Critique : ’20th Century Boys’, de Yukihiko Tsutsumi

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Dès le début de sa publication en 1999, il est apparu logique que 20th Century Boys sauterait la case animation pour se voir transposé directement en live, sur un écran de cinéma qui plus est. Au vu de la longueur et de la complexité de l’intrigue, de sa portée à la fois contemporaine et mythologique, le parti-pris était certes évident mais relevait du challenge impossible. Aujourd’hui, le réalisateur Yukihiko Tsutsumi relève le défi et nous propose le premier chapitre de la grande trilogie 20th Century Boys. Mission accomplie ?

En l’espace de deux mangas seulement, Monster et 20th Century Boys, Naoki Urasawa a accédé au rang d’auteur culte au Japon comme dans le reste du monde. Couronné de récompenses dans son pays depuis ses débuts en 1982, parmi lesquels le Grand Prix Tezuka pour Monster en 1999, il est le seul auteur japonais avec Jiro Taniguchi à avoir obtenu la reconnaissance du prestigieux Festival d’Angoulême. Succès critiques et publics, ses mangas ont logiquement fait l’objet d’adaptations animées : les séries Master Keaton et Monster étaient réalisées avec talent par Masayuki Kojima au sein du studio Madhouse en 1998 et 2004 respectivement.

On connaît en revanche peu Yukihiko Tsutsumi en France, alors qu’il est actuellement l’un des cinéastes japonais les plus prolifiques, oeuvrant sur à peu près tous les supports avec la même aisance : clips vidéos, publicités, dramas télévisés et long métrages de cinéma, le monsieur tourne avec une frénésie qui n’a rien à envier à celle d’un Takashi Miike. Son style extrêmement énergique, son sens inné du timing – dans la comédie en particulier – ses audaces visuelles et narratives le distinguent de nombres de ses confrères sur les formats télévisés (Ikebukuro West Gate Park, Stand up! en sont les exemples les plus parlants) comme cinéma (College of our lives, Happily Ever After).

Premier constat à la vue de 20th Century Boys, qui pourra en décevoir certains : M. Tsutsumi s’est volontairement assagi, délaissant ses pulsions délirantes habituelles pour s’effacer humblement devant son sujet. La raison en est sans doute l’ampleur sans précédent du projet : un budget alloué de 60 millions de dollars pour les trois films, une pichenette pour un projet américain mais du jamais vu au Japon. Le résultat de ce self-control déroutant de la part du réalisateur donne l’impression de naviguer continuellement, dans les scènes dialoguées du premier tiers du moins, entre long métrage de cinéma et drama. Plus tard, cette réserve s’avèrera plus judicieuse qu’il n’y paraît, 20th Century Boys bénéficiant d’un montage très efficace et d’une écriture qui se révèle peu à peu particulièrement soignée.

Car la question que tout le monde se pose concerne le travail d’adaptation scénaristique en lui-même : comment porter à l’écran un tiers de la masse extrêmement dense des 22 volumes de la saga imaginée par Naoki Urasawa, et ce d’autant que celle-ci se caractérise par une narration complètement éclatée ? Là-dessus, les scénaristes l’ont jouée très fine et les quelques changements apportés au déroulement des événements se révèlent salvateurs. On passera sur les quelques petites omissions, inévitables dans un cadre aussi serré – le premier film recoupe tout de même cinq volumes du manga auxquels il faut ajouter certains passages issus des trois tomes suivants.

Le principal changement tient à la manière dont nous sont amenés les agissements de la mystérieuse secte d’Ami (Tomodachi en japonais), soit beaucoup plus tard que dans le manga. Pourtant, du point de vue du novice comme du fan, le parti-pris se tient plutôt bien, et s’explique par la nécessité de faire exister les personnages dans leur cadre quotidien tout d’abord, avant de les enfermer peu à peu dans un cauchemar aux ramifications insoupçonnées. Car il faut bien présenter ces personnages, ce qui n’est pas une mince affaire au vu de leur nombre.

