Critique : ‘La Servante et le Samouraï’, de Yôji Yamada

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Réalisé par Yôji Yamada, La Servante et le Samouraï a reçu rien moins que onze nominations à la récente cérémonie des Japan Academy Awards 2005 et a été récompensé pour sa direction artistique. En apparence dans la pure tradition du film de samouraï, La Servante et le Samouraï est en réalité davantage une critique sociale et une réflexion sur les codes moraux de l’époque, à commencer par la ligne de conduite imposée aux samouraïs.

Un samouraï, Munezo Katagiri, apprend que l’ancienne servante de sa famille est maltraitée par la famille de son mari. Scandalisé, il vient à son secours et la ramène chez lui. Alors qu’une romance naît entre Katagiri et Kie, les supérieurs du clan auquel appartient Katagiri défient l’honneur de celui-ci en lui ordonnant de tuer un de ses anciens compagnons, corrompu par l’ennemi. Katagiri sera-t-il capable d’accomplir son devoir, lui qui n’a jamais tué ?

Japon, milieu du dix-neuvième. De plus en plus influencé par la culture occidentale, le pays est en proie au changement. Munezo Katagiri (Masatoshi Nagase), un samouraï intègre qui respecte le code de l’honneur imposé par son ordre, va voir son monde et ses principes mis à mal lorsqu’il va prendre conscience de la corruption de ses supérieurs. Parallèlement, il retrouve Kie (Takako Matsu), une jeune femme qui a longtemps servi sa famille et dont il était secrètement amoureux. La tirant des griffes d’une belle famille qui l’exploite jusqu’à la moelle, il la ramène chez lui et la réengage afin de l’héberger. Mais cette situation ambiguë entre deux personnes de castes différentes va susciter le scandale.

Dans La Servante et le Samouraï, la voie du samouraï est au centre du film. Mais contrairement aux traditionnels films du genre, l’histoire traduit justement les doutes du personnage principal vis-à-vis de cette ligne de conduite rigide. Les samouraïs sont présentés comme passéistes, ce qui se traduit par leur incompréhension face à l’arrivée de tout ce qui vient de l’Occident. Les scènes où un jeune homme qui a voyagé tente de leur apprendre à se servir d’armes à feu donnent lieu à des moments amusants où l’on voit ces hommes dignes dans leur tenue traditionnelle s’esclaffer comme des enfants à la moindre surprise.

Moins amusante est la corruption qui règne dans le milieu et que découvre Katagiri alors qu’il doit obéir à contre cœur aux ordres de ses supérieurs, sans en questionner le bien-fondé. Le milieu des samouraïs apparaît comme un monde enfermé dans des principes rigides et obsolètes, où la violence est pratiquée d’une manière qui n’est pas toujours très glorieuse, sous couvert d’honneur. Et c’est dans ce contexte que Katagiri s’interroge sur la véritable voie du samouraï, celle-ci n’étant en effet pas supposée prôner la violence. L’influence occidentale ne constitue pas forcément une réponse positive puisqu’elle piétine l’honneur des combattants avec ses armes de guerre barbares.

La Servante et le Samouraï est aussi une histoire d’amour impossible entre Katagiri, un samouraï, et Kie, une servante. La société repose sur des castes, une lourde tradition de plus dont les personnages vont découvrir l’absurdité. Katagiri et Kie apparaissent ainsi comme des marginaux à différents points de vue. D’abord à cause de la cohabitation scandaleuse qu’ils mènent au mépris des ragots. Mais leur relation survivra-t-elle à la pression sociale ?

Leur personnalité respective participe aussi à les marginaliser. Kie, une femme délicate qui respecte en apparence les commandements qui incombent à son genre, se montre finalement douée d’une certaine indépendance d’esprit. Katagiri est quant à lui un samouraï pacifique qui accorde de la valeur à la vie, et derrière son costume de guerrier se cache un certain idéalisme. Mais le trait de caractère qui le distingue le plus est l’empathie envers ceux qui n’ont pas la parole, en particulier les femmes qu’il côtoie. Derrière leur sourire et leurs gestes d’une grâce fascinante, celles-ci ont en effet pour unique rôle de soutenir leur mari au mépris de leur propre existence, une condition qui peut aller jusqu’à répandre du sang inutilement, d’autant qu’elles ne récoltent en retour que de l’indifférence.

Ces deux personnages atypiques dans leur univers représentent peut-être l’avenir d’un Japon en pleine mutation et dont les codes sont sur le point d’être redéfinis. La Servante et le Samouraï doit beaucoup à l’interprétation de ses comédiens, et Masatoshi Nagase (Mystery Train, Gojoe) s’avère absolument parfait dans son rôle de samouraï épris de justice. Quant à Takako Matsu, que l’on avait découverte dans le très beau April Story (Shunji Iwaï), elle fait preuve encore une fois d’une grande subtilité de jeu dans un rôle tout en retenue. Son personnage révèle parfois une spontanéité qui la rend particulièrement touchante.

Esthétiquement très soigné, La Servante et le Samouraï bénéficie de qualités visuelles indéniables, tant du point de vue des lumières et des cadrages que de la reconstitution des décors et des costumes. Réalisé sans effet tape-à-l’œil, La Servante et le Samouraï est marqué par de longs plans-séquences, souvent statiques, un style qui accentue l’idée que les personnages sont encore emprisonnés dans des principes immuables. L’histoire est racontée du point de vue de Katagiri, et à mesure que celui-ci est envahi par le doute, les évènements qui font avancer l’action interviennent de plus en plus hors champ, suggérant que le samouraï perd progressivement prise sur son environnement.

A ce titre, si les deux combats majeurs du film se ressemblent en apparence dans la forme, l’un est en réalité marqué par une maîtrise totale de l’environnement (les deux hommes restent dans le champ, en particulier lors d’un plan séquence de deux minutes) tandis que l’autre fait brutalement intervenir des éléments extérieurs situés hors champ. Ces combats ne sont pas au centre du film mais ils n’en sont pas moins mémorables, non par leur aspect spectaculaire mais par leur authenticité. A une heure où le cinéma morcelle constamment l’action, il est très rare de voir des scènes de combats aussi dépouillées et aussi vraies que dans La Servante et le Samouraï. Jamais le réalisateur ne tente d’esthétiser la violence, ce qui aurait été contraire au propos du film, et celle-ci semble au contraire méchamment triviale.

La Servante et le Samouraï possédait en apparence tous les attributs du film de samouraï à l’ancienne. Pourtant, Yôji Yamada apporte un éclairage nouveau sur les codes moraux de l’époque, avec un regard contemporain mais jamais anachronique. Rehaussée par une partition musicale très élégante, La Servante et le Samouraï est une œuvre riche et humaniste qui montre l’envers du décor habituellement mis en scène dans les films du genre.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 août 2005

NDLR : la critique a été écrite à partir du DVD japonais sous le titre The Hidden Blade. Entre temps, le film est sorti en salles en France et nous avons remplacé le titre international par le titre français dans cette critique pour des besoins de cohérence.

> Lire la critique de film Le Samouraï du Crépuscule de Yôji Yamada

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