A ses débuts, l’acteur de Parasite s’essayait au catch dans cette satire sportive du monde de l’entreprise en Corée. Un film coréen de Kim Jee Woon.

Le public de Deauville a eu du mal à s’en remettre ! Présenté en 2001 en section panorama au Festival du Film Asiatique de Deauville, Foul King a fait hurler de rire toute la salle en présence du réalisateur Kim Jee Woon (A Bittersweet Life) et de l’acteur Song Kang Ho, qui présentait à ce même festival JSA: Joint Security Area de Park Chan Wook. Mélange original détonnant de film sportif et de satire du monde de l’entreprise, The Foul King est l’un des films emblématique de la nouvelle vague du cinéma coréen des années 2000.

Song Kang Ho et Jang Jin Young dans Foul King

Synopsis : Salarié dans une banque, Dae-Ho est terrorisé par son patron. Ce dernier a pris l’habitude de pratiquer sur lui la « clef de la tête », une prise redoutable dont il semble impossible de se libérer. Décidé à apprendre comment contre-attaquer, Dae-Ho décide de s’inscrire à un club de catch. Peu convaincu, le coach finit tout de même par lui laisser sa chance, à condition que Dae-Ho accepte de devenir un catcheur à coup bas…

Loi de la jungle dans entreprises coréennes

Après avoir incarné l’un des fils neuneus de la famille Kang dans The Quiet Family, premier long métrage de Kim Jee-Woon, Song Kang-Ho enfile cette fois le costume d’un employé de banque martyrisé par un patron sadique. La philosophie de ce dernier se résume à la dure loi de la jungle. La relation que Dae-Ho entretient avec ce tyran en costard-cravate lui rappelle celle qu’il vit dans le privé avec son père, lequel passe son temps à le réprimander et à le traiter d’incapable.

Pour dépeindre le milieu professionnel, le cinéaste Kim Jee-Woon n’y va pas de main morte : les salariés apparaissent en situation de complète soumission aux valeurs de leur entreprise, écrasés par une hiérarchie guettant la moindre minute de retard et à laquelle ils doivent constamment rendre des comptes sur leurs résultats.

Pire, une fois qu’ils ont intégré une entreprise, les salariés semblent aliénés à leur service, tenus qu’ils sont d’assister à des dîners et séances karaoké interminables en compagnie de leurs collègues – cette pratique sera également pointée du doigt dans le fantaisiste Saving My Hubby (Hyun Nam-Seob, 2002) et dans de nombreux dramas coréens.

Sous des dehors de naïveté, The Foul King dresse en filigrane le tableau d’une société tout juste sortie de la dictature militaire – incarnée ici par le patron que l’acteur Song Yung-Chang rend plus vrai que nature – et qui doit à présent composer avec les valeurs de rentabilité et de compétition du capitalisme.

Afin de traduire l’impact de ce mode de vie rigide sur Dae-Ho, Kim Jee-Woon imprègne son film d’un humour omniprésent frisant bien souvent l’absurde. Cette tonalité décalée et typiquement coréenne se traduit notamment par l’intervention de gags burlesques dans des situations réalistes, provoquant simultanément le rire et le malaise.

Les scènes voyant Dae-Ho se faire agresser par son supérieur dressent des portraits caricaturaux des personnages tout en attestant d’une dure réalité, à savoir le plein pouvoir dont dispose un patron sur ses employés. En situation permanente de harcèlement, ces derniers n’ont d’autre solution que de respecter la cruelle loi du silence.

Le réalisateur d’A Bittersweet Life adopte ici le point de vue de Dae-Ho en ajustant sa mise en scène en accord aux émotions de son personnage, comme lors de la première agression dans les toilettes où l’on se croirait un bref moment en plein thriller. Le pétage de plomb cathartique de Doo-Shik (Jeong Wung-In) démolissant son téléphone laisse quant à lui un arrière goût d’amertume, tandis que l’acte de domination du patron sur Dae-Ho qui conclut la scène du karaoké constitue peut-être le moment le plus violent du film.

