Critique : ‘A.V.’, de Pang Ho Cheung

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Avec A.V., le réalisateur Pang Ho-Cheung parvient enfin à utiliser la comédie pour faire passer efficacement et naturellement son propos. Il signe rien moins que l’une des comédies les plus fraîches, drôles et inventives de ces dernières années à Hong Kong, affirmant intelligemment un style qui lui est propre et qui sans nul doute le mènera loin.

Si Pang Ho Cheung ne parvenait pas vraiment à convaincre avec Men Suddenly in Black, tentative pourtant aussi louable qu’originale de glisser un propos sérieux à l’intérieur d’une comédie maquillée en polar noir, il transforme pleinement l’essai avec A.V.. Réalisée en 2005, cette comédie graveleuse racontant les mésaventures d’un groupe de jeunes prêts à tout pour connaître une expérience sexuelle avec une actrice de porno, distille elle aussi un message plus grave et plus mûr qu’il n’y paraît. Mais elle possède sur le film susmentionné le net avantage d’atteindre son objectif tout en parvenant, cette fois, à faire rire.

S’il est encore question de frustration dans A.V., le ton est paradoxalement moins puéril que dans Men Suddenly in Black alors même que les protagonistes appartiennent cette fois à la génération suivante. La volonté de ces derniers de mettre un terme à leur condition d’éternels puceaux n’est que le symptôme de leur désir, plus profond celui-là, de faire quelque chose de leur vie. Le discours de l’oncle de Leung Chi Ahn (Lawrence Chou) au sujet de la passivité de la jeune génération de Hongkongais est certes comique mais aussi très éloquent sur le thème de fond de A.V.. Il est d’ailleurs relayé tout au long du film par les pensées ou les propos de Leung lui-même, personnage moins blasé qu’il n’en a l’air en dépit de son éternelle moue boudeuse.

Bien rythmé, filmé de manière dynamique et visuellement travaillé (à l’instar des autres films de Pang Ho Cheung), A.V. joue avec bonheur sur les tableaux comique et dramatique sans jamais se perdre en route. Simple mais efficace, la caractérisation des personnages principaux se fait patiemment, par le biais de petites saynètes rigolotes, très dialoguées pour la plupart, qui les rendent immédiatement attachants. Si le réalisateur entend bel et bien lever le tabou du sexe qui entrave le cinéma de Hong Kong, il le fait avec intelligence, sans aucune vulgarité – le capital fraîcheur de ses jeunes comédiens Lawrence Chou, Wong You Nam, Derek Tsang, Jeffery Chow et Tsui Tin Yau, est pour beaucoup dans cette réussite.

L’élaboration du système D mis au point par les quatre amis pour faire avaler à l’actrice japonaise Manami Amamiya (qui interprète son propre rôle) et à son agent Teruoka qu’ils sont les patrons d’une grosse boîte de production de films X donne lieu à des situations irrésistibles de drôlerie. Sans compter celles générées par le tournage lui-même, effectué à l’arrache dans des conditions souvent impayables.

A travers le personnage du jeune réalisateur Kar Lok (Tsui Tin Yau) qui entend réaliser un porno inspiré de l’œuvre de Tarkovski (!), Pang Ho Cheung se moque au passage affectueusement des prétentions auteurisantes de certains cinéastes. Le pompon est atteint lorsque celui-ci décide d’insérer dans son film une scène d’action dite de « représentation allégorique du sperme » qu’il déclare destinée à lui ouvrir les portes d’Hollywood. Une scène qui se trouve être justement chorégraphiée par… Chin Kar Lok en personne, dont la capacité d’auto-dérision force le respect.

Mais ce n’est pas là la seule pique que s’amuser à lancer Pang dans A.V. : tout le monde en prend pour son grade à l’intérieur d’une accumulation de gags délirants qui, savamment agencés les uns par rapport aux autres, ne souffrent d’aucune lourdeur.

Les convictions bien arrêtées de nos héros sur la vie, l’amour et bien sûr le sexe se voient ébranlées par la seule présence de cette étrangère qu’ils ont tant convoitée : étrangère parce que japonaise, mais aussi tout simplement parce qu’elle est une femme. Sur ce point, Pang Ho Cheung évite les clichés non sans une certaine dextérité, après avoir mené ses personnages comme les spectateurs en bateau. La finesse inattendue qui se dissimule derrière la grossièreté apparente n’est pas la moindre des qualités de A.V., qui s’achève contre toute attente sur une note d’émotion discrète.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 2 octobre 2007

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