‘Rising Star’: l’interactivité vouée à l’échec? L’exemple de la TV sud-coréenne

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Rising Star, c’est déjà fini depuis deux semaines, alors que le dernier prime aurait dû se dérouler sur M6 le 27 novembre 2014. Pourquoi un échec aussi retentissant ? Et surtout, que nous dit l’expérience Rising Star de la télé française d’aujourd’hui ? Analyse et mise en perspective à travers une comparaison avec l’expérience de la télé sud-coréenne.
Cet article a fait l’objet d’une publication sur Agoravox.fr le 29 novembre 2014.

C’est confirmé, Rising Star ne connaîtra pas de saison 2 ! Il faut dire qu’au cours de sa brève carrière, le programme de M6, qui a tiré sa révérence avec deux semaines d’avance, a perdu plus de la moitié de ses téléspectateurs, passant de 3,8 millions à ses débuts à 1,5 millions en fin de parcours.

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Adapté d’un concept israélien, Rising Star était pourtant le premier télé-crochet en France à accorder un rôle actif aux réseaux sociaux, utilisés non plus à titre de citation comme c’est le cas depuis quelques années, mais en tant que système de vote à part entière, à la place du SMS surtaxé qui rackette les téléspectateurs depuis des années. Pour renforcer son positionnement « social », l’émission de M6 misait également sur un partenariat avec Facebook et Instagram.

Or face à l’échec cuisant de l’émission, la chaîne élude les reproches émis contre le concept de l’émission et incrimine précisément la dimension interactive : « Rising Star est arrivé trop tôt », affirme Bibiane Godfroid, directrice des programmes chez M6, sans préciser si elle parle spécifiquement du mur digital ou également du dispositif de votes.

Est-ce Rising Star qui est en avance ou la télé française qui est en retard ? Si l’on peut discuter de la pertinence du mur digital, le dispositif de votes en ligne, lui, aurait dû arriver beaucoup plus tôt et constitue même un enjeu crucial à long terme. En Corée du Sud, l’expérience est menée avec davantage de professionnalisme et offre même de nouvelles perspectives de marché.

Derrière le mur, un concept réchauffé

L’échec de Rising Star s’expliquerait donc, selon M6, par un public dépassé par l’élan novateur de la chaîne. Et puis quoi encore ? Il me semble que les réseaux sociaux sont ancrés dans les mœurs en France, et pas seulement chez les 15-24 ans. Le problème se situe ailleurs. Mme Godfroid oublie une chose : l’interactivité est un outil et le mur digital une mise en scène, mais ces éléments ne constituent pas un concept d’émission. Or derrière l’emballage interactif de Rising Star, il y avait un concept usé.

Que nous propose la télévision française depuis dix ans ? Des télé-crochets. Star Academy, La Nouvelle Star, X-Factor, The Voice et sa version Kids… Sans compter les déclinaisons dans d’autres disciplines, entre les émissions de cuisine (MasterChef, Top Chef, etc.) mais aussi La France a un Incroyable Talent, Splash ou Danse avec les Stars.

Tous ces programmes obéissent au même format : une compétition dont la mise en image repose sur l’alternance entre performances et reportages sur les candidats, ponctués d’interviews niaises dans lesquels ces derniers se racontent, confient leur stress, passent de la pommade à leurs partenaires, etc. Ajoutez deux notes de piano pour l’émotion, quelques bêtisiers mégalos avec le jury, emballez le tout avec une voix-off un peu neuneu jetant quelques blagues, et vous obtiendrez la formule que les chaînes françaises recyclent à n’en plus finir. La télé française est saturée de ce type d’émissions.

http://youtu.be/vt9HpAyh0z0

Annoncé en grandes pompes, Rising Star était censé apporter du neuf. C’est du moins ce que déclarait Thomas Valentin, vice-président du directoire du groupe M6, dans son interview du 13 octobre par Le Figaro, en décrivant Rising Star comme un programme « totalement nouveau, totalement connecté et qui renouvelle le genre ». A-t-on vu la même émission ? J’ai vu la même construction, les mêmes interviews mégalos, les mêmes ressorts dramatiques que dans les autres télé-crochets, avec juste un peu plus de larmes et ce gadget de mise en scène, le mur digital qui se lève quand la jauge dépasse les 70 %.

