Critique : ‘Le Détroit de la Faim’, de Tomu Uchida

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Dernier film du coffret consacré au cinéaste japonais méconnu Tomu Uchida, Le Détroit de la Faim en est aussi le joyau inaltérable, véritable chef-d’œuvre qui lui vaut d’être considéré par la critique japonaise comme l’un des plus grands films jamais réalisés au Pays du Soleil Levant. Cette fresque épique de plus de trois heures prend racine dans l’immédiat après-guerre, à une époque où famine, chaos économique et social, et gangstérisme galopant ralentissent encore considérablement la reconstruction du pays.

Détroit de Tsugaru, 1947. Suite à des prévisions météorologiques erronées, le paquebot Sounmaru se retrouve pris dans un typhon qui cause son naufrages et la mort d’innombrables passagers. Pendant ce temps, deux hommes s’enfuient précipitamment après avoir incendié une propriété d’Iwanai (Hokkaido). Ils rejoignent un autre homme, Takichi Inugai, et tous les trois décident de profiter de la panique causée par le naufrage pour disparaître dans la nature à bord d’un canot de sauvetage. Le lendemain, seul Inugai a survécu. Il trouve refuge dans une maison close, auprès d’une prostituée, Yae, qui s’entiche très vite de lui. Il quitte les lieux le jour suivant, non sans lui avoir laissé subrepticement une épaisse liasse de billets en guise de remerciement. Partie s’installer à Tokyo, Yae n’aura de cesse de retrouver Inugai…

detroit_de_la_faim_03Né puis élevé dans le dénuement le plus complet, le protagoniste principal du Détroit de la Faim, Takichi Inugai (Rentarô Mikuni), partage plus d’un point commun avec la prostituée de Meurtre à Yoshiwara. Comme elle, il est mû par un féroce instinct de survie qui le conduira malgré lui aux pires extrémités, et comme elle, son comportement n’appelle pas à un quelconque jugement moral. Mais le film ne repose pas uniquement sur ce personnage complexe et fascinant : la rencontre déterminante d’Inugai avec la jeune prostituée Yae (Sachiko Hidari) fait bifurquer le récit vers des chemins insoupçonnés. Flash-backs à connotation parfois surréaliste, retournements de situation subtilement amenés, ruptures de ton, le film de Tomu Uchida ne laisse pas aisément deviner ses intentions et jouit d’une construction en tous points remarquable.

Compatissante, naturelle et enjouée, Yae incarne la bonté même. La pulsion sexuelle irrésistible qui la pousse dans les bras de cet homme a priori peu recommandable fait écho à la violence mal contenue de ce dernier. La petite chambre minable qui accueille leurs ébats semble plus que jamais subir l’emprise de ce lieu proche et maudit qu’est le Mont-Effroi, terre des Itako (vieilles femmes qui communiquent avec les esprits des morts). Une emprise qui gouvernera à jamais leurs destinées puisque « il n’y a pas de retour possible », comme le scande justement l’une de ces vieilles sages aux yeux révulsés. Littéralement obsédée par Inugai qu’elle chérit plus que tout, Yae en vient à vouer un culte fétichiste à la rognure d’ongle qu’il a laissé derrière lui par inadvertance, vestige trivial de leur inoubliable communion.

detroit_de_la_faim_01Film à tendance naturaliste évidente, Le Détroit de la Faim est porté de bout en bout par un souffle formidable qui précipite ses personnages dans les entrailles d’un gouffre sans fin, à l’exception peut-être du flic incarné par le tout jeune Ken Takakura. L’enquête policière vient contrebalancer ces excès dans un souci d’équilibre parfait, fil directeur rationnel et salutaire au milieu de cette débauche d’appétits humains monstrueux.

La mise en scène rigoureuse et splendide de Tomu Uchida est sublimée à chaque instant par une somptueuse photographie en noir et blanc qui ajoute encore au plaisir des sens. Captivant, bouleversant, démesuré, Le Détroit de la Faim mérite bel et bien sa place dans le panthéon des plus grands chefs-d’œuvre nippons, aux côtés des merveilles réalisées par Akira Kurosawa ou Kenji Mizoguchi. Un film grandiose, tout simplement.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 26 mars 2006 (test DVD du coffret Tomu Uchida édité par Wild Side Vidéo en 2006)

> Lire la critique du Mont Fuji et la lance ensanglantée
> Lire la critique de Meurtre à Yoshiwara

 

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