Critique : ‘Intimate Confessions of a Chinese Courtesan’, de Chu Yuan

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Gros succès lors de sa sortie à Hong Kong en 1972, Intimate Confessions of a Chinese Courtesan a bénéficié de l’aura sulfureuse qui entourait son sujet. En effet, la simple bande-annonce exposant clairement la relation homosexuelle qu’entretiennent les deux héroïnes avait suffi à créer l’attente, dans un contexte où les femmes n’étaient guère autorisées à mener de vie sexuelle hors du cadre du mariage. Ce qui paraissait audacieux voire scandaleux à l’époque ne risque plus – ou presque – de choquer grand monde aujourd’hui : plus de trente ans après, on est davantage frappé par la splendeur visuelle et la virtuosité de la mise en scène de Intimate Confessions of a Chinese Courtesan.

La belle Ai Nu se fait kidnapper par un groupe d’hommes au service d’une redoutable tenancière de maison close nommée Lady Chun. Cette dernière, particulièrement sadique, tombe instantanément sous le charme de la jeune fille et veut en faire sa favorite. Dans le but de l’initier à sa nouvelle « profession », elle la livre au bon vouloir de quatre hommes sans scrupules qui la violent l’un après l’autre. Traumatisée, Ai Nu trouve du réconfort auprès d’un jeune homme qui tente de l’aider à s’échapper. Mais l’entreprise échoue et elle n’a d’autre choix que de se plier à la volonté de Lady Chun. Ai Nu a cependant la ferme intention de se venger…

Parmi les grands noms de l’âge d’or de la Shaw Brothers, Chu Yuan (ou Chor Yuen, en cantonais) occupe, à l’instar de Chang Cheh, une place de choix. On l’a repéré à l’écran en méchant face à Jackie Chan dans Police Story 1 et 2 ou aux côtés de Stephen Chow dans Shaolin Soccer, mais il compte plus de 120 films à son actif en tant que réalisateur, dont plusieurs merveilles restées longtemps méconnues du public occidental. Intimate Confessions of a Chinese Courtesan est incontestablement de ceux-là.

Centré sur le destin tragique de la jeune Ai Nu (Lily Ho), enlevée en pleine rue et livrée en tant que nouvelle recrue au sein d’un bordel tenu de main de fer par la mystérieuse Lady Chun (Betty Pei Ti), le film nous plonge, une fois n’est pas coutume, dans un univers presque exclusivement féminin, les hommes se trouvant relégués en périphérie ou simplement au second plan.

Pour autant, les enjeux qui sous-tendent Intimate Confessions of a Chinese Courtesan ne diffèrent pas fondamentalement de la trame classique du film d’arts martiaux puisque l’intrigue reste centrée sur l’idée de vengeance suite à une terrible humiliation imposée par un adversaire déloyal.

La star de l’époque, Lily Ho, endosse ainsi avec grâce et détermination le costume de la justicière implacable, tout en habillant le regard de son personnage d’un zeste d’ironie bienvenu. Dans le rôle de la matrone lesbienne inhumaine qui succombe à l’amour, Betty Pei Ti lui donne la réplique avec humour et conviction. Si la relation trouble qui unit ces deux personnages charismatiques est au cœur du film, elle ne doit pas faire oublier les liens ambigus que chacune entretient avec un homme de son entourage : Ai Nu laisse planer le doute sur ses sentiments pour le jeune policier Ji (Yueh Hua) qui ne cache pas qu’il est tombé éperdument amoureux d’elle au premier instant, tandis que Lady Chun repousse perpétuellement les avances de son bras droit Bao Wu sans réellement lui dire définitivement non.

Toutes ces intrigues et sous-intrigues se développent au fur et à mesure de l’enquête que mène le policier qui soupçonne Ai Nu d’avoir assassiné un notable. Drame, romance, film policier ou wu xia pian, Intimate Confessions of a Chinese Courtesan est tout à la fois. Les œuvres les plus réussies de Tsui Hark – producteur ou réalisateur – doivent certainement beaucoup à ce film dont les partis pris esthétiques ne sont pas sans évoquer Green Snake, L’Auberge du Dragon ou la trilogie des Histoires de Fantômes Chinois. Les mouvements des superbes costumes des comédiennes participent à conférer au cadre son parfait équilibre dans un film où aucun plan n’est laissé au hasard.

Parcouru de flamboyantes scènes de combat au cours desquelles explose la tension dramatique et qui font écho aux nombreux moments intimistes parfois teintés de légèreté, Intimate Confessions of a Chinese Courtesan est encore rehaussé par la sublime photographie de Chiu Chia Hsin où dominent les tons pastels. La splendeur raffinée du film de Chu Yuan émerveille à chaque instant, sans jamais éclipser le soin délicat apporté au scénario et aux personnages. Chef-d’œuvre !

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 4 octobre 2005

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