Critique : ‘La Ballade de Narayama’, de Keisuke Kinoshita

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On connaissait déjà La Ballade de Narayama de Shohei Imamura, Palme d’Or à Cannes en 1983. Vingt-cinq ans auparavant, le cinéaste Keisuke Kinoshita se penchait lui aussi sur le récit éponyme écrit en 1956 par Shichiro Fukasawa, pour en livrer une adaptation aussi fidèle que profondément touchante.

Au Japon, dans un petit village paysan, Orin a atteint les 70 ans. Selon la coutume, c’est l’âge auquel les habitants doivent se rendre au sommet du Mont Nara pour y mourir. Orin projette de faire ce voyage au nouvel an prochain, mais elle s’inquiète de voir son fils Tatsuhei rester sans épouse. Justement, un messager lui annonce un jour qu’une femme d’un village voisin âgée de 45 ans, le même âge que Tatsuhei, vient de perdre son mari. Lorsque Tamayan, la veuve dont il est question, arrive au village, elle s’entend merveilleusement bien avec Orin. Cette dernière peut donc planifier son voyage en toute tranquillité. Mais Tatsuhei parviendra-t-il à l’accepter ?

La Ballade de Narayama ou quand l’amour filial se confronte à l’acceptation du cycle de la vie et de la mort. Comment Tatsuhei pourra-t-il laisser partir sa mère qu’il aime tant, même si celle-ci n’a d’autre désir que celui de s’éteindre en respectant les rites imposés par les dieux ? Trente et unième film de Keisuke Kinoshita, La Ballade de Narayama est l’histoire d’une séparation inévitable entre une mère et son fils, séparation qui s’inscrit dans l’ordre des choses puisque l’humain est destiné à retourner à la nature.

Afin de traduire la douleur sourde qui étreint Tatsuhei ainsi que la condition immuable dans laquelle est enfermé chaque être humain, Kinoshita privilégie les plans fixes et les lents travellings, conférant au film une impression de lourdeur et de lassitude en parfaite harmonie avec le fond musical et avec la gestuelle des comédiens. Seules les séquences de voyage adoptent une forme plus dynamique, comme pour suggérer le temps qui passe inéluctablement, rapprochant les personnages de leur mort. La violence latente de l’univers en apparence pacifique dans lequel ils vivent vient faire écho à la souffrance inexprimée de Tatsuhei, une souffrance inavouable puisque contraire aux croyances et aux intérêts de la communauté.

Car de communauté il est aussi question dans La Ballade de Narayama : la famille d’Orin habite un village paysan presque privé de contact avec l’extérieur et ne subsistant qu’au moyen de ses récoltes. Seul véritable bien digne d’être possédé, la nourriture devient un enjeu majeur reliant les êtres (les nombreuses scènes de repas ponctuant le film) ou les déchirant lorsque l’un d’entre eux outrepasse les règles de la juste répartition, prétexte pour laisser la cruauté humaine se déchaîner sans honte.

La Ballade de Narayama s’inspire d’un conte bien connu des Japonais, une inspiration que le cinéaste Keisuke Kinoshita exploite pleinement en intégrant des éléments théâtraux au système et à l’espace narratif. Ainsi, en plus d’associer presque à chaque séquence un décor unique, le réalisateur superpose les éléments réels, tels que la maison et les arbres, aux arrières plans peints sur toile. Un effet visible et assumé car mis au service d’un récit purement allégorique ne prétendant à aucun réalisme. Nul ne sait si une telle coutume – envoyer les personnes âgées mourir à la montagne – s’est déjà pratiquée. Kinoshita pousse la fusion entre le cinéma et le théâtre jusqu’à passer des scènes de jour aux scènes de nuit en éteignant les lumières pour faire ensuite tomber le décor en place tel un rideau, laissant apparaître le suivant.

Cet aspect artificiel donne au film tout son charme et se voit accentué par la présence d’un conteur accompagné d’un shamisen, un chant récitatif qui s’inspire directement du joruri, forme traditionnelle de théâtre de poupées japonais. Au lieu de se révéler redondant avec les images, le chant assure les transitions manquantes entre les scènes et apporte plus encore de profondeur aux personnages, exprimant tour à tour les aspirations funèbres d’Orin et la douleur de Tatsuhei. Le lien intime qu’ils partagent n’est plus seulement l’un des sujets de l’histoire mais en devient le véritable moteur.

Sublimée par la photographie de Hiroyuki Kusuda, qui entretient lors du voyage final une atmosphère presque surnaturelle, et portée par l’émouvante prestation de Kinuyo Tanaka (La Vie d’Oharu, femme galante) dans le rôle d’Orin, La Ballade de Narayama est une fable cruelle mais aussi une histoire d’amour poignante entre une mère et son fils. On restera longtemps bouleversé par l’image de Tatsuhei portant Orin sur son dos, cette mère qui l’a porté quand était enfant. Un classique dont la portée est incontestablement universelle.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 16 octobre 2006

 

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