Critique : ‘La Proie de l’homme’, de Hideo Gosha

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En clôturant sa trilogie consacrée aux romans de Tomiko Miyao, Hideo Gosha signe avec La Proie de l’homme l’un de ses films les plus puissants et les plus fins. Un long métrage qui sonne comme une remise en question personnelle d’une rare maturité – il encaissait à l’époque un divorce pénible – tout en résonnant de manière universelle de par son propos et la justesse avec laquelle il est traité. Magnifique.

Troisième et dernier film inspiré des romans de Tomiko Miyao, La Proie de l’homme est ancré, comme les précédents, dans les milieux marginaux des gangsters et de la prostitution. Construit autour du personnage du zegen Iwago (Ken Ogata, de retour après Yohkiro), le film se focalise sur le destin d’une famille hors norme car étrangement recomposée au fil des années, foyer à l’intérieur duquel haine et rancœur laissent place par surprise à la pureté des sentiments.

Personnage peu recommandable comme ses prédécesseurs de Dans L’Ombre du Loup et de Yohkiro, le Royaume des Geishas, Iwago fait son beurre sur la misère humaine et tout particulièrement sur celle des femmes. Piétinant les petites filles apeurées qu’il achète une poignée de yens pour les revendre à des bordels, se servant des geishas et autres chanteuses comme d’éphémères passe-temps, il fait subir à son épouse dévouée le pire des calvaires en la contraignant à élever les enfants de ses maîtresses non sans l’avoir humiliée. Sa puissance et sa fortune se construisent sur l’abus méprisable de ses privilèges de chef de clan et de chef famille tout-puissants. Pourtant, et c’est là toute la force et la puissance de ce film tout en paradoxes, Hideo Gosha ne dépeint à aucun moment un monstre, bien au contraire.

A l’instar du père aimant incarné par Tatsuya Nakadai dans Dans L’Ombre du Loup, Iwago possède sa propre échelle de valeurs, et par conséquent sa propre conception de la loyauté. Une conception que son épouse Kiwa (Yukiyo Toake) a bien du mal à saisir – et on la comprend – mais qui n’en reste pas moins réelle, au-delà de l’abus de pouvoir que lui permet sa position privilégiée d’homme.

On sait que le réalisateur lui-même faisait face à un divorce douloureux au moment du tournage du film. Or ce qui impressionne dans La Proie de l’homme, c’est justement sa capacité à prendre du recul vis-à-vis de la complexité de la relation qu’entretiennent ces deux personnages à la fois très proches et férocement antagonistes.

De manière intéressante, l’histoire de l’épouse malheureuse est celle qui occupe au bout du compte le premier plan au détriment de celle d’Iwago, qui se retrouve progressivement perçu de l’extérieur à mesure que le drame se noue. Si le sujet du film reste bel et bien – comme le souhaitait Gosha dès le départ – l’incompréhension entre hommes et femmes, celui-ci parvient de manière extrêmement habile à faire ressentir les deux points de vue avec la même acuité.

Entre celui qui fuit ses responsabilités pour aller se divertir auprès de jeunes femmes qu’il ne respecte que modérément, et celle qui semble témoigner davantage d’affection aux enfants que son mari lui impose contre son gré qu’à ceux qu’elle a mis au monde (ses deux fils, dont l’un, trop doux pour ce monde de brutes, se sacrifie inutilement pour son bon à rien de frère), le réalisateur ne prend jamais parti de façon manichéenne. Certes, La Proie de l’homme dépeint la tragédie vécue par Kiwa, enfermée dans sa condition peu enviable d’épouse dépendante du bon vouloir de son mari. Mais il s’agit avant tout de l’histoire d’un couple qui ne parvient pas à s’accorder, ou trop peu. Une histoire pleine de maturité, dont le caractère extrêmement réaliste et sensible à la fois finit par bouleverser profondément, au-delà de ce que l’on pourrait imaginer. Assurément l’un des chefs d’œuvre du réalisateur.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 4 octobre 2007

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