Critique : Vampire Knight, de Kiyoko Sayama – Episodes 1 à 7

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En transposant à l’écran le manga Vampire Knight, la réalisatrice Kiyoko Sayama réussit la prouesse de transcender le matériau original, et ce grâce à une vraie compréhension des enjeux qui animent les personnages créés par Matsuri Hino. Le mythe vampirique est abordé sous un angle inédit dans cet anime shôjo sombre et sensuel qui n’hésite pas à installer ses protagonistes principaux dans une relation triangulaire délicieusement malsaine. Servi par un graphisme soigné, nimbé dans une ambiance musicale pleine de mystère et servie par les prestations de seiyuu visiblement inspirés par leurs rôles – Mamoru Miyano le premier –, Vampire Knight est une très bonne surprise, à découvrir de préférence dans la plage horaire qui lui sied le mieux : la nuit, quand tous les chats sont gris.

Produite par le studio Deen en 2008, la série Vampire Knight fait partie de ces rares exemples d’adaptations animées qui se révèlent supérieures à l’original. Le manga de Matsuri Hino, pré-publié depuis 2005 dans le magazine Lala et édité chez nous par Panini Manga, possède pourtant bien des qualités. A commencer par un graphisme certes typé shôjo, mais très élégant et irréprochable de précision. L’intrigue recèle de son côté un fort potentiel dramatique grâce à la mise en place progressive d’un univers a priori restreint mais cohérent. La jeune mangaka déborde d’idées, ses personnages sont d’une beauté irréelle et pourtant, les premiers tomes de son œuvre peinent à installer une ambiance. Une lacune que la série vient combler avec brio, donnant par la même occasion davantage de corps à des personnages un peu trop lisses.

vampire_knight_04Vampire Knight raconte l’histoire de Yûki Cross, la fille adoptive du directeur de l’Académie Cross, un étrange établissement où se côtoient humains et vampires. Afin d’écarter tout danger pour les premiers, les deux espèces sont réparties sur deux sessions de cours : le jour est réservé aux humains de la Day Class, et la nuit aux vampires de la Night Class. Yûki est chargée de faire régner l’ordre au moment du passage de relais entre les deux catégories d’élèves, veillant notamment à ce que les lycéens humains respectent à la lettre le couvre-feu qui leur est imposé pour leur salut. Elle est aidée dans sa tâche par Zero Kiryû, un garçon dont la famille a été massacrée par un vampire il y a quatre ans, et qui vit depuis à ses côtés sous la protection du directeur Cross tout en ruminant sa haine envers ces monstres sanguinaires. Alors qu’elle n’a d’yeux que pour Kaname Kuran, le plus puissant des vampires de la Night Class avec lequel elle entretient un lien privilégié, Yûki ne se rend pas compte que Zero lui cache un secret qui pourrait bien compromettre le fragile équilibre imaginé par le directeur farfelu de l’Académie Cross.

Les histoires de vampires ne sont évidemment pas une nouveauté dans le monde du manga. Parmi les plus réussies, citons le chef d’œuvre de Kei Toume, Les Lamentations de l’Agneau, qui traitait le vampirisme comme une maladie incurable révélatrice de l’inclination autodestructrice des malheureux qui en étaient affligés. vampire_knight_08Cette petite merveille avait fait l’objet en 2004 d’une série d’OAV catastrophique où la nullité de l’animation – l’ensemble s’apparentait davantage à un affreux diaporama qu’à une œuvre animée – n’était pas même rattrapée par la prestation fantastique de Tomokazu Seki.

Vampire Knight est fort heureusement d’un autre niveau, ne serait-ce que du point de vue du character design, très soigné et aussi fidèle que possible à l’œuvre originale. Quant à l’animation, sans être extraordinaire, elle reste constamment de bonne tenue.

Cela étant, les deux mangas ont pour point commun d’envisager le mythe vampirique sous un angle morbide, et ce même si Matsuri Hino impose par ailleurs ses propres règles en s’intéressant davantage au monde dans lequel évoluent ces créatures de la nuit. Elle s’éloigne par la même occasion du cadre littéraire posé précédemment par Anne Rice ou plus récemment, par Stephenie Meyer à travers sa saga Twilight.

vampire_knight_02Selon Hino, on n’abdique pas son humanité après avoir subi une morsure par un vampire lambda : il faut avoir été la proie d’un vampire de sang pur. Pour autant, ceux qui endurent cette épreuve échouent ensuite directement en bas de la hiérarchie de l’espèce puisqu’ils sont tôt ou tard appelés à dégénérer en monstres incontrôlables, les « Level E ». Entre ces deux extrêmes gravitent plusieurs classes plus ou moins nobles, soumises dans leur ensemble à l’autorité des « sang pur ».

