Critique : ‘Kill la Forteresse des Samouraïs’, de Kihachi Okamoto

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Deux ans après Le Sabre du Mal, chef d’œuvre d’une noirceur qui n’a d’égal que la virtuosité de ses scènes de combat, Kihachi Okamoto réalise Kill, La Forteresse des Samouraïs (Kiru) en 1968. Avec ce mélange de film de sabre et de comédie décalée lorgnant parfois vers le western, Okamoto revient vers un style nettement plus léger que celui de l’œuvre qui lui a valu sa renommée en Occident.

Genta, un guerrier samouraï, est sommé par ses supérieurs d’assassiner son meilleur ami. Après s’être exécuté, très ébranlé, il rejette en bloc les préceptes de l’ordre des samouraïs pour tenter de se ressourcer et entame une quête intérieure. Mais il rencontre sur son chemin un jeune fermier qui l’implore de l’aider à combattre des guerriers venus empêcher un soulèvement des paysans… La violence et la corruption auront-elles raison des idéaux pacifistes d’un samouraï idéaliste ?

Kill, La Forteresse des Samouraïs s’ouvre sur l’arrivée de deux étrangers affamés dans une ville poussiéreuse. L’un est un vagabond hanté par un passé douloureux qui l’a amené à quitter l’ordre des samouraïs, l’autre est un paysan qui rêve justement d’être adoubé. Les deux hommes, qui se lient spontanément d’amitié, vont rapidement comprendre qu’un conflit fait rage entre les clans locaux. Justement, sept samouraïs rebelles se donnent rendez-vous dans une forteresse afin de définir leur action contre le clan qui a pris le pouvoir. Mais l’ennemi a eu vent de l’affaire et leur envoie des hommes de main fraîchement recrutés afin de les assiéger.

A travers un scénario un brin rocambolesque, Okamoto reprend quelques unes des thématiques qui lui sont chères. Tout comme dans Le Sabre du Mal, il démystifie les codes d’honneur des samouraïs, mais sur un ton franchement plus humoristique.

Pourtant, l’histoire n’a a priori rien de comique. Les samouraïs sont avant tout montrés comme des hommes manipulés par des chefs cyniques et corrompus, qui n’hésitent pas à user de l’aura de l’ordre des samouraïs pour recruter de pauvres hommes dans le besoin. Ces derniers, dont la vie n’a aucune valeur, effectuent les basses besognes et n’en retirent aucune estime, voire se font malencontreusement tirer dessus par leur propre camp. De plus, et comme le montre l’expérience passée du vagabond, ces valeureux guerriers n’ont aucune possibilité de prise d’initiative individuelle et doivent faire passer leurs amis après leur sens du devoir. Le code des samouraïs rejaillit aussi sur l’entourage puisque lorsque la honte s’abat sur l’un d’entre eux, sa famille est entraînée avec lui, ce qui force bien souvent les femmes et les filles à devenir prostituées, et cela dans l’indifférence générale.

Okamoto décrit donc avant tout un univers de violence et de corruption qui écrase les faibles, mais il le fait sur un ton parodique, en parsemant son film de notes d’humour noir. La dérision est ainsi omniprésente, et cela même lorsque la mort survient sans prévenir. La prestance des samouraïs en prend un coup dans Kill, La Forteresse des Samouraïs, ne serait-ce que lors de la scène totalement surréaliste qui les montre en train de festoyer avec les prostituées dans une ambiance qui n’a rien de raffinée ou de sensuelle, au contraire de la vision des bordels habituellement montrée.

Tatsuya Nakadai interprète un personnage diamétralement à l’opposé de son rôle d’assassin démoniaque du Sabre du Mal. Avec son attitude décontractée et sa bonne humeur, ce vagabond qui semble tout droit sorti d’un western aurait préféré ne pas s’impliquer dans les enjeux locaux, auxquels il préfère largement une bonne partie de carte avec le bonze du coin. Son air détaché teinté d’une certaine ironie révèle le regard que le réalisateur porte sur le monde qu’il dépeint. Quant au paysan qui désire devenir samouraï – mais qui ne parvient pas à se détacher du surnom « le bouseux » donné par ses camarades – il garde tout au long du film une intégrité exemplaire accompagné d’un air benêt qui le rendent particulièrement attachant, un rôle dans lequel Etsushi Takahashi se révèle impeccable.

Même s’il détourne certains codes du chambara, Kill, La Forteresse des Samouraïs ne renie pas non plus le genre et nous offre aussi de belles scènes de combats. Sans être les plus spectaculaires qui soient, celles-ci n’en bénéficient pas moins de chorégraphies mouvementées, d’une mise en scène dynamique et d’un montage rythmé. Kill, La Forteresse des Samouraïs est un film inclassable, parfois drôle, parfois tragique, parfois les deux en même temps, réalisé par un grand réalisateur encore trop méconnu en France.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 31 août 2005

 

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