Critique : ‘Departures’, de Yojiro Takita

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Récompensé avec ferveur au Japon et en Asie ainsi qu’à la cérémonie des Oscars, Departures est incontestablement le film japonais événement de l’année 2008. C’est pourtant non sans une rare audace que le réalisateur Yojiro Takita ose y aborder de front le sujet le plus tabou de nos sociétés modernes : la mort. Aidé par les deux interprètes extraordinaires que sont Masahiro Motoki et Tsutomu Yamazaki, il nous livre à travers l’étonnante histoire de ce préparateur de cadavres une ode à la vie d’une richesse et d’une pureté stupéfiantes, que vient sublimer la composition lyrique du grand Joe Hisaishi. Tout juste émettra-t-on quelques réserves sur le personnage et l’interprétation de Ryoko Hirosue, qui ne sont guère à la hauteur de cette œuvre extrêmement originale et chaleureuse.

Un petit récapitulatif s’impose. A compter de sa sortie japonaise en septembre 2008, Departures s’est imposé comme un champion d’un calibre tel que l’industrie cinématographique locale n’en avait pas connu depuis très longtemps. Accueilli chaleureusement en son pays par la critique comme par le public (plus de 61 millions de dollars de recettes), récompensé de multiples prix prestigieux par les Japan Academy Awards et abondamment honoré par les autres cérémonies nippones (Blue Ribbon, Nikkan Sports, Kinema Jumpo…) comme asiatiques (Asian Film Awards), il se voyait dernièrement consacré Meilleur Film en langue étrangère à la cérémonie des Oscars 2009, une distinction à laquelle le cinéma japonais n’avait encore jamais eu droit.

DeparturesMais là où l’étonnement atteint son paroxysme, c’est lorsque l’on se penche sur le sujet même du long métrage, très loin d’être vendeur. Departures narre en effet le singulier apprentissage d’un homme amené malgré lui à devenir préparateur de cadavres. Paradoxalement – et ceci explique évidemment cela –, c’est un film drôle, tendre et plein de vie que nous livre le réalisateur, soutenu par un scénario solide et imprévisible et un casting en or.

La mort, sujet banal ? Pas tant que ça. Car plus que la mort en soi, ce sont les événements qui y mènent qui sont au centre de la majorité des récits et intrigues. A l’inverse, le réalisateur Yojiro Takita et son scénariste Kundo Koyama choisissent d’approcher le sujet de front, de montrer ce que plus personne ne veut voir au sein de nos sociétés modernes et aseptisées – au Japon y compris, en dépit d’une certaine préservation des traditions. Contraint d’abandonner sa carrière de violoncelliste après que son orchestre a été dissous, Daigo Kobayashi (Masahiro Motoki) parvient à convaincre sa femme Mika (Ryoko Hirosue) de l’accompagner dans sa ville natale où il espère retrouver du travail.

En répondant à une annonce vague mais attrayante – il y est question de « voyages » –, il ne se doute pas encore dans quoi il met les pieds. Ikeji Sasaki (Tsutomu Yamazaki), son futur employeur, dirige une entreprise hors du commun, dont l’activité consiste à préparer les cadavres en vue de leur ultime voyage. Un métier aussi craint et méprisé que la mort elle-même, comme va douloureusement en faire l’expérience Daigo, qui n’ose pas en toucher mot à son épouse. Contre toute attente cependant, Departures aborde cet apprentissage atypique sous la forme d’un véritable parcours initiatique.

departures_06Tendu au premier abord vers la quête de perfection du rite du nokanshi (mise en cercueil) qui comprend la toilette mortuaire, le maquillage et l’habillage jusqu’à la cérémonie qui précède la crémation, ce parcours que l’on pourrait presque qualifier d’artistique met en exergue ce culte émouvant de la beauté, si éphémère soit-elle, qui est propre à la culture japonaise. Si cette perfection fascinante se suffit à elle-même, elle est mise dans Departures en relation avec la force des sentiments humains et la célébration de la vie. Patiemment et méticuleusement préparé par Daigo, le cadavre redevient sous les yeux de ses proches l’être humain qu’il a été, peut-être même celui ou celle qu’ils n’ont jamais voulu voir. Yojiro Takita parvient à faire de ces scènes de deuil a priori macabres de beaux moments d’émotion ou bien, et c’est là le plus surprenant, de vrais moments de comédie.

Quelle que soit l’ambiance dans laquelle il choisit d’envelopper ces différentes scènes, aidé par la très belle composition de Joe Hisaishi qui réserve quelques envolées lyriques inattendues, jamais il ne manque de respect à ses personnages, qu’ils soient morts ou vivants. Par ricochet, la mise à nu des âmes des défunts et de leurs familles permet à Daigo de se révéler peu à peu à lui-même. De déterrer l’amertume d’une relation chaotique avec son père notamment, à mesure que Sasaki s’impose auprès de lui en figure paternelle de substitution dans sa qualité de mentor.

departures_05Film intimiste fortement ancré dans la culture japonaise, Departures n’en fait pas moins preuve d’une sensibilité universelle, qui tient en grande partie à son écriture très soignée. L’originalité et le caractère imprévisible du scénario, son ton résolument léger en dépit de la profondeur des thématiques abordées vont de pair avec une attention très forte accordée aux personnages.

C’est sans doute la raison pour laquelle le personnage bâclé de l’épouse de Daigo, incarnée par la très niaise Ryoko Hirosue, a tant de mal à passer. Alors que tous les autres protagonistes s’accomplissent chacun à leur façon à travers le film, alors que Daigo en particulier bénéficie d’un traitement subtil qui fait ressortir une complexité insoupçonnée, tout comme Sasaki et son assistante interprétée par l’excellente Kimiko Yo, la jeune femme est la seule à ne pas exister en elle-même. Réduite à une simple image, celle de l’« épouse dévouée » qui ne possède ni passé ni avenir et ne vit qu’à travers son mari, elle paraît sortie d’un autre temps et encombre l’intrigue plus qu’elle ne la fait avancer lorsqu’elle apparaît à l’écran.

Un bémol qui ne ternit pas fondamentalement Departures mais lui ôte peut-être ce quelque chose qui aurait pu en faire un petit chef d’œuvre.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 2 juin 2009

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