Le schéma classique de la romance shôjo implique que l’héroïne soit contrainte de faire son choix entre deux beaux soupirants. La mangaka s’en amuse en plaçant Yûki au centre d’un triangle amoureux plus trouble qu’il n’y paraît, dans lequel les protagonistes masculins, tous deux dangereux à leur manière, se situent aux antipodes l’un de l’autre : l’un, Kaname, est le plus digne représentant de la race supérieure des vampires de sang pur, tandis que l’autre, Zero, est un vampire_knight_05humain torturé par l’éveil d’instincts vampiriques qui lui promettent un avenir des plus sombres. Révéré de tous, le premier semble s’élever toujours plus haut dans des sphères inaccessibles pendant que le second entame une lente descente aux enfers tout en essuyant le mépris de ses nouveaux congénères. Or si elle correspond à l’archétype de l’héroïne shôjo, c’est-à-dire gentille et nunuche à souhait, Yûki se retrouve bientôt amenée avec les meilleures intentions du monde à prendre des dispositions surprenantes. Par exemple, offrir à son ami Zero de se repaître de son sang quand il est sur le point de se faire submerger par les pulsions qui le rongent – toutes dirigées vers elle, bien entendu.

Le jeu paradoxal à la limite du sadomasochisme qui s’installe peu à peu entre Yûki et Zero, où la pureté des sentiments se confond avec le caractère malsain de la transaction, représente la principale attraction de Vampire Knight. La métaphore apparaît encore plus palpable dans la version animée où la violence larvée de leurs échanges et le degré d’intimité qui les lie sont savamment restituées par la réalisation sensuelle de Kiyoko Sayama et par le jeu inspiré des comédiens.

Irritante dans le manga avec ses yeux immenses qui lui mangent la figure et son physique de gamine de douze ans, Yûki gagne en crédibilité et en profondeur dans la série grâce à l’interprétation sobre de Yui Horie, la Tohru de Fruits Basket. Celle-ci parvient à nous faire oublier la mièvrerie inhérente au personnage en insistant sur sa détermination et sa sensibilité exacerbée. Il en va de même pour Kaname, joué par Daisuke Kishio, dont la présence se fait plus vivante et inquiétante dans la série animée, telle une ombre menaçante planant sur le contrat inavouable conclu par les deux autres protagonistes.

vampire_knight_06Toutefois, Zero Kiryu s’impose sans conteste comme le personnage le plus intéressant et le plus attachant de Vampire Knight. A l’instar de Kaname mais pour des raisons différentes, il est très ambigu. Mais il est aussi foncièrement tragique dans sa lutte contre cet ennemi intérieur qui fait de lui un véritable camé en perpétuel manque. Là encore, la série lui permet de prendre une dimension nouvelle grâce à l’interprétation extrêmement juste et touchante de Mamoru Miyano – ceux qui ont aimé Death Note connaissent ce jeune seiyuu surdoué qui donnait vie avec un naturel saisissant au machiavélique Light Yagami.

Les autres personnages, humains et vampires, restent en retrait par rapport à ces trois-là à ce stade de la série – le coffret couvre les épisodes 1 à 7 – mais ne se font pas oublier pour autant. Le directeur Cross, Yagiri le chasseur de vampires chez les humains, le playboy Aidô et le sympathique Ichijô chez les vampires, plusieurs personnalités émergent dont on devine qu’elles auront leur rôle à jouer par la suite.

Avec cette adaptation réussie du manga de Matsuri Hino, Kiyoko Sayama parvient sans peine à nous faire oublier les médiocres OAV d’Angel Sanctuary qui ne rendaient guère justice au manga de Kaori Yuki. Réalisatrice et storyboardeuse de métier (sur Oban Star-Racers et Death Note entre autres), elle est impliquée à divers niveaux de cette série dont elle réalise également, chose rare, les génériques de début et de fin, en plus de signer le storyboard de deux épisodes. Le staff de Vampire Knight en général présente une proportion inhabituelle de femmes aux postes clés, qu’il s’agisse de la réalisation, de la composition de la série, du character design, de la direction de l’animation ou de la production.

Pour finir, la bande originale très réussie de Takefumi Haketa imprime une atmosphère délicieusement énigmatique à cette sombre histoire, tandis que chaque épisode se clôt sur l’un des génériques de fin les plus envoûtants découverts dans une série animée : le fabuleux still doll de Kanon Wakeshima. Une raison de plus pour se pencher sur ce dark shôjo plus audacieux qu’il n’en a l’air.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 septembre 2009

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