Dae-Ho et le complexe du superhéros

Lorsque Dae-Ho passe pour la première fois devant le club de catch, un coup de vent semble annonce le souffle nouveau qui s’apprête à intervenir dans la vie du futur catcheur. En enfilant le masque du Foul King, Dae-Ho développe le complexe du superhéros, avec la double vie qui va avec : coincé dans son travail, l’employé de banque se transforme en catcheur violent sur le ring, lieu où il défoule enfin sa colère et son énergie.

Le masque permet aussi à Dae-Ho de se rapprocher un peu plus, même si les tentatives sont encore maladroites, de l’homme sûr de lui qu’il rêve d’être, celui qui ose tenir tête aux petits voyous du quartier (parmi lesquels on reconnaîtra Shin Ha-Gyun de Save the Green Planet), qui déclare sa flamme à celle qu’il aime, et surtout, celui qui ose répondre à son père.

En dépit des humiliations qu’endure Dae-Ho, The Foul King transmet un certain optimisme à travers le parcours de cet homme d’une timidité maladive, qui conquiert peu à peu le droit de vivre en accord avec ses désirs.

Foul King, un film de sport avant tout

Les scènes de catch s’avère ainsi libératrice, ce qui n’empêche pas Kim Jee-Woon de réaliser avec The Foul King un vrai film sportif, dans la pure tradition du genre. Le schéma et ses passages obligés sont respectés : l’homme en qui personne ne croit entame un entraînement intensif, ressuscite l’amour du sport chez un ancien pratiquant désabusé, découvre des techniques et  gadgets de plus en plus redoutables, affronte un gros costaud lors d’un climax impressionnant…

Si la tonalité du film est loin d’être aussi sérieuse que celle d’un Rocky (le premier !), le catch n’est bien entendu pas décrit comme un milieu idyllique, la loi de la jungle faisant là encore son œuvre au travers du classique personnage de caïd maffieux.

Affiche du film coréen Foul King

Le mélange des genres fait des merveilles, les séquences d’action se révélant à la hauteur de la richesse du scénario. Statique lorsque Dae-Ho évolue dans le monde de l’entreprise, la réalisation adopte un style nerveux dès lors que l’on pénètre le milieu du catch, Kim Jee-Woon n’hésitant pas à avoir recours aux plans longs et mouvementés lorsqu’il introduit sa caméra dans l’agitation des coulisses du complexe sportif.

Pour s’assurer des chorégraphies à la hauteur de ses ambitions, le réalisateur fait appel au directeur d’action Jeong Du-Hong (City of Violence, Arahan), lequel se voit d’ailleurs réserver un petit rôle dans le climax du film – celui de l’arbitre.

Song Kang Ho cascadeur masqué

Non content de livrer une interprétation à la fois drôle et touchante dans le rôle de Dae-Ho, l’acteur Song Kang-Ho s’investit à fond en effectuant la plupart de ses cascades, même les plus dangereuses. The Foul King offre un festival de figures de catch en tous genre à travers des combats dans lesquels le grotesque côtoie la violence la plus brutale, voire le gore lorsque les accessoires utilisés sont malencontreusement intervertis avec de véritables objets coupants, ou encore lorsque Dae-Ho déchaîne enfin l’énergie restée paralysée des années durant par la vie de bureau.

Jouant sur le contraste entre les gabarits de Dae-Ho et de son adversaire, le combat final synthétise tout l’esprit du film en agrémentant le tabassage sanglant qui se joue à l’écran d’un humour teinté à la fois d’ironie et de mélancolie.

Avec ce film aussi attachant qu’intelligent, Kim Jee-Woon s’imposait déjà comme l’une des révélations majeures de la nouvelle vague coréenne. La suite, on la connaît : Deux Sœurs est remarqué par la critique internationale, avant que le formidable A Bittersweet Life ne vienne achever de confirmer tout le bien que l’on pensait du réalisateur.

Elodie Leroy

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