Intelligemment, la narration alterne comme dans le manga entre flash-backs sur les moments clés de leur enfance – l’élaboration de la « base secrète » – et leur morne quotidien au crépuscule du XXème siècle. Les flash-backs sont identifiés par des tons sépia du plus bel effet, et portés par une fraîcheur qui assoit immédiatement l’importance de cette période de leur vie sur leurs choix futurs. Des transitions remarquablement fluides qui permettent d’emblée de se rassurer puis de se réjouir sur l’incroyable fidélité du casting au matériau d’origine. Des enfants aux adultes, tous ou presque ressemblent comme deux gouttes d’eau aux personnages dessinés par Urasawa. Comment ne pas être bluffé à la vue des deux jumeaux Manbo et Yanbo, copies conformes de leurs alter egos de papier ? Et ils sont loin d’être les seuls.

L’une des apparitions les plus saisissantes est sans conteste celle d’Otcho, absolument identique à son modèle, et campé avec une grande sobriété par l’excellent Etsushi Toyokawa (Inochi de Tetsuo Shinohara, It’s Only Talk de Ryuichi Hiroki).

En règle générale, le casting de 20th Century Boys est un vrai régal pour qui connaît et aime le cinéma japonais contemporain, tant pullulent les têtes d’affiche connues, flanquées bien entendu des accoutrements propres à ces personnages familiers des lecteurs : Takako Tokiwa en Yukiji, Teruyuki Kagawa en Yoshitsune, Renji Ishibashi en Manjûme, Arata en Masao Tamura, Fumiyo Kohinata en Yamane, Kuranosuke Sasaki en Fukube…

De manière surprenante toutefois, le seul à se démarquer en matière de fidélité rigoureuse au manga est le comédien Toshiaki Karasawa qui incarne Kenji, le personnage principal. Non seulement il diffère physiquement de son modèle – il donne l’impression d’être plus lisse – mais son interprétation surprend elle aussi au premier abord : moins animé par la rage que le « vrai » Kenji, plus effacé, plus doux, il participe en réalité à conférer à 20th Century Boys une orientation peut-être plus tournée vers la nostalgie que ne l’était le manga. Nostalgie de l’enfance bien sûr, mais surtout d’une époque où tout était encore possible (sauver la Terre, par exemple ?), opposée à l’âge adulte fait de contraintes et de désillusions.

L’abandon du rêve, de l’enfant qui est en soi et par conséquent du « vrai moi » s’impose comme l’une des thématiques principales de cette adaptation cinématographique. Et en ce sens, Yukuhiko Tsutsumi utilise avec beaucoup de pertinence la musique, le rock plus précisément, comme moyen de connexion entre les différentes époques de la vie de Kenji, entre ce qu’il était et ce qu’il est devenu. Il le fait d’ailleurs avec une générosité qui n’est pas sans rappeler sa façon de dépeindre la jeunesse dans IWGP ou Stand up!, dans lesquels il ponctuait ses scènes d’accords de guitare électrique impertinents.

Cette thématique intimiste et universelle est contrebalancée par la montée en puissance de la secte d’Ami, dont les monstruosités sont commises au nom de cet emblème qui symbolise justement à lui seul la quête identitaire de Kenji. Ces deux axes sont habilement mis en relation dans l’adaptation qui, tout en compactant l’œuvre de Urasawa, ne la trahit jamais un seul instant.

Lorsque le film bascule véritablement dans le drame, la transition se fait ainsi sans heurt, et tandis que Toshiaki Karasawa se montre plus intense et plus sombre, la réalisation de Tsutsumi gagne elle aussi en souffle, ménageant un superbe effet de crescendo jusqu’à la confrontation finale, époustouflante. A ce titre, on soulignera la qualité des effets spéciaux, irréprochables tout du long, et tout particulièrement dans cette scène apocalyptique grandiose, l’une des plus belles réussites à ce jour dans le genre du pur « manga live ».

Autrement dit, si la mise en place des enjeux peut sembler un peu laborieuse, l’attente en vaut vraiment la peine. Mieux, à la fin de ce premier volet de 20th Century Boys, on n’a qu’une envie, celle de voir la suite. Rien que pour cela, Yukihiko Tsutsumi et son équipe ont gagné leur pari.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 12 janvier 2009

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