Critique : ‘L’Ange Ivre’, de Akira Kurosawa

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L’Ange Ivre est le premier film personnel de l’immense Akira Kurosawa, contraint jusqu’alors d’honorer des commandes sans avoir le loisir d’y mettre son âme. Le film marque d’autre part la première collaboration entre le cinéaste et l’acteur Toshirô Mifune, qui deviendra son acteur fétiche durant plusieurs décennies. Mais la valeur de L’Ange Ivre ne saurait se mesurer uniquement à l’aune de considérations purement « historiques ». Ancré dans son époque de par la situation dramatique qu’il dépeint, intemporel de par l’universalité de ses enjeux humains et la puissance émotionnelle qu’il dégage, le film est une pure merveille empreinte d’une renversante modernité, transcendée par la prestation d’un comédien en état de grâce.

ange_ivre_09Le Dr Sanada (Takashi Shimura) reçoit au milieu de la nuit la visite d’un jeune homme, Matsunaga, venu se faire soigner une blessure à la main. Bien que ce dernier lui assure qu’il s’agit seulement d’un « accident », le médecin n’est pas dupe et ses soupçons se confirment lorsqu’il extrait une balle de la main de son patient. Il décide de faire payer au truand sa malhonnêteté en désinfectant sa plaie sans avoir recours à la moindre anesthésie. Rattrapé l’instant d’après par sa conscience professionnelle, il informe Matsunaga (Toshirô Mifune) qu’il a peut-être contracté la tuberculose et l’enjoint à changer de style de vie, sage conseil que ce dernier rejette immédiatement. Piqué au vif et saisi d’un élan de compassion, le médecin bourru décide de ne pas le laisser tomber…

Tourné en 1948, soit trois ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, L’Ange Ivre dresse un portrait catastrophique du Japon écrasé sur ses terres. Rongé par une misère et une criminalité galopantes, le pays peine à se relever de la défaite et c’est en plein cœur d’un paysage désolé où règne le chaos le plus alarmant que nous plonge le réalisateur engagé. Le marais nauséabond qui entoure le cabinet du Dr Sanada sert de métaphore explicite à cette crasse ambiante, terreau de tous les désordres sociaux et de toutes les maladies. Preuve que la contagion est inévitable, les enfants du quartier font de cette mare de boue leur terrain de jeu privilégié, faute de mieux. C’est contre cette fatalité que lutte tant bien que mal le bon docteur, jusqu’à ce que sa foi en son métier se trouve inexplicablement ravivée par la résistance pathologique que lui oppose son patient le moins recommandable, Matsunaga.

ange_ivre_05Symbole de cette déliquescence intérieure engendrée par la pauvreté, la tuberculose de Matsunaga renvoie aussi à sa propre corruption et à celle de ses semblables, coupables de stimuler cette descente inexorable de la société vers les tréfonds du gouffre. Pour virulente qu’elle soit, la charge contestataire qui pèse sur L’Ange Ivre ne vient cependant jamais occulter le drame humain qui se joue sous nos yeux, grande qualité qui continuera de caractériser les œuvres d’Akira Kurosawa dans les décennies qui suivent.

La relation de fascination-répulsion qui s’établit progressivement entre le docteur et le truand constitue la principale dynamique de L’Ange Ivre. Le fossé générationnel qui sépare les deux hommes conduit naturellement le personnage de Takashi Shimura à endosser le rôle du père fouettard et intrusif, tandis que Toshirô Mifune incarne le fils borné et ingrat. Pourtant, entre les deux, le plus désabusé n’est pas celui que l’on croit. L’ange du titre, c’est bien sûr le médecin, personnage qui revient régulièrement dans la filmographie de Kurosawa, et dont l’incarnation la plus aboutie verra le jour en 1965 dans le sublime Barberousse.

Comme Barberousse, le Dr Sanada a délaissé une carrière prometteuse pour se consacrer aux pauvres et comme lui, il est avant tout un homme, avec ses failles et ses contradictions : alcoolique notoire prêt à tout pour soigner autrui, homme de principe attiré malgré lui par l’univers glamour et illusoire au sein duquel évolue son patient rebelle… Les motivations du Dr Sanada au début du film sont loin d’être limpides et tiennent autant de la compassion sincère que de la vanité pure : il entend avant tout faire plier un adversaire qui lui résiste.

