Critique : ‘Friend’, de Kwak Kyung Taek

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Depuis son renouveau en 1996 (l’année de Gingko Bed de Kang Je Gyu), le cinéma coréen a connu différents paliers marquants dans la conquête des sommets de son propre box-office, jusqu’à le dominer presque exclusivement depuis quelque temps – à l’heure qu’il est, seuls trois films étrangers se classent dans le top 10 de l’année et ils sont américains. La première étape notoire fut bien entendu le succès aussi colossal qu’inattendu de Shiri de Kang Je Gyu (encore lui) en 1999, avec 2,448,399 entrées sur le territoire de Corée du Sud, quand le deuxième plus gros succès de l’année, La Momie, en comptait tout juste la moitié. Ce record ne demandait qu’à être dépassé et c’est ce qui se produisit l’année suivante avec le formidable Joint Security Area de Park Chan Wook qui comptabilisa 2,499,400 entrées alors qu’il n’était sorti qu’au deuxième semestre 2000.

La production coréenne s’étoffant de plus en plus rapidement et empruntant la voie d’une sophistication grandissante amorcée par le choc Shiri, un nouveau record, monumental celui-ci, allait s’établir dès 2001 avec la sortie de Friend de Kwak Kyung Taek : 8,134,500 entrées sur toute la Corée et 2,579,950 rien qu’à Séoul ! Il faudra attendre 2004 pour qu’un pas soit de nouveau franchi grâce, une fois encore, à Kang Je Gyu armé de son explosif Tae Guk Gi (Frères de Sang) qui affichera rien moins que 11,746,135 entrées au compteur… Pas mal dans un pays qui avoisine seulement les 48 millions d’habitants.

friend_01Pusan, milieu des années 70. Quatre inséparables amis d’enfance voient leur chemin diverger à l’âge adulte lorsque deux d’entre eux, Joon Suk (Yoo Oh Seong) et Dong Soo (Jang Dong Gun), choisissent de faire carrière dans la criminalité tandis que les deux autres, Sang-Taek (Seo Tae Hwa) et Jeong-Ho (Jeong Un Taek), se tournent vers une vie respectable après de brillantes études…

Ce qui distingue d’emblée Friend des trois autres méga-hits coréens est qu’il ne s’agit ni d’un film d’action à gros budget ni d’un film à résonance politique impliquant la Corée du Nord, mais d’une œuvre autobiographique centrée sur les thèmes de l’amitié et de la trahison. Le personnage de Sang Taek, interprété par l’acteur Seo Tae Hwa, n’est autre que le réalisateur Kwak Kyung Taek lui-même et c’est à travers son regard – il est le narrateur du film – que se scellent sous nos yeux les destinées des trois autres protagonistes, en particulier celles, tragiques, de Joon Suk et Dong Soo, véritables héros de Friend. Les scènes d’exposition des personnages nous les montrent enfants, et entre deux moments de communion naïve, on peut déjà déceler les prémisses de leurs oppositions futures. Dong Soo s’adonne aux petits larcins dès l’âge de dix ans et Joon Suk se fait courtiser par les mafieux du coin qui veulent le voir faire carrière dans le Milieu.

C’est au début des années 80, alors que nos héros nagent en pleine révolte adolescente, que les choses deviennent sérieuses et que les deux enfants à problèmes se muent définitivement en jeunes délinquants pour finir exclus du lycée. Les deux ados modèles, Sang Taek et Jeong Ho, ne réalisent pas encore l’étendue du fossé qui se creuse entre eux et leurs deux amis. Lorsque tout ce beau monde a atteint l’âge adulte, il est déjà trop tard. C’est impuissant que Sang Taek assiste à la déchéance de Joon Suk dont il est resté très proche, et plus lointainement à celle de Dong Soo qui s’est isolé lui-même du reste du groupe.

Admirablement réalisé et interprété, sublimé par une photographie renversante en tons sépia qui transpire la nostalgie à chaque plan, Friend a profondément bouleversé le cœur des spectateurs coréens. Mais l’histoire toute simple que nous conte Kwak Kyung Taek est en réalité universelle. Les différences importent peu lorsque l’on est enfant et l’on devient rapidement « amis pour la vie ». Il en va cependant bien autrement à l’âge adulte et les divergences se creusent dès qu’il faut véritablement s’insérer dans la société : l’amitié est alors mise à rude épreuve.

Malgré les nombreux drames qui pèsent sur la vie de ses personnages, reflets de ceux qui ont marqué la vie de ses propres amis et la sienne, le réalisateur ne surcharge pas son film de scènes pompeusement mélodramatiques et opte pour une étonnante sobriété – une qualité que mettra de nouveau en pratique l’année suivante dans le film Champion. Cette sobriété se retrouve aussi dans l’interprétation exceptionnelle du quatuor d’acteurs, et tout particulièrement dans celle des deux bad boys de l’histoire, Yoo Oh Seong et Jang Dong Gun. Si l’on peut reprocher à ces derniers, et à leurs collègues par la même occasion, un âge résolument trop avancé pour jouer des lycéens – dans le cas de Yoo Oh Seong, 33 ans à l’époque et visage découpé à la serpe, on frôle même l’absurdité – on comprend néanmoins que Kwak Kyung Taek ait tenu à garder les mêmes interprètes durant la majeure partie de Friend.

Dans la peau d’une racaille désabusée, Jang Dong Gun (The Coast Guard, 2009 Lost Memories) emporte le morceau dans ce qui aurait pu n’être qu’un rôle de faire-valoir. L’acteur vient d’ailleurs de retrouver Kwak Kyung Taek pour l’un des films les plus attendus – et des plus controversés – de cette fin d’année 2005, Typhoon.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 26 novembre 2005

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