love était accompagné d’une ou plusieurs vidéos de ce type, montrant chaque fois quelque chose de différent. L’une s’attardait ainsi sur le travail de gestuelle réalisé par l’acteur Yang Se Jong pour être crédible en chef cuisinier, un travail supervisé par un véritable chef. Une autre se penchait sur son contact avec l’acteur secondaire, Kim Jae Wook, à travers le tournage d’une scène de dialogue significative de la relation entre les deux personnages.

Au fil des making of, différents aspects du tournage se dévoilent, sans pour autant que les vidéos ne prennent un ton didactique à l’américaine. Tout est montré avec simplicité. Par ailleurs, les interviews font l’objet de modules séparés (conférence de presse, réponses aux questions des internautes en direct sur V-live, etc.).

La vidéo suivante m’a particulièrement intéressée. Elle s’attarde sur la scène de baiser entre Seo Hyun Jin et Yang Se Jong dans les cuisines du restaurant Good Soup. Concernant l’angle de la vidéo, il apparaît clairement: il s’agit de montrer comment travaille le réalisateur Nam Geon (l’homme baraqué au pull bleu) en tant que directeur d’acteurs.

Non seulement les acteurs doivent entrer et circuler dans la pièce en s’embrassant devant la caméra, mais Yang Se Jong doit soulever Seo Hyun Jin pour l’asseoir sur le comptoir, avant de la renverser en arrière. Pour ce dernier mouvement, le réalisateur adopte une méthode un peu particulière pour le diriger: il simule la scène avec lui en prenant le rôle de l’homme, tandis que Yang Se Jong se trouve dans la position de la femme. N’est-il pas fondamental qu’un acteur sache ce que ressent sa partenaire dans ce type de scène, afin de la traiter avec délicatesse? Selon moi, cette méthode en dit long sur l’implication du réalisateur auprès de ses acteurs, avec lesquels il entretient visiblement des rapports chaleureux.

Au passage, la vidéo permet d’apprécier le superbe travail réalisé sur les lumières dans cette scène : en plus des lampes discrètes situées à l’intérieur de la pièce, une forte source d’éclairage plantée à l’extérieur diffuse la lumière à travers le store pour reproduire l’effet d’un soleil couchant. Le résultat est tout simplement magnifique à l’écran.

Le making of sans BGM : la vidéo sans aucun artifice

SBS ne s’arrête pas là avec les making of de Temperature of Love. Rien que cette scène de baiser a donné lieu à une autre featurette: le making of sans BGM, c’est-à-dire dépouillé de la bande-son qui accompagne la version précédente.

Les acteurs surgissent ainsi dans une pièce plongée dans le silence, mais remplie de techniciens et de matériels. Tout juste entend-on quelques chuchotements en arrière-plan. Dénuée de tout artifice, la featurette ne dure que 1mns48, mais quel moment! On se sent presque voyeur de les regarder s’embrasser sensuellement devant la caméra… SBS Catch avait sorti ce type de vidéo sur une scène de baiser de Suspicious Partner et la featurette avait attiré près de 4 millions de spectateurs.

Le couple formé par Seo Hyun Jin et Yang Se Jong constituant l’un des éléments d’attraction du drama Temperature of Love, il n’est pas surprenant qu’un certain nombre de vidéos s’attardent sur leurs scènes. Toutefois, au-delà de cet argument, les vidéos cumulées donnent un aperçu assez complet du tournage en explorant différentes situations de vie des personnages, dans des décors tour à tour intimistes et extérieurs.

Moins formatés, moins didactiques que les making of à l’américaine, les making of des séries coréennes adoptent un format très court, mais aussi une approche plus brute, moins publicitaire et surtout plus authentique. Dans chaque vidéo, le réalisateur de making of a quelque chose à nous raconter. La voix off chère aux Américains est remplacée par quelques commentaires sur écran, comme dans les émissions coréennes, et la narration est par ailleurs assurée par le montage. Ce parti pris permet au spectateur de remarquer des détails qu’il ne verrait pas s’il était guidé en permanence par un discours.

En Corée comme à l’international, les spectateurs de dramas sont extrêmement réceptifs à ce type de making of, dont le ton paraît moins élitiste que les vidéos américaines, alors que le contenu est tout aussi intéressant pour qui s’intéresse à la production d’une série ou d’un film. Une fois encore, les chaînes coréennes savent adapter leurs formats aux attentes des spectateurs d’aujourd’hui.

Elodie Leroy

Pour découvrir le rendu de la scène de baiser commentée dans cet article, rendez-vous dans la vidéo ci-dessous, entre 9mns00 et 10mns30.

Et pour la peine, voici une galerie de photos de la scène…

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