Chef-d’œuvre : ‘La Cité Interdite’, de Zhang Yimou

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Cité douze fois aux Hong Kong Awards 2007 et nominé aux Oscars américains catégorie Meilleurs Costumes, La Cité Interdite est bien plus que la nouvelle grosse production épique signée Zhang Yimou, soit l’un des réalisateurs chinois les plus en vue du moment. Plus accessible que Hero, plus soigné que Le Secret des Poignards Volants, La Cité Interdite est une œuvre complexe habitée par des personnages flamboyants dont les passions s’expriment aussi bien à travers l’action, impressionnante, que les séquences intimistes, puissantes et magistralement interprétées. Zhang Yimou au sommet de son art.

Au Xe siècle, la Dynastie des Tang postérieurs domine encore la Chine. Au palais, la famille impériale se prépare au retour de l’Empereur (Chow Yun-Fat) après une longue absence. La Cité Interdite débute dans l’intimité de l’Impératrice Phoenix (Gong Li), un cérémonial quotidien aussi immuable que contraignant. Tyrannique avec ses serviteurs mais soumise elle aussi aux lois rigides du palais, l’Impératrice complote en secret contre l’Empereur, son époux qu’elle hait, en vue de le renverser. A travers les luttes de pouvoir et la résurgence des secrets familiaux les plus enfouis, La Cité Interdite raconte la fin d’un régime despotique gangrené par la corruption.

Plutôt que de se lancer dans un énième wu xia pian de luxe, Zhang Yimou explore une fois de plus le genre à sa manière en faisant de cette fresque à caractère historique une œuvre intimiste. En effet, si La Cité Interdite tient, comme on le verra, largement ses promesses en matière de séquences martiales, ces dernières ne constituent pas l’essentiel du film. Zhang Yimou opte pour un récit résolument centré sur le développement de ses personnages et s’appuie sur un scénario fouillé qui explore avec finesse les liens cruels qui unissent les différents protagonistes, une famille dysfonctionnelle minée par des passions et des rancunes inaltérables. Œuvre crépusculaire portée par des comédiens en état de grâce, La Cité Interdite possède une intensité dramatique remarquable et entremêle avec une habileté et une fluidité bluffantes les différentes sous-intrigues – relations des époux entre eux et avec leurs fils, passions amoureuses, complots – qui viennent progressivement se confondre en une seule pour se conclure dans un final grandiose.

Au vu de la bande-annonce, on craignait de ne pouvoir supporter plus d’un quart d’heure les costumes clinquants de la famille impériale et les décors outranciers du palais. Contre toute attente, Zhang Yimou exploite à merveille cette esthétique tape-à-l’œil pour créer une atmosphère véritablement oppressante. Dans ce huis clos dont l’action se déroule presque exclusivement entre les murs du palais, le festival de couleurs et de textures confère à l’environnement qui entoure les personnages un caractère entêtant, presque chaotique, comme s’il menaçait constamment de les faire basculer dans la folie, d’autant plus que cet étalage de luxe offre un contraste saisissant avec la noirceur des relations humaines qui se dévoilent. On en vient rapidement à développer le désir pervers de voir les belles fleurs jaune vif qui bordent le palais se souiller par du sang. Le compositeur Shigeru Umebayashi (In the Mood for Love) vient joliment soutenir le trouble engendré au moyen d’une composition tour à tour majestueuse et lancinante, toujours en mineur.

Au contraire de son confrère Feng Xiaogang dans Le Banquet, production concurrente de La Cité Interdite puisque réalisée à la même période, Zhang Yimou ne se contente pas de filmer passivement le travail de son directeur artistique, un travail il est vrai d’une somptuosité et d’une minutie stupéfiantes, mais prend le temps de s’intéresser à ses comédiens qu’il sublime sans jamais les figer, employant toujours les gros plans à bon escient. Puisque Le Banquet et La Cité Interdite se positionnent clairement sur le même créneau – intrigues de palais ponctuées de scènes d’action –, la comparaison est de mise et il paraît évident que le film de Zhang Yimou se hisse largement un cran au-dessus, qu’il s’agisse de la classe de la mise en scène ou de la qualité d’écriture des personnages. Contrairement au film de Feng Xiaogang, La Cité Interdite ne néglige aucun des protagonistes principaux et offre même un vrai choc de personnalités d’acteurs.

