‘La Planète des Singes – L’affrontement’, de Matt Reeves: un blockbuster puéril et ennuyeux

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Cela fait déjà plus d’un mois que j’ai vu La Planète des Singes : L’Affrontement, la suite très attendue du reboot La Planète des Singes : Les Origines réalisé en 2011 par Rupert Wyatt, or ce n’est que maintenant que je me décide à rédiger un texte dessus. Il s’agit pourtant de l’un des rares longs métrages qui m’a donné envie de me déplacer en salles durant ce mois d’août parisien plombé par une météo débilitante. Au milieu de l’écrasante majorité de suites de franchises que nous a proposé Hollywood cette année encore, le film de Matt Reeves (Cloverfield) semblait se détacher du lot à en croire les critiques cinéma, français comme anglo-saxons (91% sur le tomatometer, c’est plutôt pas mal), quasiment unanimes. A cela s’ajoutent des résultats plus que corrects aux box office américain et mondial : 205,5 et 611,4 millions de dollars respectivement pour un budget de 170 millions de dollars**. Ce n’est pas le plus gros carton de l’été mais la franchise est rentable pour le moment, sachant qu’il reste encore plusieurs films.

Mes bonnes dispositions n’auront toutefois pas suffi à occulter la triste réalité. Malgré des qualités visuelles incontestables, La Planète des Singes : L’Affrontement est une pénible déception. Prévisible et simpliste, il met en scène des personnages indigents écrits à la va-vite dont les trajectoires ont déjà été vues et revues (en mieux) ailleurs. Plus grave, ce film de science-fiction censé déployer des thématiques à l’échelle de la civilisation humaine, pose involontairement la tragique question qui nous taraude désormais à chaque vision d’un film hollywoodien : mais où sont donc passées les femmes ?

dawn_planet_apes_01J’avais vraiment envie d’apprécier la suite de La Planète des Singes : Les Origines, film qui m’avait très agréablement surprise à sa sortie. L’intrigue y était efficacement mise en place et développait de vraies thématiques de science-fiction tout en se positionnant intelligemment à la hauteur de ses personnages, qui s’avéraient très attachants de surcroît – chose devenue rare à Hollywood depuis quelques années. Le film opérait un renversement de point de vue captivant à mi-parcours, glissant d’une première partie dominée par les humains à travers la quête émouvante du scientifique Will Rodman (James Franco) pour sauver son père atteint d’Alzheimer, vers un deuxième arc plus brut, plus sombre, consacré à la révolution des singes menés par César (Andy Serkis). Le film s’achevait sur un climax épique montrant les singes investir tous les territoires urbains occupés par les hommes, et laissait augurer d’une saga enthousiasmante, de celles où tout peut arriver.

La Planète des Singes : L’Affrontement nous propulse dix ans plus tard, alors que César et les siens se sont établis dans un coin de montagne afin d’y couler des jours paisibles. Les humains – le personnage de James Franco y compris – ont été pour la plupart décimés par le virus foudroyant ALZ 113 mis au point au cours de la deuxième partie de La Planète des Singes : Les Origines. L’intrusion sur le territoire des singes d’une poignée d’hommes menaçants, leur fait réaliser non seulement que certains ont survécu, mais qu’ils vivent par-dessus le marché tout près de leur village.

dawn_planet_apes_05En deux ou trois scènes, nous avons ainsi un aperçu assez complet de ce à quoi ressemble la nouvelle civilisation dominante sur Terre. Quoique l’adjectif « nouvelle » est un bien grand mot. Car ce que nous proposent Matt Reeves et ses scénaristes avec La Planète des Singes : L’Affrontement sentirait plutôt le réchauffé qu’autre chose : la société des singes dirigée par César est paresseusement calquée sur le modèle du monde humain primitif tel qu’il est encore fantasmé aujourd’hui par les garants de la tradition, ceux que l’on appelle les réactionnaires. Il s’agit d’une société composée essentiellement de mâles, dirigée exclusivement par des mâles et guidée par des préoccupations masculines (guerre, chasse et autres conquêtes de territoire).

Si dawn_planet_apes_02l’on peut s’interroger sur le fait qu’en dix ans la population des singes ne semble pas avoir tellement augmenté (ils sont 400 ou 500 tout au plus), la réponse est assez simple : dans ce beau village qui nous est présenté comme le paradis sur Terre, il ne naît que des fils. César a un fils qui semble être un adolescent, et en il en aura un deuxième au cours du film ; l’un de ses amis a aussi un fils, le jeune intrépide qui commet une bourde dans la scène d’ouverture face aux humains. Du côté des humains, ce n’est pas mieux. Notre héros Malcolm (Jason Clark, très fade) est lui aussi doté d’un fils, Alexander (Kodi Smit-McPhee) tandis que l’on surprend au cours du film le sévère Dreyfus (Gary Oldman) pleurer ses deux jeunes fils disparus. Et les filles là-dedans ? Rayées de la carte ou presque.

Retour dans le beau village de César. Les rares femelles singes y sont confinées dans les grottes avec pour seule mission d’enfanter, au point que l’on n’en aperçoit pas une seule s’affairer à l’intérieur même du village – n’allez donc pas imaginer qu’elles pourraient même ne serait-ce que songer à s’aventurer à l’extérieur. La seule femelle singe qui a le droit d’exister à l’écran est la compagne de César, Cornélia. Mais il faut se souvenir du premier film ou éplucher dawn_planet_apes_04attentivement le générique de fin pour connaître son nom car il ne sera jamais prononcé.