Pourtant, en dépit de tous ses défauts, ce personnage ambigu et attachant reste seul à se démener pour extraire de leur médiocrité tous ceux qui croisent son chemin. Matsunaga bien sûr, mais aussi l’infirmière Miyo (Michiyo Kogure), que son manque d’estime de soi pousse à envisager de retourner auprès de sa brute de mari, sous prétexte qu’elle se doit de l’accueillir à sa sortie de prison, « en tant que femme ». A l’instar de celle que s’est assignée Barberousse, la mission de cet ange-là consiste tout autant à soigner les corps malades que les cœurs meurtris.

C’est à un jeune acteur qu’Akira Kurosawa a repéré dans Au-delà du col enneigé, réalisé en 1947 par son ami Senkichi Taniguchi, que revient le rôle du caïd Matsunaga. Impressionné par son charisme et son énergie hors du commun, le réalisateur confiait dans son autobiographie avoir dû modifier en conséquence le scénario de L’Ange Ivre, qui accordait initialement une importance nettement moindre à ce personnage. Le parfait équilibre des forces qui résulte de ce choix audacieux confirme s’il en était besoin la formidable intuition du cinéaste.

Si Takashi Shimura se montre plus qu’impeccable dans la peau de Sanada, Toshirô Mifune, de son côté, déchire littéralement l’écran. Féroce, sensuel, pathétique, il imprime toute sa démesure à ce personnage qui œuvre malgré lui à sa propre déchéance. Malgré lui, parce que la fange dont cherche désespérément à l’arracher son aîné se nourrit d’un conditionnement implacable que toute la bonne volonté du monde ne peut balayer d’un revers de main. Le message est explicite dans cette très belle scène où Matsunaga, encore confiant dans son avenir, rêve qu’il est poursuivi par son double échappé d’un cercueil. Comble de l’ironie, c’est bouffé par les représentants fringants et cyniques de la vieille génération qu’il dégringole pour de bon, Kurosawa l’érigeant de fait en symbole d’une jeunesse sacrifiée.

ange_ivre_12Outre le caractère immédiatement accessible de ses personnages et le talent extraordinaire de leurs interprètes, L’Ange Ivre éblouit par la maîtrise et la modernité de sa mise en scène, ainsi que par la fluidité de son montage. Les transitions entre les différentes scènes voire les différents plans dénotent d’une incroyable gestion du rythme et de l’espace.

Pour exemple, ce formidable plan-séquence durant lequel la caméra, d’abord située dans le cabinet du médecin où vient d’échouer un Matsunaga ivre mort, se déplace en passant par la fenêtre en arrière-plan pour terminer son voyage dans la rue, face aux marches du trottoir sur lesquelles le redoutable Okada (Reisaburo Yamamoto) célèbre son grand retour de prison en jouant un morceau de guitare. Dans ce plan pivot, les positions respectives des deux personnages sont scellées – l’un à terre, l’autre paradant – , une rupture de ton consommée par le changement brutal de la musique émanant de la rue. Hésitante depuis le début du film au point d’agacer Sanada qui l’entend chaque nuit depuis son cabinet, celle-ci devient soudainement affirmée, presque agressive, préfigurant le destin funeste qui guette la future proie de son auteur.

Admirablement filmé et construit, L’Ange Ivre est aussi somptueusement photographié, l’emphase étant mise sur les jeux d’ombres et de lumière destinés à exprimer les sentiments des personnages comme les revirements de situation qui les affectent. Le réalisateur se plaît ainsi à sublimer le très beau visage de Toshirô Mifune à l’aide de contrastes de plus en plus marqués à mesure que le gangster, jadis arrogant et respecté, décline inéluctablement pour sombrer dans l’indifférence.

Plus généralement, l’attention portée aux regards, aux expressions, aux attitudes, au positionnement des personnages les uns par rapport aux autres, témoigne du souci du cinéaste de donner à ressentir les événements et les émotions de la manière la plus directe possible. Un parti-pris qui trouve son expression la plus flagrante dans la muette et saisissante confrontation entre Matsunaga et Okada, qui voit les deux hommes régresser à l’état de bêtes sauvages, englués dans la peinture qui éclabousse le sol – on retrouve d’ailleurs des scènes triviales de la même trempe à la fin de Chien Enragé ou encore de Rashômon, dans lesquelles les hommes enragés luttent jusqu’à se confondre avec les éléments. Une apothéose viscérale dont l’issue bouleversante demeure rien moins que l’un des plus beaux moments de toute la filmographie du réalisateur.

Poignant, cruel, mais non dénué d’une discrète lueur d’espoir, L’Ange Ivre est un chef-d’œuvre qui compte parmi les films les plus marquants du génial Akira Kurosawa. L’occasion est trop rare de pouvoir (re)découvrir ce bijou sur grand écran, il serait fort dommage de la manquer.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 20 septembre 2006 pour la re-sortie du film en salles

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