Critique : ‘Confession of Pain’, de Andrew Lau et Alan Mak

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Les réalisateurs hongkongais Andrew Lau et Alan Mak signent avec Confession of Pain un polar sombre mettant en vedette les stars Tony Leung Chiu Wai et Takeshi Kaneshiro dans des contre-emplois intéressants. Si le duo de choc ne réitère pas le coup d’éclat de la célèbre trilogie des Infernal Affairs, Confession of Pain n’en reste pas moins un film divertissant et d’une superbe tenue visuelle.

A peine a-t-il quitté son supérieur Hei (Tony Leung) avec lequel il vient de mener à bien l’arrestation d’un criminel, que Bong (Takeshi Kaneshiro) a la cruelle surprise de découvrir chez lui le cadavre de son amie, qui vient manifestement de mettre fin à ses jours. Trois ans plus tard, Hei fait de nouveau appel à lui afin de résoudre le meurtre du père de sa femme. Entre temps, Bong est devenu détective privé et accuse un sérieux penchant pour la bouteille. Les deux hommes vont néanmoins réunir leurs talents afin de démasquer l’assassin…

confession_of_pain_02 Bâti sur le face à face de deux personnalités fortes, à l’instar d’Infernal Affairs, Confession of Pain débute sur les chapeaux de roue et le premier quart d’heure risque fort d’en laisser plus d’un(e) au bord de la route. La confusion qui règne est telle que c’est à peine si l’on saisit ce qui se passe voire simplement qui est qui, et ce jusqu’à la découverte macabre qui attend Bong à son retour chez lui.

A ce stade, même si l’on se doute que certains éléments de scénario doivent selon toute probabilité nous être révélés par la suite, le découpage trop précipité rend l’appréhension des personnages peu évidente. En particulier celui de Takeshi Kaneshiro, que l’on retrouve quelques minutes plus tard en loque irrécupérable, et dont la douleur, bien que compréhensible au vu du drame non élucidé dont il a été victime dans le passé, est peut-être amenée avec trop de hâte, là encore.

confession_of_pain_03Pourtant, le scénario de Confession of Pain ne manque pas de finesse, au contraire. Sur la durée, le film s’avère même être très bien écrit, bien mieux qu’un Divergence par exemple, avec lequel il partage quelques points communs, comme celui de flirter davantage avec le drame psychologique qu’avec le thriller à suspense, et d’avoir pour héros un flic à la dérive.

Le scénariste Felix Chong est visiblement dans son élément, et distille intelligemment les indices au fur et à mesure de l’intrigue, tout en réservant au spectateur un coup de théâtre assez surprenant dès le début du film, à savoir la révélation de l’identité de l’assassin que poursuivent les deux anciens collègues, assassin qui n’est autre que Hei lui-même. Le but de l’enquête ne consiste donc plus à en un « qui ? » mais à en un « pourquoi ? ».

Polar noir aux accents mélancoliques, Confession of Pain s’intéresse avant tout à ses personnages, leurs souffrances cachées et leurs dilemmes insolubles, ce qui explique sans doute ce parti-pris déroutant. Malgré les clichés dont les deux réalisateurs usent sans scrupule – concernant le personnage d’alcoolo de Kaneshiro, notamment –, ceux-ci sont abordés avec nuance et ne tombent pas sous le coup de jugements moraux déplacés qui auraient annihilé toute la portée du film.

confession_of_pain_01Les deux acteurs, qui ne faisaient que se croiser dans Chungking Express, se confrontent enfin l’un à l’autre et si leur chassé-croisé rappelle en un sens celui des deux héros de Infernal Affairs, Andrew Lau, Alan Mak et Felix Chong ne donnent pas pour autant l’impression de se répéter, seulement de creuser encore ce jeu de miroir qu’ils affectionnent tant, entre deux hommes très semblables dans leur expérience et très différents dans leurs choix. La question du choix, justement, un thème universel que le trio traite ici avec justesse et une certaine humilité, en restant à hauteur de ses protagonistes.

Confession of Pain n’est jamais alourdi par des répliques pompeuses et les révélations surviennent de manière naturelle, sans effet choc, au gré des divagations de Bong la plupart du temps. Nul recours à la pose incessante, si caractéristique du polar hongkongais de ces dernières années, nul ralenti interminable destiné à enjoliver les faits ; malgré une narration parfois alambiquée, Confession of Pain fait preuve d’une sobriété louable qui contribue à renforcer l’émotion.

confession_of_pain_wall4De l’action, il y en a pourtant, et elle est assez brutale. Le meurtre du beau-père de Hei revient ainsi en boucle, toujours plus sanglant et filmé selon un point de vue différent à chaque fois, comme pour marteler l’inconscient du spectateur de l’horreur intérieure de ce que vivent les deux héros, chacun de leur côté. Confession of Pain vaut aussi et surtout pour son ambiance visuelle et sonore, et ses plans splendides sur Hong Kong by night. Aux couleurs ultra saturées (la direction de la photographie est une fois de plus assurée par Andrew Lau lui-même) qui nimbent chaque scène d’une atmosphère glauque et fascinante, répondent une musique étrange, planante, qui en dit parfois plus long que les dialogues.

On est très loin de la bluette niaise et invraisemblable qu’est Daisy, Andrew Lau négociant là avec brio un retour salutaire vers quelque chose de plus brut, de plus percutant. Il en va de même pour la direction d’acteurs, dont Alan Mak fait l’un des points forts du film.

Dans le rôle de Hei, Tony Leung, retrouve un personnage à sa mesure, loin de l’écrivain ennuyeux de 2046 (Wong Kar Wai) et des pitreries indignes de Seoul Raiders (Jingle Ma). Un rôle froid et ambigu auquel il confère un troublant coefficient de sympathie, s’imposant comme l’alter ego idéal de Takeshi Kaneshiro, lui aussi très à l’aise dans la peau du loser de premier plan. Si le personnage de Hei marque l’exploration d’un nouveau registre pour Tony Leung, Takeshi Kaneshiro accède en quelque sorte à la maturité en incarnant Bong, qui tranche radicalement avec les jeunes premiers proprets auxquels il nous avait habitués jusqu’à présent (Perhaps Love y compris).

confession_of_pain_wall2Enfin, bien qu’il soit de notoriété publique que les rôles féminins n’ont jamais été le fort du trio, Xu Jinglei, qui joue Susan, la femme de Hei, se distingue néanmoins par une présence remarquable et une excellente alchimie avec les deux comédiens principaux. Son interprétation très juste vient servir un personnage étonnamment bien écrit, dont le rôle est plus important qu’il n’y paraît au premier abord.

A côté, Shu Qi fait un peu figure de potiche, ce qui est bien dommage étant donné son potentiel. Son personnage, une hôtesse de bar rigolote, apporte malgré tout un peu de légèreté à un film qui ne croule pas sous les traits d’humour – on regrettera juste qu’elle quitte la scène sur une dernière réplique affligeante.

Confession of Pain est un film imparfait, beaucoup moins rigoureux qu’Infernal Affairs, mais dans lequel on se plonge immédiatement, pour ne plus le quitter jusqu’à la dernière seconde. Bonne surprise.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 1er juillet 2007

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