Le mur digital, un choc culturel ?

La vraie nouveauté, c’était donc cette dimension interactive, à commencer par le vote via l’application 6play, déjà leader sur le marché des télés de rattrapage. Pas de quoi se gargariser du changement : il est déjà surréaliste, pour un pays développé comme la France, que ce virage « social » ne soit pas survenu plus tôt. Il faut dire que le passage vers ce dispositif nécessite un changement de modèle économique impliquant des coûts. C’est pourquoi on s’étonne que les choses n’aient pas été mieux pensées.

Plutôt que de proposer dans un premier temps aux téléspectateurs plusieurs options pour voter, M6 a tout bonnement et simplement aboli le SMS, faisant passer directement les téléspectateurs du vote anonyme au stade où ils sont carrément exposés à l’écran ! En outre, au-delà du budget (colossal) qu’il représente, le mur digital où s’affichent les avatars soulève tout de même des questions de droit à l’image et d’utilisation des données personnelles, le groupe M6 se réservant le droit de réutiliser ces éléments par la suite. Pour couronner le tout, le vote via l’outil 6play n’était visiblement pas au point, du moins si l’on en croit les internautes qui se sont plaints de bugs dès la première émission.

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Il est donc facile de parler a posteriori de dispositif « en avance sur son temps », mais il eut été plus sage de considérer au préalable l’environnement culturel dans lequel nous évoluons. Et d’être à la pointe techniquement.

Le cas « K-Pop Star » et le vote sur KakaoTalk

En Corée du Sud, les chaînes ont saisi l’enjeu crucial que représentaient l’interactivité offerte par les réseaux sociaux mais elles l’emploient graduellement et de manière moins tape-à-l’œil.

Lancée en 2010, l’émission K-Pop Star (SBS) est un télé-crochet qui a pour particularité d’associer directement à la recherche de talents trois des plus gros labels coréens. Les membres du jury sont les dirigeants de trois agences réputées : YG Entertainment et JYP Entertainment représentent la mouvance grand public et Antenna Music l’alternative à ce système. La saison 4 de K-Pop Star vient tout juste de débuter le 23 novembre 2014.

Pour soutenir leur candidat favori, les téléspectateurs bénéficient de plusieurs options : le SMS n’a pas été abandonné mais il est possible de voter gratuitement via KakaoTalk.

Énorme réseau social made in Korea et fondé en 2010, KakaoTalk est une application de messagerie instantanée et d’appels gratuits offrant également l’accès à des jeux en ligne. Pour l’anecdote, KakaoTalk a explosé en partie grâce au jeu ultra addictif « Anipang », casse-tête au rythme ultra-rapide dont le but est d’aligner d’adorables petites créatures. A l’heure actuelle, on estime à 93 % la part de la population coréenne connectée qui serait abonnée à KakaoTalk. Le réseau social est disponible dans quinze langues et compte au total plus de 150 millions d’utilisateurs à travers le monde.

L’autre particularité de K-Pop Star est que ses auditions préliminaires se déroulent dans le monde entier, passant notamment par Hong Kong, Taïwan, l’Australie, les États-Unis et même la France. Les chanceux se voient offrir un billet aller-retour pour la Corée. Chaque audition parisienne attire des candidats venus de l’hexagone mais aussi d’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie ou encore de Suède. Les gagnants briguent une opportunité en or : signer avec un label coréen et enregistrer ainsi un album qui attirera l’attention d’un public international.

Ce fut le cas de l’étonnant duo Akdong Musicians, un frère et une sœur de 18 et 15 ans, Coréens d’origine mongole et gagnants de la saison 2. Dès sa sortie sous la bannière YG Entertainment (le label de PSY), leur premier album Play s’est classé 2nd aux Billboards américains dans la catégorie albums du monde.

