Critique : ‘Hakuchi’, de Makoto Tezuka

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Dès les premières images de Hakuchi, on se trouve plongé en pleine apocalypse, sur les ruines encore brûlantes d’une ville fraîchement bombardée. On pense immédiatement à la Seconde Guerre Mondiale. Mais ces images sont soudain entrecoupées de plans joyeux montrant des starlettes à la dernière mode photographiées sur ces mêmes ruines, pour le divertissement.

Cette ouverture volontairement choquante annonce la couleur d’un film qui n’est pas destiné à plaire à tout le monde : vulgaire et interminable pour les uns (il dure près de deux heures trente), onirique et fascinant pour les autres, Hakuchi ne laisse pas indifférent dans tous les cas, ce qui est plutôt une qualité pour un film qui se réclame du genre difficile de l’anticipation.

Hakuchi décrit une société située dans un futur indéterminé où le pouvoir de la télévision est absolu et façonne plus que jamais les esprits. Le monde des privilégiés à la solde du star-system et la misère extrême se côtoient sans jamais se rencontrer, si ce n’est par l’intermédiaire du personnage de Izawa (Tadanobu Asano). Le jeune homme travaille en tant qu’assistant-réalisateur chez Media Station, la société de production la plus populaire du moment, mais vit dans un taudis tenu par un couple de tailleurs à la périphérie de la ville, où sont jetés les laissés pour compte de cette société du futur. Pourtant, Izawa est obsédé par l’idée de mettre fin à ses jours. Telle une ombre, il nous apparaît régulièrement dans le renfoncement du mur de sa chambre, hésitant à se passer la corde au cou. Tandis qu’il est harcelé par la reine de la télévision, la jeune idole Ginga (Reika Hashimoto), il ne pense qu’à sa voisine, surnommée l’Idiote (Miyako Koda), et épouse d’un homme qu’on appelle le Fou.

Hakuchi est un film étrange et intemporel, flamboyant et poétique. L’atmosphère décadente des soirées paillettes alterne avec le quotidien confiné de Izawa, la préparation d’une émission en direct se transforme en parodie de déploiement militaire, la starlette à l’apparence fragile terrifie les hommes qui l’entourent comme un monstre prêt à les avaler…

Izawa, incarné par le très beau Tadanobu Asano, devient peu à peu l’objet de toutes les convoitises alors qu’il ne cherche qu’à disparaître, au sens figuré comme au sens propre. Ginga ne cesse de s’en prendre à lui car il lui résiste, un producteur surgit des toilettes et lui fait savoir qu’il tient absolument à lui donner sa chance pour réaliser son film, et l’Idiote squatte son placard comme le ferait un chat possessif. L’Idiote, justement, qui donne son nom au film, apparaît du début à la fin comme un personnage fantomatique dont on ne sait pas vraiment s’il existe, si ce n’est dans l’esprit torturé de Izawa.

Le réalisateur Makoto Tezuka excelle à créer des ambiances pesantes où l’on perd ses repères, et l’on prend plaisir à se laisser porter par cette histoire souvent pleine de surprises. Certes, le film tire en longueur dans son dernier tiers, et la fin du film est légèrement confuse et naïve, mais la beauté de l’ensemble et son caractère intrigant l’emportent sur ces réserves mineures.

D’autre part, outre Tadanobu Asano que l’on ne présente plus, Hakuchi est l’occasion de découvrir une jeune actrice prometteuse, Reika Hashimoto, dont le personnage est sans doute le plus fascinant du film : introduite comme le symbole ultime de ce monde superficiel, Ginga s’avère peu à peu être au contraire le personnage le plus profond et le plus réfléchi de tous. L’actrice lui confère un charisme féroce qui détonne agréablement en comparaison avec la plupart des personnages féminins auxquels nous a habitué le cinéma japonais.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 11 février 2005

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