Critique : ‘Bullets Over Summer’, de Wilson Yip

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Bullets over Summer de Wilson Yip fait partie de ces films inclassables chers au cinéma de Hong Kong où se mêlent des genres a priori antagonistes pour former un tout cohérent et incroyablement attachant. Débutant comme un mélange de polar sec à la Ringo Lam mâtiné de coolitude à la Johnnie To, le film glisse l’air de rien vers la comédie tendre, même si le drame n’est jamais loin. On ressent dans Bullets over Summer l’empreinte d’un véritable auteur comme le cinéma de Hong Kong n’en a que peu laissé éclore ces dernières années, et ce n’est pas la moindre des excellentes surprises que réserve cette œuvre.

Afin de mettre la main sur Dragon, un gangster notoire, deux flics en civil font une longue planque dans l’appartement d’une femme âgée. Peu à peu, les deux inspecteurs sympathisent avec la vieille dame et deviennent des familiers de l’immeuble. Jusqu’au jour où le gangster est de retour…

bullets_over_summer_03Bullets over Summer s’ouvre sur un plan montrant Francis Ng en train de courir de manière éperdue sans que l’on sache s’il poursuit ou s’il est poursuivi, tandis qu’il énumère en voix off toutes les consignes de vie assénées au quotidien dans la société moderne : « faire ceci, ne pas faire cela, etc ». Cette séquence d’ouverture résume en quelques secondes ce qu’est la vie de cet homme : une course aussi vaine qu’effrénée vers un but inaccessible.

Puis, au détour d’une difficile enquête, les deux flics vont se retrouver en planque chez une vieille femme qui vit seule avec son chat. Légèrement gâteuse, leur hôte les prend pour ses propres petits fils et décide de les traiter comme tels, n’hésitant pas à les réprimander comme des gamins. Pendant que le temps s’écoule au ralenti puisque le gangster qu’ils recherchent demeure invisible, les deux hommes s’installent confortablement dans cette nouvelle vie et finissent même par tomber amoureux chacun de leur côté : l’un avec une lycéenne indisciplinée et l’autre avec une teinturière qui se trouve être enceinte.

Bullets over Summer laisse finalement tomber les flingues pour se centrer sur cet appartement où une toute nouvelle famille est en train de se reconstruire, au cœur d’un immeuble finalement comme les autres, avec ses problèmes de crottes de chat et ses réunions de copropriétaires. Car c’est autour de la vieille dame que vont se réunir tous les protagonistes.

Qu’il s’agisse de la lycéenne qui n’a nul endroit où dormir, de la femme enceinte reniée par son père, du flic mélancolique qui n’a jamais connu ses parents, tous sont à leur manière en quête d’un foyer, pour le plus grand bonheur de la grand-mère, elle-même abandonnée dans le passé par son mari et ses enfants. Femme seule et âgée, repliée sur elle-même, terrorisée dès que l’on sonne à sa porte, elle symbolise les hors course de la société moderne qui sont laissés dans leur coin à leur triste sort car incapables de suivre le rythme. La seule réponse possible dans cette société où les liens entre les êtres humains sont disloqués consiste à recréer ces liens de manière artificielle et c’est elle qui sera l’architecte de cette reconstruction.

bullets_over_summer_05Malgré un ton volontairement drôle et a priori léger, Bullets over Summer révèle petit à petit sa nature de chronique sociale douce-amère et parvient à distiller subtilement l’émotion, sans jamais forcer le trait. Contrairement à la plupart des nouveaux polars hongkongais, le film ne cède jamais à la stylisation outrancière grâce à une mise en scène précise et sobre.

L’interprétation y est excellente et joue pour beaucoup dans le charme de ce film atypique, à commencer par l’étonnante Law Lan dans le rôle de la vieille dame. Francis Ng est une fois de plus exceptionnel et confirme s’il en était besoin qu’il est l’un des acteurs les plus essentiels du cinéma de Hong Kong de ces dernières années.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 21 avril 2005

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