Le cas « Inkigayo » : les stars confrontées aux votes

Si un programme tel que K-Pop Star s’inspire d’émissions occidentales, les programmes musicaux sud-coréens constituent déjà un monde très dynamique, qui attire des spectateurs étrangers grâce au star system puissant et ultra connecté de la K-Pop : rien que le chanteur G-Dragon est suivi par 3,6 millions d’abonnés sur Twitter et autant sur Instagram. L’une des forces du soft power coréen réside dans sa capacité à développer des synergies entre les différents secteurs culturels – ici, la télévision et l’industrie du disque – le tout en symbiose avec les nouvelles technologies.

La télé coréenne est notamment prolifique en émissions de charts musicaux telles que M! Countdown (Mnet), Show! Music Score (MBC), Music Bank (KBS) et Inkigayo (SBS), des programmes où les artistes viennent chanter leurs titres du moment. Pour effectuer leur classement hebdomadaire, ces programmes prennent en compte plusieurs paramètres, dont la popularité sur les réseaux sociaux et les votes des téléspectateurs.

C’est le cas de l’émission Inkigayo :
– 60% des points viennent des ventes digitales du titre,
– 35% du classement aux Gaeon charts (équivalents coréens des Billboards) dans la catégorie « social », à savoir la popularité sur YouTube, Twitter et le réseau chinois Weibo,
– 15% des votes sur mobile et sur Internet : 5% sont des pré-votes déterminés avant l’émission et 10% sont les votes des téléspectateurs pendant le live via l’application M&TV Talk.

Chaque semaine consacre un gagnant, comme dans la vidéo ci-dessous où le groupe féminin 2NE1 découvre son score en direct (ce qui fait pleurer Park Bom à chaudes larmes). La position du gagnant sera remise en jeu la semaine suivante, où il chantera éventuellement un autre titre.

L’émission M! Countdown (Mnet) intègre aussi le score d’audience au moment de la performance de l’artiste. Quant au programme Music Bank (KBS), il s’est offert il y a deux ans une tournée mondiale dont le concert parisien s’est déroulé à Bercy le 8 février 2012.

Toutes ces émissions sont suivies et commentées par des aficionados du monde entier. Des aficionados qui n’hésitent pas à utiliser les outils 2.0 mis à leur disposition pour voter, quand ils ne vont pas jusqu’à se rendre à Séoul pour assister à des tournages d’émissions afin de soutenir leurs stars préférées – certains Français ont déjà tenté l’expérience, si l’on en croit le site web du Centre d’Informations Touristiques Coréen qui donne les renseignements nécessaires.

Le vrai défi : la mondialisation

Déjà dans le peloton de tête en termes d’exportations de séries télévisées, la Corée du Sud fait son entrée dans la mondialisation avec ses variety shows, qui n’ont jamais rechigné à intégrer les nouveaux usages. Il le faut bien dans un pays ultra connecté où le self-broadcasting a explosé ces dernières années, bouleversant le paysage médiatique, et où la télé se consomme sur mobile ou tablette en direct, et pas seulement en rattrapage.

Dans son émission The Greatest Shows on Earth (saison 1, épisode 4, dédié à la Corée du Sud), la journaliste britannique Daisy Donovan parlait de 5 millions de chaînes et affirmait : « J’ai vu le futur de la télé ».

Et en France, où en est-on ? Pour l’instant, nos chaînes envisagent leur cible comme un public français qui regarde des programmes français à la télévision française. Mais quand les téléspectateurs auront pris l’habitude de consommer de la télé autrement, voire ailleurs, comment encaisseront-elles le choc ?

C’est pourquoi, on tremble un peu quand une chaîne du calibre de M6 manque son entrée dans l’univers 2.0. Et quand on lit l’analyse de cet échec par une partie de la presse, qui n’hésite pas à questionner l’utilité de l’interactivité. Le mur digital était peut-être à côté de la plaque dans le contexte actuel français. Mais l’interactivité, elle, n’est pas une option, c’est une nécessité vitale.

L’enjeu est de taille : la télé française est tout simplement en train de rater sa mondialisation et risque de le payer très cher dans les années à venir.

Elodie Leroy

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