Critique : ‘Foul King’, de Kim Jee Woon

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Quelques années avant A Bittersweet Life, récompensé à Deauville du Prix Action Asia en 2006, Kim Jee-Woon faisait déjà un passage remarqué par les planches du festival en présentant Foul King, cocktail original et détonnant mélangeant brillamment le film sportif à la comédie satirique ciblant le monde de l’entreprise. Foul King révélait par la même occasion un certain Song Kang-Ho, comédien exceptionnel qui a, comme on le sait, fait bien du chemin depuis.

Dae-Ho, salarié dans une banque, est quotidiennement terrorisé par son patron. Ce dernier a pris l’habitude de pratiquer sur lui la « clef de la tête », une prise redoutable dont il semble impossible de se libérer. Décidé à apprendre comment contre-attaquer, Dae-Ho décide de s’inscrire à un club de catch. Lorsqu’il rencontre le coach, il n’est pas tout d’abord pas pris au sérieux. Cependant, l’entraîneur le rappelle quelques jours plus tard pour lui annoncer qu’il souhaite lui laisser sa chance, à condition que Dae-Ho accepte de devenir un catcheur à coup bas…

Après avoir incarné l’un des fils neuneus de la famille Kang dans The Quiet Family, premier long métrage de Kim Jee-Woon, Song Kang-Ho (Sympathy for Mr Vengeance, The Host) enfile cette fois le costume d’un employé de banque martyrisé par un patron sadique dont la philosophie se résume à la dure loi de la jungle. On le devine rapidement, la relation que Dae-Ho entretient avec ce tyran lui rappelle celle qu’il vit dans le privé avec son père, lequel passe son temps à le réprimander et à le traiter d’incapable.

Pour dépeindre le milieu professionnel actuel, Kim Jee-Woon n’y va pas de main morte : les salariés apparaissent en situation de complète soumission aux valeurs de leur entreprise, écrasés par une hiérarchie à l’affût de la moindre minute de retard et à laquelle ils doivent constamment rendre des comptes sur leurs résultats. Mieux, une fois qu’ils ont intégré une entreprise, les salariés semblent véritablement aliénés à leur service, tenus qu’ils sont d’assister à des dîners et séances karaoké interminables en compagnie de leurs collègues, une pratique qui se verra à nouveau exploiter dans le fantaisiste Saving My Hubby (Hyun Nam-Seob, 2002).

Sous des dehors de naïveté, Foul King dresse en filigrane le tableau d’une société tout juste sortie de la dictature militaire – incarnée ici par le patron que l’acteur Song Yung-Chang parvient à rendre plus vrai que nature – et qui doit à présent composer avec les valeurs de rentabilité et de compétition du capitalisme. Afin de traduire l’impact de ce mode de vie rigide sur Dae-Ho, Kim Jee-Woon imprègne son film d’un humour omniprésent jouant sur l’absurde. Cette tonalité décalée et typiquement coréenne se traduit notamment par l’intervention de gags burlesques dans des situations qui ne le sont absolument pas, provoquant simultanément le rire et le malaise. Les scènes voyant Dae-Ho se faire agresser par son supérieur dressent des portraits caricaturaux des personnages tout en attestant d’une dure réalité, à savoir le plein pouvoir dont dispose un patron sur ses employés, lesquels n’ont d’autre solution, en cas de harcèlement, que de respecter la cruelle loi du silence.

Kim Jee-Woon adopte constamment le point de vue de son personnage principal en jouant sur une mise en scène en accord avec les sentiments de celui-ci, comme lors de la première agression dans les toilettes où l’on se croirait un bref moment en plein thriller. Le pétage de plomb cathartique de Doo-Shik (Jeong Wung-In) démolissant son téléphone laisse quant à lui un arrière goût d’amertume, tandis que l’acte de domination du patron sur Dae-Ho qui conclut la scène du karaoké constitue peut-être le moment le plus violent du film.

