Critique : ‘Crows Zero’, de Takashi Miike

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A la vue de Crows Zero, une chose est certaine : personne d’autre mieux que Takashi Miike n’aurait pu le mettre en scène. Familier de l’univers du manga en général, le réalisateur était aussi le mieux placé pour parler de ces jeunes voyous aussi irrécupérables qu’attachants, toujours prêts à monter au créneau pour en découdre avec quiconque se dresse sur leur chemin – Shun Oguri, Takayuki Yamada sont excellents. Loin des thrillers déjantés et malsains qui ont fait sa renommée à l’étranger, il livre là l’un de ses meilleurs films, un film bourré d’énergie, d’humour et de fraîcheur, et parcouru de moments d’action d’une beauté graphique renversante.

Takashi Miike est de retour, non pas avec un nouvel opus allumé et dérangeant, mais avec un pur « film de jeunes » ultra punchy, véritable bain de fraîcheur dans sa filmographie comme dans le genre en général. Une surprise qui n’en est finalement pas vraiment une, lorsqu’on se remémore ses œuvres de jeunesse que sont la série des Young Thugs, dont il n’a jamais caché que le contenu était fortement autobiographique. Même si ce nouvel opus est une adaptation, celle du manga Crows de Hiroshi Takahashi en l’occurrence, avec le respect de certains codes que cela implique, le regard plein de tendresse que porte le cinéaste sur les jeunes héros ne laisse planer aucun doute sur sa sincérité. A la croisée du film d’action jouissif et du film sentimental, Crows Zero transcende les genres pour s’imposer comme l’une des petites bombes les plus excitantes que le cinéma japonais ait engendrées depuis longtemps.

crows_zero_19Des bandes rivales se disputent le contrôle d’un lycée pour cas désespérés : qui du chef en place, Tamao Serizawa (Takayuki Yamada) ou du petit nouveau aux ambitions démesurées, Genji Takiya (Shun Oguri), aura le dernier mot ? Le pitch de Crows Zero n’a rien de nouveau, on le retrouve dans de nombreux mangas et films sur la jeunesse japonaise, qui eux-mêmes entretiennent des rapports relativement étroits avec les films de yakuzas et leurs codes virils très marqués.

La jeunesse en perdition et les yakuzas font justement partie des sujets favoris de Takashi Miike, qui leur a consacré un certain nombre de longs métrages au sein de son interminable filmographie. S’il partage d’évidents points communs avec des films tels que Osaka Tough Guys et The Way To Fight, Crows Zero se démarque cependant par un traitement visuel et narratif résolument fantaisiste, dont la folie colorée est encore renforcée par une bande-son très rock (The Street Beats, Kenichi Asai), véritable régal pour les oreilles et dont le fantastique générique d’ouverture donne d’emblée un clair aperçu.

crows_zero_26La savoureuse galerie de petites frappes que Takashi Miike nous invite à découvrir vaut à elle seule le détour, au point que l’on se demande s’il n’est pas le seul à être parvenu à pousser aussi loin la transposition sur grand écran de cet imaginaire foisonnant que l’on croyait seulement propre aux mangas. Mais le film ne possèderait pas ce charme fou si le cinéaste se contentait de réussir cette prouesse. Là où sa personnalité se fait ressentir de la façon la plus évidente, c’est dans le traitement très humain de ces bozoku enragés. Non pas que Crows Zero se veuille un drame psychologique profond, loin de là, mais le fait est que tous les personnages principaux sans exception acquièrent au fil du long métrage une consistance inattendue, sans jamais souffrir de la distance habituellement réservée à leur genre.

Avec l’humour délirant qu’on lui connaît mais aussi une sensibilité qu’on lui connaît un peu moins, Takashi Miike brosse en quelques traits bien sentis les portraits de jeunes gens extrêmement attachants. Plus qu’une histoire de guerre de gangs, Crows Zero est une très belle histoire d’amitié teintée de nostalgie, voire d’une étrange mélancolie diffuse. Un sentiment qui s’exprime notamment à travers le personnage de Ken interprété par Kyosuke Yabe, sorte de pont reliant ces univers si loin et si proches que sont le lycée Suzuran et le milieu yakuza.

crows_zero_20Le réalisateur prouve par la même occasion – s’il en était encore besoin avec à son actif des films tels que Audition ou Big Bang Love, Juvenile A – qu’il est un très bon directeur d’acteurs. A la fois angélique, ultra classe et sexy en diable, Shun Oguri mène la danse de ce ballet survitaminé, secondé par Takayuki Yamada, Shunsuke Daito et d’autres encore, tous très justes dans des rôles pourtant archétypaux sur le papier.

Cette cohérence d’ensemble, Miike la construit petit à petit, à force de nombreux échanges dialogués enlevés et souvent très drôles, au cours desquels Genji élabore patiemment sa stratégie de conquête. L’empathie immédiate que déclenchent les personnages rejaillit sur les scènes d’action, toutes plus exaltantes les unes que les autres.

Car Crows Zero, c’est aussi un formidable film de baston, bourré d’affrontements tout en fulgurances splendides et jubilatoires. Filmées avec un sens du cadrage et du mouvement tout bonnement incroyable, ces scènes culminent dans une foire d’empoigne finale jusqu’au-boutiste typique du réalisateur dans ses meilleurs jours. On en redemande, et tout de suite !

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 mars 2008 (jour de la projection du film au Festival du Film Asiatique de Deauville)

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