Critique : ‘Jiang Hu’ (The Bride With White Hair), de Ronny Yu

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Réalisé par Ronny Yu en 1993, époque où Hong Kong nous offrait encore des films flamboyants, et récompensé au festival de Gerardmer en 1994, Jiang-Hu s’impose comme un véritable chef d’œuvre du cinéma fantastique. Plus connu sous le titre The Bride With White Hair, ce long métrage est en fait l’adaptation d’un roman wu xia des années 50 intitulé La Légende de la Sorcière aux Cheveux Blancs, de Liang Yu Sheng. Jiang Hu se déroule à la fin du règne de la dynastie Ming, mais le film nous plonge cependant dans un univers où les personnages volent et utilisent des pouvoirs surnaturels, où magie et figures historiques se côtoient.

Zhuo Yi Hang est le gardien d’une fleur supposée apporter l’immortalité, mais il refuse de la céder, même à l’Empereur mourant, car il la réserve pour sa bien-aimée. Dans le passé, celle-ci l’avait sauvé des loups lorsqu’il était enfant, et quelques années plus tard, alors que Yi Hang était devenu chevalier de la secte Wu Tang, elle réapparaissait sous les traits de La Louve, bras armé d’un clan rebelle dirigé par des siamois. Amoureux l’un de l’autre, Yi-Hang et la Louve avaient alors décidé de fuir ensemble…

L’ouverture du film se situe des années après l’histoire qui nous est racontée, mais le film revient rapidement en arrière dans le temps à travers l’enfance du héros, qui est aussi le narrateur de l’histoire. Ces scènes mélangent des souvenirs fantasmés et poétiques, à commencer par son entraînement (magnifiques plans en ombre chinoise) et sa rencontre avec la petite fille, et des souvenirs plus quotidiens qui font entrer en scène la plupart des personnages qui interviendront dans l’action. Apparaissent ainsi les membres principaux de son clan, comme le maître, mais aussi le professeur jaloux qui brigue le commandement pour sa fille, elle-même amoureuse de Yi Hang. La transition entre l’enfance et l’âge adulte se déroule dans la pièce où Yi Hang est régulièrement mis en accusation par son clan pour ses actions anti-conformistes, une situation particulièrement représentative du destin de ce personnage éternellement jugé coupable.

La présentation du héros donne à Jiang Hu l’allure d’un wu xia pian, mais le film raconte avant tout l’histoire d’une passion amoureuse contrariée. Dès la première apparition de La Louve à l’âge adulte, une tension érotique s’installe entre celle-ci et Yi Hang, pourtant supposés être ennemis. Cette tension s’exprime par le biais de plusieurs confrontations, jusqu’à la consommation de leur passion sous une cascade dans l’antre de la Louve, là où le monde extérieur ne peut pas les atteindre.

La scène d’amour peut paraître naïve au premier abord, mais elle prend tout son sens en comparaison avec la jalousie, l’ambition voire la perversion qui consument les autres personnages, dans un camp comme dans l’autre. Les amants évoluent chacun dans un univers où il n’y a pas de place pour les sentiments ni pour les choix individuels, l’illustration en est qu’en plus de trouver l’amour, la Louve va se voir offrir pour la première fois un nom, donné par son amant.

Le choix de comédiens de presque quarante ans pour interpréter Yi Hang et la Louve (Leslie Cheung avait 37 ans et Brigitte Lin Ching Hsia 39 ans) était un pari risqué. Mais tous deux incarnent leur personnage respectif avec un tel charisme mêlé d’une telle fraîcheur qu’il n’est pas une seule seconde où leur âge soit un obstacle à la crédibilité de leur passion, bien que leur comportement puisse parfois ressembler à celui d’adolescents.

Le rôle principal masculin, jeune homme charmeur et arrogant interprété par le regretté Leslie Cheung, aurait pu être totalement banal et insipide. Mais le comédien imprime une telle grâce et une telle sensibilité à son personnage qu’il parvient à transmettre toute la passion mais aussi les dilemmes intérieurs qui animent cet homme tiraillé entre son amour et ses responsabilités écrasantes. Brigitte Lin Ching Hsia trouve ici l’un de ses plus beaux rôles, une beauté qui ne tient pas uniquement à son apparence mais aussi à la force qu’elle dégage. Rien que son regard traduit une détermination inébranlable, celle d’une femme qui vit dans l’absolu.

L’autre couple qui marque ce film et qui s’oppose à l’innocence de Yi Hang et de la Louve, est celui des deux siamois, interprétés par un Francis Ng Chun Yu (The Mission, Full Alert) qui déploie toutes ses ressources pour exprimer la folie de son personnage, et par une Elaine Lui (Dr Wong et les pirates) absolument démente, au rire aussi irritant que possible.

L’association de Ronny Yu à la réalisation et de Peter Pau à la photographie fait des miracles : chaque plan est porteur d’émotion et possède un caractère merveilleux grâce au soin accordé à une esthétique qui ne faillit jamais de la première à la dernière image du film. Presque entièrement composé de scènes nocturnes (les plans de jour ont aussi été tournés la nuit), Jiang Hu distille une atmosphère intimiste pour traduire les tourments des personnages, du désir de la Louve et de Yi Hang de sortir du cauchemar des conflits, à la folie malsaine et destructrice des deux siamois. Ronny Yu exploite d’ailleurs à l’extrême le jeu de ses comédiens en n’hésitant pas à les filmer en très gros plans, sans toutefois négliger les grands angles, et cela avec une parfaite gestion de l’espace. Comme dans un opéra, il utilise aussi les changements de maquillages et de costumes pour appuyer les bouleversements intérieurs des personnages. Les costumes sont d’ailleurs somptueux, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait qu’ils ont été réalisés par Emi Wada, à qui l’on doit déjà les costumes du Ran de Akira Kurosawa et du Hero de Zhang Yi Mou.

Dirigées par Philip Kwok, les scènes d’action n’ont pas pour ambition de marquer l’histoire du film d’arts martiaux avec des chorégraphies réalistes. Encore une fois, il s’agit d’exprimer l’état d’esprit des personnages et les enjeux dramatiques qui se déroulent. A ce titre, le fameux plan séquence où Yi Hang se bat avec une brindille illustre à merveille son ivresse et son refus d’assumer le rôle qui lui est imposé : en plus de permettre l’alternance entre l’acteur et la doublure, le mouvement de la caméra apporte un ton décalé, en accord avec le personnage ivre qui, dans un style de combat qui évoque une danse, terrasse ses adversaires avec une « arme » inoffensive. De même, la fin totalement démente du film, où la transformation de la Louve – moment culte – n’est qu’un avant-goût, exprime cette folie qui se déchaîne et qui menace peut-être les deux amants, dont la passion est devenue l’élément autour duquel tout le film s’articule.

Entre film d’arts martiaux et romance, Jiang Hu est l’histoire d’une passion, d’un amour impossible qui mène les deux amants et leur entourage respectif vers une issue inéluctable. Véritable tourbillon d’images et de scènes d’une beauté trop rare à l’écran, Jiang Hu est servi par une interprétation magistrale et par une mise en scène prodigieuse. Ses qualités visuelles et sa force émotionnelle en font un monument incontournable du cinéma de Hong Kong et du cinéma fantastique. Ce chef d’œuvre réunit aussi Leslie Cheung et Brigitte Lin Ching Hsia, un couple qui reste l’un des plus beaux – si ce n’est le plus beau – du cinéma de Hong Kong.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama le 16 avril 2005

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