Critique : ‘After This, Our Exile’, de Patrick Tam

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La cérémonie des Hong Kong Film Awards 2007 a rendu massivement hommage au sublime film de Patrick Tam, After This, Our Exile, qui a raflé rien moins que cinq récompenses dont celles du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario. Âgé de dix ans seulement, le jeune Gouw Ian Iskandar a supplanté des comédiens tels que Simon Yam et Liu Ye pour le prix du second rôle masculin, obtenant du même coup celui de la meilleure révélation.
Retour sur un film bouleversant.

Réalisé par Patrick Tam qui revient après des années d’absence derrière la caméra, After This, Our Exile constituait déjà l’une des meilleures surprises du Festival du Film Asiatique de Deauville 2007, où il était projeté en section Panorama. Si le titre international suggère avec poésie les états d’âme des deux personnages principaux, le titre original s’avère peut-être encore plus parlant, Fu Zi signifiant exactement Père et Fils. After This, Our Exile s’attarde en effet sur la douloureuse relation entre un père et un fils socialement exclus, affectivement en perdition.

D’un côté, il y a Chow Cheung-sheng (Aaron Kwok), le père, un loser marginal et violent qui se retrouve acculé à payer ses dettes de jeu, menaçant d’entraîner avec lui toute sa famille au fond du trou. De l’autre côté, il y a Lok Yun (Gouw Ian Iskandar), le fils, un petit garçon d’une dizaine d’années, en souffrance devant l’irresponsabilité et l’égoïsme de son père mais aussi devant la démission de sa mère (Charlie Young). Dès lors que cette dernière les abandonne tous les deux, l’homme et le petit garçon se retrouvent seuls face à la nécessité de survie. Chow tente de prendre ses responsabilités de père mais se révèle incapable de garder ne serait-ce qu’un travail, entraînant progressivement Lok Yun dans sa chute. Leur marginalisation devient le moteur d’une relation perverse fondée sur le pouvoir psychologique que le père tout puissant exerce sur son enfant.

Devant les séquences de déchirure familiale qui traversent brutalement les premières minutes du film, on comprend immédiatement que l’on se trouve devant une œuvre de haute volée en termes de mise en scène mais aussi de jeu d’acteur. C’est bien simple : il est rare de voir un niveau de jeu aussi exigeant dans un film hongkongais. Au cours des dernières années, le cinéma de l’ex-colonie britannique, connu (et apprécié) pour le caractère fantasmé de ses personnages, a décidément évolué vers plus de réalisme, plus de maturité. Capturant avec force la détresse des différents membres de la famille sans aucun simplisme ni aucune complaisance, Patrick Tam impose à ses comédiens des échanges émotionnellement éprouvants qu’il filme le plus souvent en plan séquence, la caméra à l’épaule. L’implication est totale, ce qui s’avère d’autant plus déstabilisant qu’aucun des protagonistes ne se révèle irréprochable.

Dès ses premières scènes d’apparition, Aaron Kwok créé la surprise en quittant ses rôles habituels de héros blasés vaguement mélancoliques (façon Divergence) pour composer un personnage brutal, complexe et criant de vérité. Il s’impose notamment au travers d’échanges plus vrais que nature avec Charlie Young (New Police Story), elle aussi impressionnante dans ces scènes de ménage mouvementées. Mais c’est surtout dans les nombreuses séquences qu’il partage avec son jeune partenaire Gouw Ian Iskandar qu’il stupéfie le plus. On était loin d’imaginer voir un jour la star monolithique de Stormriders aborder un rôle aussi difficile avec une telle finesse.

After This Our Exile repose sur l’évolution d’une relation malade entre un père et son fils, une relation d’amour/haine violente et émouvante qui n’est pas dénuée d’un certain sadomasochisme. Passant constamment du chaud au froid au gré des changements de comportement de son père, Lok Yun garde constamment l’espoir que celui-ci va changer pour devenir le père aimant dont il a besoin pour se construire. L’enfant se sent tour à tour accepté et rejeté, récompensé et utilisé, aimé et trahi. Le point de vue adopté par le réalisateur est clairement celui de Lok Yun, ce qui annihile d’emblée toute tentation de porter des jugements sur celui qui reste son seul point de repère.

A l’instar de son fils, on aime et déteste Chow. Si la psychologie des personnages s’avère particulièrement crédible et nuancée, Patrick Tam a l’intelligence de ne pas chercher à tout expliquer. Pourquoi Chow est-il devenu un tel loser ? A quoi ressemblait son propre père ? Nous n’en saurons guère plus que ce qui est montré au travers de son comportement, à l’égard du petit garçon mais aussi des femmes qui croisent son chemin. De son côté, la figure maternelle est loin d’être sacralisée. C’est même tout le contraire puisque la mère choisit lâchement la fuite – à ce titre, jamais l’image d’une femme allaitant son enfant n’aura semblé aussi cruelle que lorsque la jeune femme nourrit son nouvel enfant dans After This, Our Exile

C’est à juste titre que le scénario remarquable, la mise en scène époustouflante et l’immense qualité d’interprétation du film de Patrick Tam viennent d’être célébrés par les Hong Kong Film Awards 2007. Gouw Ian Iskandar est sidérant, Aaron nous a tous bluffé. Plus qu’un simple drame, After This, Our Exile est de ces films extrêmes et déchirants qui laissent une véritable blessure. Mais étrangement, même si c’est la noirceur qui l’emporte, cela fait du bien de se sentir remué à ce point par une œuvre traitant d’un thème aussi universel que la relation entre un parent et son enfant.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama le 21 avril 2007

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