Critique : ‘Don’t Laugh At My Romance », de Nami Iguchi

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A l’instar de son héroïne libre comme l’air, Don’t Laugh At My Romance est un film frais, original et parfaitement imprévisible, qui ne cède ni à la niaiserie ni à la provocation et nous rappelle à chaque instant que légèreté ne rime pas forcément avec futilité. Réalisation limpide et maîtrisée, direction d’acteurs irréprochable – Hiromi Nagasaku, Kenichi Matsuyama et Yû Aoi – et sens inné de la comédie, les nombreux talents de la cinéaste Nami Iguchi s’expriment pleinement dans ce long métrage. Don’t Laugh At My Romance témoigne avec force de la singularité d’un regard en particulier, et plus généralement de la vivacité d’un cinéma indépendant japonais méconnu dans nos contrées, qui voit fleurir plusieurs auteurs passionnants depuis quelques années.

Nous vous parlions au début de l’année 2008 de Don’t Laugh at my romance, long métrage sorti discrètement au Japon fin janvier et dont le thème sulfureux – une romance impliquant une femme de 39 ans et un jeune homme de 19 ans – suffisait à lui seul à susciter une certaine curiosité. Le dernier festival du cinéma japonais contemporain Kinotayo nous donnait tout récemment l’occasion de découvrir enfin le deuxième film de la réalisatrice Nami Iguchi (rebaptisé Sex is no laughing matter à l’international). Sulfureux, disions-nous, car rares sont les fictions cinématographiques ou télévisuelles à oser mettre en scène une relation marquée par une différence d’âge de ce type, au Japon comme ailleurs. Plus rares encore sont celles qui prennent pour parti d’aborder la question en évitant de la charger d’une dramatisation excessive ou d’une ironie embarrassée, seulement destinées à faire accepter l’inacceptable au public.

dont_laugh_romance_04En adaptant le roman à succès de Naocola Yamazaki, Nami Iguchi prend le contre-pied des attentes – ou des craintes – en balayant dès le début le tabou susmentionné d’un revers de main : ce qui l’intéresse, ce sont ses personnages et les relations à la fois simples et compliquées qu’ils entretiennent entre eux.

Tout commence un beau matin lorsque Yuri (Hiromi Nagasaku) se fait ramener près de chez elle en stop par une bande d’adolescents – deux garçons et une fille. Reconnaissante mais pas très fraîche, elle sympathise avec l’un d’entre eux, Mirume (Kenichi Matsuyama), durant le trajet. Le lendemain, à la fac, celui-ci a la surprise de découvrir que cette jeune femme excentrique n’est autre que sa nouvelle professeure de lithographie. Fasciné par son assurance et sa désinvolture, il entreprend de faire plus avant sa connaissance, sous le regard réprobateur de son amie En (Yû Aoi) qui en pince secrètement pour lui. Attendrie et émoustillée par Mirume, Yuri finit par prendre les choses en main et lui propose de poser pour elle dans son studio situé à l’écart de la ville. C’est le début d’une véritable passion entre la professeure et son élève, dont ce dernier va rapidement devenir dépendant sans l’avoir vu venir. L’affaire est suivie de près par En qui, de son côté, ignore superbement les timides avances de son meilleur ami Domoto (Shûgo Oshinari)…

Si Don’t Laugh At My Romance semble a priori conter l’histoire d’un amour interdit, l’étonnant parti-pris de Nami Iguchi consiste à ne jamais présenter la chose de cette façon. Peu importent les années qui séparent Yuri et Mirume, ceux-ci vivent leur aventure en s’affranchissant totalement du regard des autres, qui le leur rendent bien. Aucun jugement n’est jamais porté sur la légitimité de cette relation hors norme, si ce n’est celui de la jeune En qui se focalise en toute innocence sur ses propres intérêts. Loin de desservir le long métrage, cette apparente légèreté ne rend la romance que plus juste et plus sincère. Une fois n’est pas coutume, les sentiments sont mis à nu, expurgés de l’alibi des conventions sociales.

dont_laugh_romance_07Plutôt que de céder à la tentation du mélodrame, la réalisatrice préfère ponctuer son film de notes d’humour irrésistibles, qui en accentuent paradoxalement la subtilité. La mise en scène suit la même logique de dépouillement : les personnages évoluent à l’intérieur de longs plans fixes dont finit immanquablement par surgir une vérité inattendue.

Sex is no laughing matter s’articule ainsi principalement autour des nombreuses scènes d’intimité partagée par les deux amants, que Nami Iguchi enveloppe d’une sensualité étonnante sans jamais vraiment rien montrer d’explicite. Elle y parvient en rendant le spectateur complice du regard que portent ses personnages les uns sur les autres, alternant entre le désir (celui de Yuri puis de En pour Mirume), le rire (comme la scène impayable où Yuri demande pour la première fois à Mirume de se déshabiller pour les besoins de son portrait) ou l’empathie (En qui se languit devant l’indifférence de Mirume, et Domoto devant celle de En).

Pour ce faire, elle s’amuse à brouiller imperceptiblement les pistes, comme pour mieux redéfinir le caractère insaisissable du sentiment amoureux. Alors que la toute première scène de Don’t Laugh At My Romance paraît suggérer que l’histoire sera racontée du point de vue de Yuri, c’est en réalité Mirume qui s’avère rapidement en être le protagoniste principal. Pourtant, la réalisatrice se réserve là encore le droit de nous surprendre en confiant dans le troisième acte de son film une place de premier plan à En, la rivale malheureuse de Yuri dans le cœur de Mirume.

La richesse de ce long métrage sans prétention doit énormément au talent exceptionnel dont fait preuve Nami Iguchi pour diriger ses excellents acteurs. Hiromi Nagasaku volait la vedette à tous ses partenaires dans Funuke, show some love, you losers!, elle fait une fois de plus des étincelles dans le rôle de cette femme libre, drôle et décomplexée. Kenichi Matsuyama (Death Note) se montre tout aussi naturel et spontané, livrant l’une des meilleures interprétations de sa jeune carrière. Leur complicité flagrante confère au film une chaleur unique, d’autant qu’ils sont soutenus par des seconds rôles solides.

Au sein de ce chassé-croisé amoureux ludique, Shûgo Oshinari, déjà à l’affiche du premier film de la réalisatrice, The Cat Leaves Home, est le seul à rester en retrait, même si sa présence prend tout son sens à mesure que l’intrigue se développe. En revanche, l’actrice Yû Aoi (Tokyo!) se voit peu à peu offrir le champ libre pour tirer véritablement son épingle du jeu, tâche dont elle s’acquitte avec la grâce et le naturel qui la caractérisent.

On souhaite à Nami Iguchi de s’entourer aussi bien sur son prochain long métrage, et on espère en attendant qu’il sera donné les moyens au cinéma indépendant japonais contemporain en général de trouver sa place sur nos écrans dans un proche avenir.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 4 décembre 2008

> Lire l’interview de la réalisatrice Nami Iguchi

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