La Cité Interdite marque les retrouvailles entre Zhang Yimou avec celle qui fut des années durant son actrice fétiche, sa muse. Depuis que le metteur en scène l’a révélée dans Le Sorgho Rouge puis Epouses et Concubines, Gong Li a fait bien du chemin. Parmi les acteurs chinois à avoir tenté l’aventure hollywoodienne, elle est celle qui a le plus indéniablement su tirer son épingle du jeu, marquant les esprits quelle que soit la qualité des productions dans lesquelles elle apparaît. Flamboyante dans Mémoires d’une Geisha, sulfureuse dans Miami Vice, la comédienne chinoise la plus célèbre au monde revient plus impériale que jamais sous les traits de la charismatique Impératrice Phoenix. Loin d’être une réédite de son rôle dans le sublime L’Empereur et l’Assassin de Chen Kaige, le personnage qu’elle incarne fascine, émeut, et cela même si certaines de ses actions peuvent être jugées odieuses.

On avait peine à imaginer Chow Yun-Fat dans un rôle aussi dur, aussi manipulateur que celui de l’Empereur, la cote de sympathie de l’acteur n’ayant guère faibli depuis sa longue collaboration avec John Woo (une collaboration qui se poursuit d’ailleurs actuellement). Zhang Yimou lui offre l’opportunité de prouver l’étendue de son registre avec ce contre-emploi lui aussi plus complexe qu’il n’y paraît et dans lequel il révèle des facettes insoupçonnées de son jeu, notamment lors du climax. Face à Gong Li et Chow Yun-Fat, l’artiste aux multiples talents Jay Chou (Initial D) se révèle impeccable dans le rôle du Prince Jai – quelle dignité dans son regard ! – tandis que le très doué Liu Ye (Lan Yu, Wu Ji) fait comme à son habitude preuve d’une intensité de jeu remarquable.

Si l’action se fait quelque peu désirer dans La Cité Interdite, un film qui s’intéresse avant tout aux recoins les moins reluisants de l’âme humaine, elle se révèle fort heureusement à la hauteur des attentes en termes de virtuosité. Pour la direction des combats, Zhang Yimou fait appel au seul vrai spécialiste actuel des chorégraphies aériennes et virevoltantes, à savoir Tony Ching Siu-Tung. Révélé par Tsui Hark grâce à Histoires de Fantômes Chinois, Tony Ching Siu-Tung s’est imposé dans les années 90 comme l’une des figures majeures du cinéma d’arts martiaux made in Hong Kong (Swordsman 2, Dr Wai…) et a largement contribué au succès de Hero, premier film d’action de Zhang Yimou. Le directeur d’action semblait certes quelque peu se citer lui-même dans Le Secret des Poignards Volants, peut-être le film le plus brouillon de Zhang Yimou, mais il fait des miracles dans La Cité Interdite.

Toujours plus violentes – on progresse pas à pas de l’affrontement amical au véritable bain de sang – les séquences martiales ne se contentent pas de faire preuve d’une réelle inventivité, comme en témoigne l’impressionnant assaut des assassins de l’Empereur dans les montagnes (l’une des meilleures scènes du film), mais contribuent à traduire l’explosion des passions et des rancunes qui minent les différents protagonistes, y compris ceux qui n’interviennent pas dans les combats. Zhang Yimou ne rechigne pas à incorporer une dose certaine de fantaisie mais se démarque des Tigre et Dragon et consort en rendant explicables les envolées des combattants à travers l’utilisation de cordes visibles – Tsui Hark utilisait le même procédé dans The Blade.

La scène d’anthologie de la bataille risque fort de faire parler d’elle et d’entrer dans l’Histoire du cinéma chinois au même titre que les batailles du Seigneur des Anneaux révolutionnaient il y a quelques années le cinéma hollywoodien. Pour cette séquence à grand spectacle, Peter Jackson a très certainement été une source d’inspiration non négligeable pour Zhang Yimou, mais le cinéaste chinois se garde bien de plagier les mouvements de caméra de son confrère néo-zélandais et impose son style personnel, jouant sur les couleurs et les mouvements d’ensemble de manière assez inédite et avec une lisibilité exceptionnelle.

Finalement, La Cité Interdite représente la parfaite fusion entre le genre du film d’action et celui du drame psychologique s’appuyant sur une atmosphère puissante et des personnages superbement écrits. Monument d’intensité dramatique et de virtuosité formelle, La Cité Interdite éblouit, remue, bouleverse. Le choc cinématographique de ce début d’année.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 11 mars 2007

> Retrouvez ici le palmarès complet des Hong Kong Film Awards 2007

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