Critique: ‘Ikigami’, de Tomoyuki Takimoto

0

Tout en restant très fidèle au manga de Motoro Mase, Ikigami le film propose une vision plus sombre encore de la société japonaise en mettant l’emphase sur une esthétique et une atmosphère d’anticipation extrapolées à partir de l’univers de l’auteur. Sobrement réalisé, très bien interprété par de jeunes valeurs sûres du cinéma japonais actuel, le film mêle habilement drame et critique sociale en dépit de quelques dérapages lacrymaux. Le tout manque peut-être un peu d’envergure pour faire date comme un incontournable du genre, mais s’impose tout de même comme un film intelligent et inquiétant qui possède beaucoup de cœur.

Réalisé en 2008 par Tomoyuki Takimoto (The Investigation Game), Ikigami est l’adaptation d’un manga créé en 2005 par Motoro Mase et toujours en cours de parution à ce jour. L’œuvre originale est publiée en France depuis 2007 aux éditions Kazé manga et rencontre ici aussi un franc succès tant public que critique. Ce bon accueil s’explique par le sujet même d’Ikigami, qui mêle intelligemment anticipation et drame, le tout rehaussé de dessins réalistes et expressifs.

Revisitant l’Histoire à partir de la défaite de 1945, l’auteur imagine une uchronie dans laquelle l’occupation américaine n’a jamais eu lieu, et où son pays a été capable de se relever grâce à une loi devenue le pilier de l’Etat. Appelée « Loi de Prospérité Nationale », celle-ci consiste à injecter à tous les enfants un vaccin qui provoquera aléatoirement la mort d’un jeune sur mille dans la tranche d’âge des 18-24 ans. L’idée maîtresse est que la paix sociale ne peut être maintenue que si la population se voit inculquer de force le respect de la valeur de la vie. Un tel concept, qui met en avant de façon extrême le principe du sacrifice de l’individu au nom de la communauté, ne pouvait évidemment naître qu’au Japon.

Ikigami révèle d’autre part, à l’instar de Battle Royale, les failles d’un pays vieillissant qui non seulement craint sa jeunesse mais la déteste profondément. Ce n’est pas un hasard si cette loi autoritaire a été décidée par des hommes mûrs repliés dans leur tour d’ivoire. Motoro Mase fait la critique de ce système mais il se garde de le faire frontalement, préférant laisser parler les sentiments à travers les cas des jeunes condamnés – un chapitre par décès – et à travers la routine étrange de son héros, Kengo Fujimoto, un jeune fonctionnaire de l’Etat chargé de délivrer les « préavis de mort ».

Plutôt que de se perdre dans la multitude de cas développés par le mangaka, le réalisateur et son scénariste Akimitsu Sasaki (à qui l’on doit notamment le beau drama Sore wa, Totsuzen, Arashi no You ni…) choisissent d’adapter deux volumes d’Ikigami, respectivement le 1 et le 3. Comme l’œuvre originale, le film adopte pour fil conducteur la lente prise de conscience du fonctionnaire Fujimoto et s’attelle à partir de là à traiter les chapitres les plus riches en émotion. Si le réalisateur cède parfois à la tentation d’appuyer un peu trop sur la corde sensible lors de certains passages tragiques, en particulier dans la dernière partie, il n’en garde pas moins une retenue louable dans l’ensemble, qui fait de ce long métrage l’un des exemples récents d’adaptation de manga parmi les plus réussies.

Takimoto parvient ainsi à imprégner son film d’une vraie personnalité en creusant l’aspect anticipation du récit de Motoro Mase. Alors que le lieu de travail de Fujmoto ressemble à n’importe quelle administration dans le manga, le réalisateur le transforme en un lieu glacial à l’atmosphère oppressante, dont l’agencement n’est pas sans évoquer Equilibrium de Kurt Wimmer et son alignement de bureaux tous semblables les uns aux autres. Ce glissement de ton entre la version papier et la version cinéma concerne de fait aussi Kengo Fujimoto, qui de presque désinvolte dans la première, se montre d’emblée nettement plus torturé dans la seconde.

Outre ses qualités plastiques et le soin apporté à son ambiance, Ikigami bénéficie d’un très bon casting qui participe de manière sensible à donner vie aux protagonistes des histoires de Motoro Mase. Le choix de Shota Matsuda pour incarner Fujimoto s’avère plutôt intéressant. Acteur montant depuis quelques années, notamment sur le petit écran avec Hana Yori Dango et surtout Liar Game, il se voit confier ici pour la première fois un rôle principal au cinéma. Qui plus est, le rôle d’un individu passe-partout qui pourrait passer pour la parfaite caricature du salaryman japonais anonyme – soit un parfait contre-emploi.

Son interprétation tout en sensibilité donne un nouveau visage, dans tous les sens du terme, à ce jeune homme qui débute sa carrière sous des auspices assez peu ragoûtants en plongeant des gens de son âge ou presque – Fujimoto a 25 ans – dans la détresse la plus insondable. Les autres comédiens ne sont pas en reste, et force est de constater qu’Ikigami regroupe une belle brochette de jeunes talents, de Takayuki Yamada à Yuta Kanai, en passant par Riko Narumi, Takashi Tsukamoto ou Kazuma Sano. Tous sont très bien dirigés et réalisent un sans faute en dépit de scènes dont la transposition à l’écran n’était pas évidente. Au final, Ikigami ne révolutionne certes pas le film d’anticipation mais reste une bonne surprise qui rend humblement justice à l’oeuvre de Motoro Mase.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 18 janvier 2010

Share.