Critique : ‘Citizen Dog’, de Wisit Sasanatieng

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Citizen Dog est le deuxième long métrage du réalisateur thaïlandais Wisit Sasanatieng. Adapté d’un roman de Koy Nuj, il était présenté en compétition au Festival du Film Asiatique de Deauville 2006, à l’issue duquel il remportait le prix de la critique. Une récompense amplement méritée pour un film onirique unique en son genre.

Jeune homme rêveur et optimiste, Pott quitte sa campagne natale pour tenter sa chance à Bangkok. Il parvient à se faire embaucher dans une usine de conserves de sardines mais la déception est rude lorsqu’il se retrouve contraint d’effectuer du matin au soir la même tâche. Un jour, une fraction de seconde d’inattention lui vaut un doigt sectionné. Nullement découragé, il entreprend des recherches dans toute la ville afin de retrouver ce dernier. C’est en changeant de travail, peu de temps après, qu’il fait la connaissance de Jinn, une jeune femme au moins aussi rêveuse que lui, dont il tombe instantanément amoureux…

citizen_dog_01Wisit Sasanatieng, dont le très remarqué Les Larmes du Tigre Noir (2000) avait été le premier film thaïlandais à être sélectionné au Festival de Cannes (dans la section Un Certain Regard), compte à son actif le scénario de l’un des plus gros succès locaux de tous les temps, Nang Nak de Nonzee Nimibutr. Le cinéma thaïlandais de ces dernières années regorge de ces héros venus de la campagne se frotter aux dangers de la grande ville, un Bangkok en pleine mutation et forcément inhumain. Citizen Dog ne fait pas exception mais Wisit Sasanatieng possède sa manière bien à lui de parler de la terrible solitude des individus parachutés dans la jungle urbaine et de leur peur d’y être engloutis à jamais.

Narrée en voix-off par Pen-Ek Ratanaruang (réalisateur de Last Life in the Universe et Vagues Invisibles), l’histoire ressemble à un conte pour enfants et adopte le point de vue du naïf Pott (Mahasamut Boonyaruk), épousant en toutes circonstances son imaginaire sans limites. Le résultat se révèle souvent cocasse. Ce ton chaleureux voire débonnaire sert de contrepoint à la réalité sordide qui nous est exposée : tout d’abord exploité comme travailleur à la chaîne jusqu’à s’en trouver mutilé, Pott va de désillusions en désillusions. Son seul salut dans ce monde cruel est l’amour insensé qu’il porte à une jeune femme rencontrée par hasard et qui ne daigne pas lui accorder un seul regard. Maniaque à l’extrême, continuellement absorbée par un livre dont elle ne comprend pas un traître mot, Jinn (Saengthong Gate-Uthong) peine à faire face à cet isolement qui est le lot de tous les marginaux de la grande ville. Pott parviendra-t-il à attirer son attention et à la sauver de la folie qui la guette ?

citizen_dog_02Citizen Dog tient en quelques problématiques toutes simples qui se révèlent extrêmement percutantes dans le Bangkok d’aujourd’hui. Parmi les différents thèmes abordés, la romance gentiment sirupeuse demeure peut-être le seul point faible, le parti-pris naïf trouvant là sa vraie limite. Par ailleurs, la vision poétique de Wisit Sasanatieng fait des merveilles, métamorphosant la scène la plus quotidienne et anodine en moment de bravoure épique, désopilant ou le cas échéant, joliment émouvant. On ne se lasse pas des états d’âme du nounours en peluche dépressif – à Bangkok, même les nounours se sentent seuls – et des réincarnations loufoques de la grand-mère de Pott.

On pardonnera les quelques références ici et là, comme cette pluie de casques de moto qui évoque la fin de Magnolia (Paul Thomas Anderson), ou bien l’esthétique ultra-colorée, très belle au demeurant, qui semble emprunter au Fabuleux Destin d’Amélie Poulain.

citizen_dog_07Tout comme Jean-Pierre Jeunet s’y employait avec son film, Wisit Sasanatieng nous convie à porter un regard pur et enfantin sur le monde qui nous entoure et célèbre, à travers le personnage du délicieux Pott, les vertus de l’imaginaire comme seul rempart contre la dure réalité. Jusqu’à un certain point, cependant. Car Citizen Dog ne s’égare pas pour autant dans les pièges de la démagogie, comme en témoigne le traitement du personnage de Jinn, rêveuse invétérée capable de basculer d’un jour à l’autre dans une addiction opposée qui prend la forme d’une obsession compulsive matérielle – celle des bouteilles vides, dont l’amoncellement commence peu à peu à submerger la ville entière – parce qu’elle souhaite plus que tout s’intégrer à un groupe, quel qu’il soit, et par là-même trouver une raison de vivre. Bangkok, en plein boom capitaliste, serait-elle sur le point de se changer en une vaste déchetterie, polluant simultanément l’âme de ses habitants dans un cycle sans fin ?

Les métaphores sont nombreuses dans Citizen Dog, flagrantes ou au contraire plus subtiles, mais toujours justes et inspirées. La superbe scène où Pott gravit la formidable montagne de bouteilles est une merveille de poésie et d’émotion. Avec un enthousiasme aussi désarmant que celui dont fait preuve son personnage principal, Wisit Sasanatieng parvient à insuffler une réflexion pertinente sur l’évolution actuelle de la Thaïlande, tout en déployant sans compter de vrais trésors d’imagination. Une petite perle à ne pas manquer.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 22 août 2006

Lire le portrait du réalisateur Wisit Sasanatieng

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