Critique : ‘Alive’, de Ryuhei Kitamura

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Mystérieux, oppressant, machiavélique et discrètement teinté d’humour noir, Alive de Ryuhei Kitamura réussit l’exploit de rester remarquablement fidèle au manga dont il s’inspire tout en portant la marque inimitable de son réalisateur féru d’expérimentations de toutes sortes. Au final, l’expérience est insolite et captivante, en plus de réserver de jolis moments d’émotion dont la sobriété ne laisse pas de surprendre de la part de l’auteur du survolté Versus.

Le jour de son exécution, un condamné à mort se voit proposer un marché par le directeur de la prison. Le choix est simple et tient en deux mots : vivre ou mourir. Quant à savoir à quoi peut le mener la première option, la plus séduisante évidemment, Yashiro Tenshû ne le saura pas avant de se retrouver enfermé dans une pièce étrange avec un autre condamné à mort, Gondoh. Une voix les informe que ni l’un ni l’autre ne pourra quitter ce lieu et que personne d’autre qu’eux ne pourra non plus y pénétrer. Il apparaît bientôt que l’organisation qui les retient captifs est à la solde du gouvernement et a entrepris de se servir d’eux comme cobayes dans une expérience visant à exterminer un terrible virus extraterrestre…

alive_02Avant Aragami, Ryuhei Kitamura affichait déjà un goût prononcé pour le huis-clos psychologique en adaptant le superbe manga de l’un des auteurs/dessinateurs japonais les plus talentueux de ces dernières années, Tsutomu Takahashi (Blue Heaven, Sky High). Évoluant la plupart du temps dans des univers pour le moins désenchantés, les anti-héros de Tsutomu Takahashi sont généralement déchirés entre une humanité bien réelle et une part bestiale plus ou moins dévorante qui les pousse à franchir le seuil de non-retour.

Plus sensible et attachant que le tueur chinois de Blue Heaven, le protagoniste principal d’Alive, Yashiro Tenshû, n’en possède pas moins le même regard intense, presque tétanisant, le genre de regard qui semble annoncer le basculement imminent de son propriétaire dans la folie meurtrière.

On a peine à imaginer le fantaisiste réalisateur d’Azumi aux commandes de l’adaptation d’une œuvre aussi profondément sérieuse, à portée philosophique par-dessus le marché, et pourtant… Contre toute attente, c’est précisément dans ce qu’il a de plus grave, de plus sombre, que le film Alive convainc au-delà des espérances.

alive_03Le Yashiro Tenshû (Hideo Sakaki) de Ryuhei Kitamura peut paraître de prime abord plus impassible que son homologue de papier, il ne tremble pas de peur alors qu’il est sur le point de se faire exécuter, il n’avoue pas, les larmes aux yeux, que « l’idée de disparaître [le]terrifie » ; mais tout cela n’est qu’apparence. Condamné à mort pour avoir sauvagement assassiné les six violeurs de sa petite amie, accusé de surcroît de la mort de cette dernière, Tenshû vient d’être placé dans une cellule de luxe en compagnie d’un dénommé Gondoh (Tetta Sugimoto), un violeur récidiviste au comportement imprévisible.

La « deuxième chance » accordée à notre héros prend rapidement des allures de cadeau empoisonné. La première épreuve consiste en effet à supporter les provocations de l’odieux colocataire sans céder à la tentation de l’étriper. Car tout est bel et bien mis en œuvre pour permettre à la bête qui sommeille en Tenshû de se révéler. L’épreuve suivante, celle du parasite (ou « Isomère »), n’a d’autre fonction que de catalyser cette violence enfouie, grâce aux savantes tortures psychologiques orchestrées par son hôte, auto-proclamée « Sorcière » (Ryo). Au bout du compte, toute la question est de savoir qui, de l’assassin condamné à mort ou de ses geôliers sans état d’âme, est le plus humain.

Comme le manga dont il s’inspire, Alive est divisé en chapitres reflétant les diverses phases de l’expérience menée sur les deux cobayes laissés pour morts aux yeux de la société. Kitamura prend quelques libertés en insérant ici et là quelques étapes supplémentaires, mais la trame reste conservée à peu de choses près. Durant toute la première partie du film, extrêmement réussie, il s’emploie à maintenir une forte tension à l’intérieur de l’espace clos représenté par cette salle étrange et interactive que les deux hommes peuvent demander à meubler selon leurs convenances.

L’atmosphère claustrophobique du lieu est renforcée par de longs plans-séquences encerclant les protagonistes, tandis que la photographie joue habilement sur les lumières tamisées diffusées depuis le sol ou le recoin d’un mur, révélant parcimonieusement les détails d’un décor aussi somptueux qu’alambiqué. Une discrète musique d’ambiance rythme le tout, explosant au besoin dans les moments forts, en phase avec les sentiments changeants de Tenshû.

alive_04L’apparition de la Sorcière autorise au réalisateur ses premières extravagances, à grand renfort d’effets spéciaux soutenant les visions oniriques parfois très gore illustrant le pouvoir de l’Isomère. Tout en conservant une belle fluidité, Alive fait monter la pression d’un cran, tant dans le spectacle que dans le soin accordé au développement psychologique de son personnage principal, superbement incarné par un Hideo Sakaki aussi fragile que dangereux, toujours respectueux de la création de Tsutomu Takahashi.

C’est seulement au bout d’une bonne heure qu’Alive dévoile ses premières faiblesses. Quoique ces fulgurances décalées dans le plus pur style Kitamura puissent aussi bien être envisagées comme les moments les plus fun ce film hybride. Toujours est-il que l’envoûtement patiemment créé tout au long des deux premières parties se voit brutalement briser net par l’introduction d’une scène d’action chorégraphiée et réalisée dans un esprit très « Matrix » – rappelons qu’Alive date de 2002 – dont la pertinence reste encore à démontrer. Même chose un peu plus tard, lorsque Tenshû affronte un ennemi tout droit sorti de l’imagination du réalisateur et incarné par un Tak Sakaguchi déchaîné.

Alive de Ryuhei KitamuraUne fois la stupéfaction retombée, il n’est pas à exclure que ces scènes insolites remportent finalement adhésion, même si l’on aurait davantage attendu de Tenshû qu’il laisse exploser sa barbarie plutôt que ses talents cachés d’artiste martial, dont on ne comprend guère d’où il lui viennent. Mais trêve de chipotage. Ces petites incohérences mises à part, rien ne vient rompre le charme vénéneux de ce film étonnant qui s’achève en apothéose sur un plan d’une remarquable puissance émotionnelle.

Ryuhei Kitamura a su garder l’essence de l’œuvre d’origine tout en lui insufflant sa propre vision, une vision indissociable de cette touche de folie qui fait toute la saveur de ses films. Alive est sans conteste l’une de ses œuvres les plus abouties.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 27 août 2006

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