Lorsque Dae-Ho passe pour la première fois devant le club de catch, un soudain coup de vent semble annoncer le souffle nouveau qui s’apprête à intervenir dans la vie du futur catcheur – une utilisation du vent que l’on retrouvera dans A Bittersweet Life. En enfilant le masque du Foul King, Dae-Ho développe en quelque sorte le complexe du superhéros, avec la double vie qui va avec : coincé dans son travail, l’employé de banque se transforme en catcheur violent sur le ring, lieu où il défoule enfin sa colère et son énergie. Le masque permet aussi à Dae-Ho de se rapprocher un peu plus, même si les tentatives sont encore maladroites, de l’homme sûr de lui qu’il rêve d’être, celui qui ose tenir tête aux petits voyous du quartier (parmi lesquels on reconnaîtra Shin Ha-Gyun de Save the Green Planet), celui qui ose déclarer sa flamme à celle qu’il aime, celui qui ose parler à son père. En dépit des humiliations qu’endure Dae-Ho, Foul King transmet un certain optimisme à travers le parcours de cet homme à la timidité maladive que l’on qualifierait volontiers de « raté », mais qui entame ici une véritable conquête de son droit à vivre en accord avec ses désirs.

Les scènes de catch possèdent indéniablement une fonction libératrice, ce qui n’empêche pas Kim Jee-Woon de réaliser avec Foul King un vrai film sportif, dans la pure tradition du genre. Le schéma et ses passages obligés sont respectés : l’homme en qui personne ne croit entame un entraînement intensif, ressuscite l’amour du sport chez un ancien pratiquant désabusé, fait la découverte de techniques et de gadgets de plus en plus redoutables, affronte un gros costaud lors d’un climax impressionnant… Si la tonalité du film est loin d’être aussi sérieuse que celle d’un Rocky (le premier !), le catch n’est bien entendu pas décrit comme un milieu idyllique, la loi de la jungle faisant là encore son œuvre au travers du classique personnage de caïd maffieux.

Le mélange des genres fait des merveilles, les séquences d’action se révélant à la hauteur de la richesse du scénario. La plupart du temps statique lorsque Dae-Ho évolue dans le monde de l’entreprise, la réalisation adopte un style nettement plus nerveux dès lors que l’on pénètre le milieu du catch, Kim Jee-Woon n’hésitant pas à avoir recours aux plans séquences longs et mouvementés lorsqu’il introduit sa caméra dans l’agitation des coulisses du complexe sportif. Pour s’assurer des chorégraphies à la hauteur de ses ambitions, le réalisateur fait appel au directeur d’action Jeong Du-Hong (City of Violence, Arahan), lequel se voit d’ailleurs réserver un petit rôle dans le climax du film – celui de l’arbitre. Le résultat est plus que convaincant puisque Foul King livre parmi les scènes de catch les plus impressionnantes et les plus jouissives jamais vues dans un film d’action.

Non content de livrer une interprétation à la fois drôle et touchante dans le rôle de Dae-Ho, Song Kang-Ho s’investit à fond dans son personnage en effectuant la plupart de ses cascades, même les plus dangereuses. Foul King offre un festival de figures de catch en tous genre à travers des combats dans lesquels le grotesque côtoie la violence la plus brutale, voire le gore lorsque les accessoires utilisés sont malencontreusement intervertis avec de véritables objets coupants, ou encore lorsque Dae-Ho déchaîne enfin l’énergie restée paralysée des années durant par la vie de bureau. Jouant sur le contraste entre les gabarits de Dae-Ho et de son adversaire, le combat final synthétise tout l’esprit du film en agrémentant le tabassage sanglant qui se joue à l’écran d’un humour ironique teinté de mélancolie tout en véhiculant une certaine exaltation.

Avec ce film aussi attachant qu’intelligent, Kim Jee-Woon s’imposait déjà comme l’une des révélations majeures de la nouvelle vague coréenne. La suite, on la connaît : Deux Sœurs est remarqué par la critique internationale, avant que le formidable A Bittersweet Life ne vienne achever de confirmer tout le bien que l’on pensait du réalisateur.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 2 avril 2007

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