Critique : Le Baiser Mortel du Dragon, de Chris Nahon

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Premier film français à mettre en scène l’acteur chinois Jet Li, Le Baiser Mortel du Dragon de Chris Nahon scelle la rencontre aussi fructueuse qu’inattendue entre ce dernier et le producteur/réalisateur Luc Besson, avec lequel il remettra le couvert quelques années plus tard pour l’excellent Danny the Dog. Le film marque de même les débuts d’une longue collaboration entre les productions EuropaCorp et le chorégraphe/réalisateur Corey Yuen, que l’on retrouvera au générique des Transporteur 1 et 2 de Louis Leterrier. Après les Américains, les Français n’auront donc pas traîné à chercher à s’emparer de la mode de l’action made in Hong Kong en invitant directement les talents chinois à venir travailler sur place.

Dans le but de piéger un haut dignitaire chinois véreux, la police de Hong Kong dépêche son meilleur élément, l’agent Liu Jian (Jet Li) en France. Mais il ne se doute pas que son contact français, l’inspecteur Richard (Tchéky Karyo), est sur le point de l’entraîner dans un piège dont il aura toutes les peines du monde à se dépêtrer. En effet, à peine arrivé à Paris, l’agent Liu se voit mettre sur le dos le meurtre de l’homme sur lequel il était censé enquêter. Par chance, il croise la route d’une prostituée (Bridget Fonda) qui va tenter de l’aider à prouver son innocence…

kiss_of_the_dragon_01Débarrassés des contraintes américaines auxquelles ils avaient dû ou allaient faire face sur des productions telles que Romeo Must Die ou, bien pire, Cradle 2 the Grave (En sursis, si l’on préfère) sous l’égide du producteur Joel Silver, Jet Li et Corey Yuen ont bénéficié au contraire de toute latitude d’expression sur Le Baiser Mortel du Dragon. La raison, c’est bien entendu que Jet Li lui-même était producteur du film avec Luc Besson – fonction qu’il n’a jamais souhaité assumer sur ses films américains. Cette implication en dit long sur l’importance qu’il accordait alors à cette étape française dans sa carrière, et qui n’était pas sans rappeler l’époque où il avait créé sa propre société de production à Hong Kong, livrant au public certains de ses meilleurs films. Parmi ceux-ci, on citera, au hasard, Fong Sai Yuk (1993), New Legend of Shaolin (1993) ou encore My Father is a Hero (1995), trois films réalisés par… Corey Yuen. Et c’est justement ce genre de films totalement fun et décomplexés dans le plus pur esprit Hong Kong que nous évoque joyeusement Le Baiser Mortel du Dragon, en dépit de ses sympathiques défauts.

kiss_of_the_dragon_14Car des défauts, le film de Chris Nahon en comporte une belle poignée, à commencer par un scénario-prétexte parfaitement bidon dont la naïveté laisse pantois. Les personnages de Tchéky Karyo – qui n’y va pas avec le dos de la cuiller – et de Bridget Fonda – qui passe les trois quarts du temps à pleurnicher – en eux-mêmes ont l’air d’une blague : d’un côté, le flic corrompu qui embringue toutes les forces de police françaises dans ses délires sans être inquiété une seule seconde et de l’autre, la pauvre petite Américaine jetée sur le trottoir parisien parce qu’elle a gobé les beaux discours d’un monsieur porteur d’un hypothétique rêve français, lequel place tranquillement sa fille dans l’orphelinat du coin de la rue pendant ce temps. On n’est pas loin des pitreries scénaristiques d’un Bodyguard from Beijing (toujours de Corey Yuen) dont le script était, rappelons-le, rédigé au jour le jour sur le plateau…

On ne compte donc plus les invraisemblances du Baiser Mortel du Dragon, certaines allant jusqu’à défier la logique interne du film, comme l’illustre ce moment où le personnage de Jet Li amène la prostituée jouée par Bridget Fonda à l’hôpital après qu’elle a été blessée par balle, et que personne sur place ne pense à appeler la police. Heureusement, le film offre de notables compensations à ces fantaisies rigolotes : Jet Li et Corey Yuen.

kiss_of_the_dragon_05Si Jet Li avait fait sensation pour son premier film américain en incarnant un terrifiant chef de Triades du nom de Wah Sing Ku dans L’Arme Fatale 4 en 1998, on sentait l’acteur beaucoup moins à l’aise dans l’univers pseudo-cool de Romeo Must Die où il apparaissait d’ailleurs nettement moins à son avantage. Avec Le Baiser Mortel du Dragon, on assiste au grand retour du Jet Li de My Father is a Hero, aussi convaincant en animal traqué qu’en bête enragée prête à tout défoncer sur son passage. Le film est rythmé par les scènes d’action merveilleusement orchestrées par Corey Yuen, sur lequel on peut compter pour privilégier les espaces exigus dans ses chorégraphies – l’une de ses marques de fabrique. La scène de l’hôtel, la scène du bateau, et bien sûr les règlements de compte de la fin à l’intérieur du poste de police sont autant de moments survoltés qui nous plongent avec délice quelques années en arrière lorsque les mêmes personnes officiaient à Hong Kong.

La meilleure scène du film reste tout de même celle du bateau : encerclé de partout et alors que son seul allié vient de se faire assassiner sous ses yeux, Jet parvient à s’échapper en passant sous un pont et atterrit dans un tunnel, avant de se précipiter la minute d’après dans les couloirs des égouts, les soldats du GIGN lancés à ses trousses telles des ombres hurlantes et démoniaques.kiss_of_the_dragon_02 Palpitante, filmée à la perfection, réglée à la fraction de seconde près, cette scène presque muette et follement lyrique fait littéralement s’envoler le film. A goûter de préférence avec les enceintes à fond puisque le spectaculaire morceau de Craig Armstrong (plage 10 de la bande-originale) en dit plus long que n’importe quel dialogue sur ces images haletantes. Si le reste du film n’est pas de cette trempe, le dernier quart d’heure nous permet de finir en beauté avec la scène du dojo et le combat brutal et teinté d’humour qui oppose Jet Li à Cyril Raffaelli.

Le Baiser Mortel du Dragon est à prendre comme un pur divertissement. Les personnages ont tous l’air de sortir d’un comic book, tout y est plus ou moins invraisemblable et gros comme une maison. Mais à côté de ces faiblesses patentes, il y a la réalisation propre et élégante de Chris Nahon, le charisme et la pêche incroyables de Jet Li, la prestation outrancière et amusante de Tchéky Karyo, la conviction de Bridget Fonda, la musique inspirée de Craig Armstrong et l’imagination sans borne de Corey Yuen. Un cocktail détonnant susceptible de faire passer un sacré bon moment à qui le veut bien.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 11 décembre 2005

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