Critique : ‘Le Samouraï du Crépuscule’, de Yôji Yamada

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Réalisé en 2002 par Yôji Yamada, Le Samouraï du Crépuscule produisit une forte impression au Japon, où il rencontra non seulement un grand succès public mais récolta pas moins de douze récompenses aux Japan Academy Awards ainsi qu’une nomination à l’Oscar du meilleur film étranger en 2003. Fer de lance de l’avènement d’une nouvelle ère dans la représentation des samouraïs à l’écran, Le Samouraï du Crépuscule se double aussi d’une remarquable critique sociale du Japon d’aujourd’hui.

Veuf et père de deux petites filles, le samouraï de basse caste Seibei Iguchi, surnommé « Crépuscule » par ses collèges, occupe un poste de gestionnaire d’entrepôt. Satisfait de son sort bien que ses finances ne soient pas fameuses, il ne montre aucun enthousiasme lorsque les autres tentent de le pousser à se remarier. Un jour, son amie d’enfance Tomoe réapparaît, ravivant chez Seibei une vieille flamme qui ne s’était jamais vraiment éteinte. Quand la jeune femme se trouve menacée par son ex-mari, Seibei n’hésite pas à prendre sa défense et finit par triompher de cet homme violent au cours d’un duel. Mais la rumeur qui entoure désormais ses dons exceptionnels de combattant, soigneusement dissimulés jusqu’ici, risque de bouleverser sa vie…

Les samouraïs de Yôji Yamada ne ressemblent à aucun autre dans le cinéma japonais. Ils ne rêvent pas jour et nuit de se mesurer à des adversaires toujours plus puissants mais souhaitent simplement couler une vie paisible auprès de leurs proches. Seibei, le héros du Samouraï du Crépuscule, joué par Hiroyuki Sanada, partage des points communs avec le personnage de Masatoshi Nagase dans le très beau La Servante et le Samouraï, qui sera réalisé trois ans plus tard. Seibei est un homme de condition modeste, au caractère profondément humain et dont la philosophie pacifiste confère au mot « honneur » une signification nouvelle. Il ne place pas toute sa fierté dans son sabre et rechigne même à l’utiliser malgré son grand talent en la matière.

La volonté de Yôji Yamada était de rétablir la vérité sur le mode de vie de l’époque, loin des clichés héroïques dans lesquels les activités des bretteurs ont longtemps été enfermés. Les décors et les costumes y sont de même les plus fidèles possibles à l’époque dont le film s’inspire. Avec Le Samouraï du Crépuscule, le réalisateur nous invite à découvrir un homme travailleur et discret qui tente de joindre les deux bouts tout en conciliant travail et famille. Des problématiques on ne peut plus contemporaines que le réalisateur a l’intelligence de suggérer en évitant soigneusement tout didactisme inopportun.

Force est de constater qu’en choisissant d’adapter le roman de Shûhei Fujisawa situé à l’aube de l’ère Meiji – époque qui a vu décliner les samouraïs, Yôji Yamada se permet finalement bien plus d’audaces dans sa réflexion sur l’état actuel de la société japonaise que la plupart de ses compatriotes.

Dans un pays qui a vu succéder la guerre économique à la guerre militaire à l’issue de la défaite de 1945, les valeurs avant-gardistes véhiculées par un film comme Le Samouraï du Crépuscule n’ont effectivement rien perdu de leur actualité, bien au contraire. A commencer par l’idée qu’il est possible pour un homme de s’épanouir en dehors de la sphère de compétition acharnée qui régit la société. Ou bien qu’il n’est pas honteux pour un père de préférer rentrer chez lui juste après le travail pour s’occuper de ses enfants au lieu d’aller boire en compagnie de ses collègues jusqu’à une heure avancée de la nuit. Ou encore que cela en vaut la peine d’encourager ses filles à accorder de l’importance à leurs études, exactement comme les garçons.

Car ce n’est évidemment pas un hasard si le samouraï est père de deux filles alors que toutes les légendes martiales ont pour tradition de glorifier exclusivement l’existence des fils. L’histoire de cet homme pas comme les autres nous est d’ailleurs contée à travers le point de vue plein de tendresse de l’une d’entre elles. Aux valeurs guerrières, Yôji Yamada oppose ainsi les vertus de la paternité, qui n’ont toujours pas bon dos au Japon où les hommes partent au front – l’entreprise – tandis que les femmes écopent de l’entière responsabilité de la gestion du foyer.

Au-delà de la critique acerbe, le film va plus loin en proposant une autre vision du bonheur, expurgée des idéaux matérialistes. Le Samouraï du Crépuscule est avant tout un film sentimental empreint d’une délicatesse infinie, d’où l’humour n’est pas absent. Face aux quolibets qu’il essuie sans cesse, Seibei trouve refuge dans sa foi en une vie meilleure aux côtés de ceux qu’il aime, c’est-à-dire ses fillettes, sa mère sénile et l’amie d’enfance qui ressurgit brusquement dans sa vie.

De façon peu surprenante dans un tel contexte, Tomoe (Rie Miyazawa, vue dans Peony Pavillion et Tony Takitani) va elle aussi à contre-courant des mœurs de l’époque puisqu’elle a divorcé d’un mari qui la battait et n’hésite pas à mettre en danger sa réputation par la suite. Collant au plus près des émotions contenues de son personnage principal superbement interprété par Hiroyuki Sanada, Yôji Yamada enchaîne posément les scènes intimistes et savoureuses – l’histoire d’amour entre Seibei et Tomoe est aussi fraîche qu’une romance d’adolescents – tout en ne faisant jamais l’impasse sur les difficultés rencontrées par cette famille sans le sou.

Lorsque ses chefs lui ordonnent sans appel d’aller contre ses principes en usant de sa force pour tuer, le samouraï tranquille y voit la fin d’un beau rêve (malgré les hauts et les bas) et le film change brutalement de ton.

Comme dans La Servante et le Samouraï, les combats se font rares dans Le Samouraï du Crépuscule mais ils sont extraordinairement percutants et réalistes. On voit les adversaires se jauger, hésiter, avancer d’un pas pour reculer de deux pas, sans aucun effet de ralenti ou autre tentative de sublimer les coups létaux, le tout filmé en temps réel.

Ce parti-pris accentue la portée tragique de ces affrontements – en particulier le dernier, très long – et donne la pleine mesure de leur violence. Car ôter la vie d’un être humain n’est pas chose facile, et rares sont les films qui permettent d’imaginer ce que cela représente, d’un point de vue psychologique comme d’un point de vue pratique. Le Samouraï du Crépuscule est de ceux-là. Un film d’une grande maturité, dans lequel la valeur de la vie est palpable de la première à la dernière minute.

A la fois reconstitution historique minutieuse, chronique familiale chaleureuse et réflexion existentielle pleine de mélancolie, Le Samouraï du Crépuscule est une œuvre profonde et émouvante, magnifiquement réalisée et interprétée.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 2 mai 2005

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