Alors que les mâles s’expriment en langage des signes voire parlent carrément en anglais pour certains d’entre eux, la pauvre Cornélia se contente d’émettre des grognements d’un air plaintif, clouée au lit par une grossesse difficile. Sachez au passage qu’Elodie excelle dans l’imitation de ses mélodieux « umpff umpff iiiii ». La seule humaine douée de parole du film, Ellie (Keri Russell), est la compagne du leader des humains, et son rôle est bien délimité : elle est là pour jouer les infirmières et réconforter son compagnon.

Il y avait déjà peu de femmes dans La Planète des Singes : Les Origines mais on s’en fichait parce que l’histoire de Will, de son père, de César, en valait la peine. Freida Pinto était purement décorative, comme d’habitude, mais elle prononçait quelques sages paroles (que James Franco aurait mieux fait d’écouter). Au-delà du son emphase sur les personnages, le film ne manquait pas de poser les bonnes questions eu égard à son sujet. Je pense à ce moment où le geôlier interprété par Brian Cox surprend furtivement César et les singes en plein conseil de guerre, derrière la vitre qui les maintient en captivité. Durant ces quelques secondes silencieuses, on ressent tout l’effroi de l’être humain qui se sent soudain menacé dans sa suprématie par une autre espèce. Rien de tout cela dans La Planète des Singes : L’Affrontement.

dawn_planet_apes_07Les enjeux basiques de ce deuxième opus tiennent en la difficile cohabitation entre singes et humains, chaque camp étant pourvu d’un ou deux éléments perturbateurs dont les actions conduiront inévitablement à une guerre ouverte. César s’est mué en leader à l’américaine, c’est-à-dire en un « Elu » auquel tous doivent obéir inconditionnellement car il détient la sagesse et le pouvoir. Le plan final, qui le montre de dos entourant de ses bras protecteurs sa femme et son fils tandis que les autres singes situés en contrebas lui rendent hommage tête baissée, est particulièrement éloquent. Suprématie du leader américain désigné par Dieu, suprématie masculine, cette représentation très appuyée est porteuse de plusieurs messages qui ne datent pas d’hier dans le cinéma américain, mais qui donnent la nausée dans un tel contexte.

Ce film, que les critiques ont, tenez-vous bien, qualifié de « blockbuster intelligent », est un concentré de puérilités sans âme dont on connaît tellement les ressorts qu’on en devine à l’avance chaque scène. Ainsi, on voit venir à des kilomètres que le fameux Carver (Kirk Acevedo), déjà responsable de l’incident du début du film, va faire capoter la fragile entente dawn_planet_apes_08entre singes et humains quand Malcolm décide contre toute logique de l’emmener avec lui pour traiter avec César. On devine aussi très vite que le fils de César va se rebeller contre lui et suivre Koba (Toby Kebbell), le dissident violent qui rêve de flinguer tout ce qui bouge avec sa mitraillette.

La société humaine est encore plus grossièrement dépeinte que cela, d’ailleurs on n’en sait pratiquement rien si ce n’est qu’ils ont entreposé des quantités phénoménales d’armes à l’extérieur de leur territoire (ce qui rend la tâche facile pour Koba), et qu’ils tentent parallèlement de rétablir le courant grâce au générateur situé sur la terre des singes… Oui, mais que l’on se rassure, dix ans après que la plupart des humains ont été décimés, les tablettes iPad fonctionnent toujours.

Il n’y a ni mystère, ni frisson, ni émotion durant les deux heures et dix minutes que dure La Planète des Singes : L’Affrontement. De toute façon, que peut-on attendre d’un film qui prétend nous parler de l’évolution des espèces intelligentes en excluant les femelles de la marche de l’Histoire ? De quel esprit simplet peut bien sortir un scénario pareil ? Le moindre épisode de The Walking Dead offre une représentation mille fois plus adulte de ce que peut être la reconstruction chaotique d’une civilisation dans un contexte post-apocalyptique. Il ne dawn_planet_apes_03suffit pas de faire tout péter dans des scènes d’action très travaillées pour impliquer le spectateur.

Sur le plan strictement visuel, nous sommes d’accord que Matt Reeves assure. Les immenses décors urbains en ruines sont splendides dans les scènes de bataille du dernier tiers, et on s’émerveille devant une exploitation aussi réussie de la verticalité à l’écran pour un résultat parfois vertigineux. Le rendu digital des singes est encore plus bluffant de réalisme que dans le film précédent, au point que l’on ne distingue presque plus la différence entre les créatures de synthèse et les « vrais » acteurs.

Mais il fallait inclure tout cela dans une histoire qui tienne la route, habitée par des personnages multidimensionnels. César, que l’on a aimé dans La Planète des Singes : Les Origines, est devenu un protagoniste ennuyeux à mourir, tout comme l’interprétation d’Andy Serkis qui n’est que l’ombre de lui-même comparé à son travail remarquable sur le premier film.

Décidément, l’été cinéma 2014 est certainement de l’un des plus pauvres de ces dernières années en ce qui concerne le divertissement grand public hollywoodien. Au vu de la médiocrité des sorties actuelles, il donne plus que jamais l’impression d’être sur la pente descendante, une tendance que semblent refléter les chiffres de ces quatre derniers mois, catastrophiques. Le New York Times n’hésite pas à qualifier l’été 2014 de « pire été depuis 1997 » en termes de recettes : aux Etats-Unis et au Canada, celles-ci s’élèvent à 3,9 milliards de dollars, soit 15% de moins que l’été 2013*.

Moi qui ai toujours aimé – entre autres – le divertissement américain à grand spectacle, je me retrouve sans vraiment l’avoir cherché à bouder les récentes démonstrations de force de ce qui n’a plus rien d’une usine à rêves. Et ce n’est pas La Planète des Singes : L’Affrontement qui va me redonner espoir…

Caroline Leroy

* cf. Article paru dans Le New York Times du 29 août 2014
**chiffres boxofficemojo

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